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En dessous dans les jardins de la reine, c'était +le calme, l'énervante langueur d'une nuit +d'été.</p> + +<p>Cinq personnes assistaient à ce baptême de Loti, +au milieu des mimosas et des orangers, dans une atmosphère +chaude et parfumée, sous un ciel tout constellé +d'étoiles australes.<br> +</p> + +<p><br> + C'étaient: Ariitéa, princesse du sang, +Faïmana et Téria, suivantes de la reine, Plumket et +Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique.</p> + +<p>Loti, qui, jusqu'à ce jour, s'était +appelé Harry Grant, conserva ce nom, tant sur les +registres de l'état civil que sur les rôles de la +marine royale, mais l'appellation de Loti fut +généralement adoptée par ses amis.</p> + +<p>La cérémonie fut simple; elle s'acheva sans +longs discours, ni grand appareil.</p> + +<p>Les trois Tahitiennes étaient couronnées de +fleurs naturelles, et vêtues de tuniques de mousseline +rose, à traînes. Après avoir inutilement +essayé de prononcer les noms barbares d'Harry Grant et de +Plumket, dont les sons durs révoltaient leurs gosiers +maoris, elles décidèrent de les désigner par +les mots <i>Rémuna</i> et <i>Loti</i>, qui sont deux noms +de fleurs.</p> + +<p>Toute la cour eut le lendemain communication de cette +décision, et <i>Harry Grant</i> n'exista plus en +Océanie, non plus que <i>Plumket</i> son ami.</p> + +<p>Il fut convenu en outre que les premières notes de la +chanson indigène: "Loti taïmané, etc..." +chantées discrètement la nuit aux abords du palais, +signifieraient: "Rémuna est là, ou Loti, ou tous +deux ensemble; ils prient leurs amies de se rendre à leur +appel, ou tout au moins de venir sans bruit leur ouvrir la porte +des jardins..."<br> + ........................................................................................</p> + +<h3> </h3> + +<h3>II</h3> + +<h3>NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE +PLUMKET</h3> + +<p><br> + Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'île de +Bora-Bora, située par 16° de latitude australe, et +154° de longitude ouest.</p> + +<p>Au moment où commence cette histoire, elle venait +d'accomplir sa quatorzième année.</p> + +<p>C'était une très singulière petite fille, +dont le charme pénétrant et sauvage +s'exerçait en dehors de toutes les règles +conventionnelles de beauté qu'ont admises les peuples +d'Europe.</p> + +<p>Toute petite, elle avait été embarquée +par sa mère sur une longue pirogue voilée qui +faisait route pour Tahiti. Elle n'avait conservé de son +île perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la +surplombe. La silhouette de ce géant de basalte, +planté comme une borne monstrueuse au milieu du Pacifique, +était restée dans sa tête, seule image de sa +patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une émotion +bizarre, dessinée dans les albums de Loti; ce fait fortuit +fut la cause première de son grand amour pour lui.</p> + +<p> </p> + +<h3>III</h3> + +<h3>D'ÉCONOMIE SOCIALE</h3> + +<p><br> + La mère de Rarahu l'avait amenée à Tahiti, +la grande île, l'île de la reine, pour l'offrir +à une très vieille femme du district d'Apiré +qui était sa parente éloignée. Elle +obéissait ainsi à un usage ancien de la race +maorie, qui veut que les enfants restent rarement auprès +de leur vraie mère. Les mères adoptives, les +pères adoptifs (<i>faa</i> <i>amu</i>) sont là-bas +les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet +échange traditionnel des enfants est l'une des +originalités des moeurs polynésiennes.</p> + +<p> </p> + +<h3>IV</h3> + +<h3>HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPTÊME), A SA SOEUR, A +BRIGHTBURY, COMTÉ DE YORKSHIRE (ANGLETERRE)</h3> + +<p>"Rade de Tahiti, 20 janvier 1872.</p> + +<p>"Ma soeur aimée,</p> + +<p>"Me voici devant cette île lointaine que +chérissait notre frère, point mystérieux qui +fut longtemps le lieu des rêves de mon enfance. Un +désir étrange d'y venir n'a pas peu +contribué à me pousser vers ce métier de +marin qui déjà me fatigue et m'ennuie.</p> + +<p>"Les années ont passé et m'ont fait homme. +Déjà j'ai couru le monde, et me voici enfin devant +l'île rêvée. Mais je n'y trouve plus que +tristesse et amer désenchantement.</p> + +<p>"C'est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine, +là-bas, sous la verdure, cette baie aux grands palmiers, +ces hautes montagnes aux silhouettes dentelées, c'est bien +tout cela qui était connu. Tout cela, depuis dix ans je +l'avais vu, dans ces dessins jaunis par la mer, +poétisés par l'énorme distance, que nous +envoyait Georges; c'est bien ce coin du monde dont nous parlait +avec amour notre frère qui n'est plus...</p> + +<p>"C'est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des +illusions indéfinies, des impressions vagues et +fantastiques de l'enfance... Un pays comme tous les autres, mon +Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve là, le même +Harry qu'à Brightbury, qu'à Londres, qu'ailleurs, +si bien qu'il me semble n'avoir pas changé de place...</p> + +<p>"Ce pays des rêves, pour lui garder son prestige, +j'aurais dû ne pas le toucher du doigt.</p> + +<p>"Et puis ceux qui m'entourent m'ont gâté mon +Tahiti, en me le présentant à leur manière; +ceux qui traînent partout leur personnalité banale, +leurs idées terre à terre, qui jettent sur toute +poésie leur bave moqueuse, leur propre +insensibilité, leur propre ineptie. La civilisation y est +trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale, toutes nos +conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la sauvage +poésie s'en va, avec les coutumes et les traditions du +passé...</p> + +<p> +............................................................................................................................................................................................</p> + +<p>"Tant est que, depuis trois jours que le <i>Rendeer</i> a +jeté l'ancre devant Papeete, ton frère Harry a +gardé le bord, le coeur serré, l'imagination +déçue.</p> + +<p> +........................................................................................................................................................................................</p> + +<p>"John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que +déjà ce pays l'enchante; depuis notre +arrivée je le vois à peine.</p> + +<p>"Il est d'ailleurs toujours ce même ami fidèle et +sans reproche, ce même bon et tendre frère, qui +veille sur moi comme un ange gardien et que j'aime de toute la +force de mon coeur...</p> + +<p> +..................................................................................................................................................................................</p> + +<p> </p> + +<h3>V</h3> + +<p><br> + Rarahu était une petite créature qui ne +ressemblait à aucune autre, bien qu'elle fût un type +accompli de cette race <i>maorie</i> qui peuple les archipels +polynésiens et passe pour une des plus belles du monde; +race distincte et mystérieuse, dont le provenance est +inconnue.</p> + +<p>Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur +exotique, d'une douceur câline, comme celle des jeunes +chats quand on les caresse; ses cils étaient si longs, si +noirs qu'on les eût pris pour des plumes peintes. Son nez +était court et fin, comme celui de certaines figures +arabes; sa bouche, un peu plus épaisse, un peu plus fendue +que le type classique, avait des coins profonds, d'un contour +délicieux. En riant, elle découvrait jusqu'au fond +des dents un peu larges, blanches comme de l'émail blanc, +dents que les années n'avaient pas eu le temps de beaucoup +polir, et qui conservaient encore les stries +légères de l'enfance. Ses cheveux, parfumés +au santal,<br> + étaient longs, droits, un peu rudes; ils tombaient en +masses lourdes sur ses rondes épaules nues. Une même +teinte fauve tirant sur le rouge brique, celle des terres cuites +claires de la vieille Etrurie, était répandue sur +tout son corps, depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses +pieds.</p> + +<p>Rarahu était d'une petite taille, admirablement prise, +admirablement proportionnée; sa poitrine était pure +et polie, ses bras avaient une perfection antique.</p> + +<p>Autour de ses chevilles, de légers tatouages bleus, +simulant des bracelets; sur la lèvre inférieure, +trois petites raies bleues transversales, imperceptibles, comme +les femmes des Marquises; et, sur le front, un tatouage plus +pâle, dessinant un diadème. Ce qui surtout en elle +caractérisait sa race, c'était le rapprochement +excessif de ses yeux, à fleur de tête comme tous les +yeux maoris; dans les moments où elle était rieuse +et gaie, ce regard donnait à sa figure d'enfant une +finesse maligne de jeune ouistiti ; alors qu'elle était +sérieuse ou triste, il y avait quelque chose en elle qui +ne pouvait se mieux définir que par ces deux mots: une +grâce polynésienne.</p> + +<p> </p> + +<h3>VI</h3> + +<p><br> + La cour de Pomaré s'était parée pour une +demi-réception, le jour où je mis pour la +première fois le pied sur le sol tahitien. -- L'amiral +anglais du <i>Rendeer</i> venait faire sa visite d'arrivée +à la souveraine (une vieille connaissance à lui) -- +et j'étais allé, en grande tenue de service, +accompagner l'amiral.</p> + +<p>L'épaisse verdure tamisait les rayons de l'ardent +soleil de deux heures; tout était tranquille et +désert dans les avenues ombreuses dont l'ensemble forme +Papeete, la ville de la reine. -- Les cases à +vérandas, disséminées dans les jardins, sous +les grands arbres, sous les grandes plantes tropicales, -- +semblaient, comme leurs habitants, plongées dans le +voluptueux assoupissement de la sieste. -- Les abords de la +demeure royale étaient aussi solitaires, aussi +paisibles...</p> + +<p>Un des fils de la reine, - sorte de colosse basané qui +vint en habit noir à notre rencontre, nous introduisit +dans un salon aux volets baissés, où une douzaine +de femmes étaient assises, immobiles et +silencieuses...</p> + +<p>Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils +dorés étaient placés côte à +côte. -- Pomaré, qui en occupait un, invita l'amiral +à s'asseoir dans le second, tandis qu'un interprète +échangeait entre ces deux anciens amis des compliments +officiels.</p> + +<p>Cette femme, dont le nom était mêlé jadis +aux rêves exotiques de mon enfance, m'apparaissait +vêtue d'un long fourreau de soie rose, sous les traits +d'une vieille créature au teint cuivré, à la +tête impérieuse et dure. -- Dans sa massive laideur +de vieille femme, on pouvait démêler encore quels +avaient pu être les attraits et le prestige de sa jeunesse, +dont les navigateurs d'autrefois nous ont transmis l'original +souvenir.</p> + +<p>Les femmes de sa suite avaient, dans cette pénombre +d'un appartement fermé, dans ce calme silence du jour +tropical, un charme indéfinissable. -- Elles +étaient belles presque toutes de la beauté +tahitienne: des yeux noirs, chargés de langueur, et le +teint ambré des gitanos. -- Leurs cheveux +dénoués étaient mêlés de fleurs +naturelles et leurs robes de gaze traînantes, libres +à la taille, tombaient autour d'elles en longs plis +flottants.</p> + +<p>C'était sur la princesse Ariitéa surtout, que +s'arrêtaient involontairement mes regards. Ariitéa +à la figure douce, réfléchie, rêveuse, +avec de pâles roses du Bengale, piquées au hasard +dans ses cheveux noirs...</p> + +<p> </p> + +<h3>VII</h3> + +<p><br> + Les compliments terminés, l'amiral dit à la +reine:</p> + +<p>-- Voici Harry Grant que je présente à Votre +Majesté; il est le frère de Georges Grant, un +officier de marine, qui a vécu quatre ans dans votre beau +pays.</p> + +<p>L'interprète avait à peine achevé de +traduire, que Pomaré me tendit sa main ridée; un +sourire bon enfant, qui n'avait plus rien d'officiel, +éclaire sa vieille figure:</p> + +<p>-- Le frère de Rouéri! dit elle en +désignant mon frère par son nom tahitien. -- Il +faudra revenir me voir... -- Et elle ajouta en anglais: +"Welcome!" (Bienvenu!) ce qui parut une faveur toute +spéciale, la reine ne parlant jamais d'autre langue que +celle de son pays.</p> + +<p>-- "Welcome!" dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit +la main, en me montrant dans un sourire ses longues dents de +cannibale...</p> + +<p>Et je partis charmé de cette étrange cour...</p> + +<p> </p> + +<h3>VIII</h3> + +<p><br> + Rarahu n'avait guère quitté depuis sa petite +enfance la case de sa vieille mère adoptive, qui habitait +dans le district d'Apiré, au bord du ruisseau de +Fataoua.</p> + +<p>Ses occupations étaient fort simples: la rêverie, +le bain, le bain surtout: - le chant et les promenades sous bois, +en compagnie de Tiahoui, son inséparable petite amie. -- +Rarahu et Tiahoui étaient deux insouciantes et rieuses +petites créatures qui vivaient presque entièrement +dans l'eau de leur ruisseau, où elles sautaient et +s'ébattaient comme deux poissons-volants.</p> + +<p> </p> + +<h3>IX</h3> + +<p><br> + Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu fût sans +érudition; elle savait lire dans sa bible tahitienne, et +écrire, avec une grosse écriture très ferme, +les mots doux de la langue maorie; elle était même +très forte sur l'orthographe conventionnelle fixée +par les frères Picpus, -- lesquels ont fait, en +caractères latins, un vocabulaire des mots +polynésiens.</p> + +<p>Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont +moins cultivées assurément que cette enfant +sauvage. -- Mais il avait fallu que cette instruction, prise +à l'école des missionnaires de Papeete, lui +eût peu coûté à acquérir, car +elle était fort paresseuse.</p> + +<p> </p> + +<h3>X</h3> + +<p><br> + En tournant à droite dans les broussailles, quand on +avait suivi depuis une demi-heure le chemin d'Apiré, on +trouvait un large bassin naturel, creusé dans le roc vif. +-- Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se précipitait +en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise +fraîcheur.</p> + +<p>Là, tout le jour, il y avait société +nombreuse; sur l'herbe, on trouvait étendues les belles +jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes +journées tropicales à causer, chanter, dormir, ou +bien encore à nager et à plonger, comme des dorades +agiles. -- Elles allaient à l'eau vêtues de leurs +tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes +mouillées sur leur corps, comme autrefois les +naïades.</p> + +<p>Là, venaient souvent chercher fortune les marins de +passage; là trônait Tétouara la +négresse; -- là se faisait à l'ombre une +grande consommation d'oranges et de goyaves.</p> + +<p>Tétouara appartenait à la race des Kanaques +noirs de la Mélanésie. -- Un navire qui venait +d'Europe l'avait un jour prise dans une île avoisinant la +Calédonie, et l'avait déposée à mille +lieues de son pays, à Papeete, où elle faisait +l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait +égarée parmi des misses anglaises.</p> + +<p>Tétouara avec une inépuisable belle humeur, une +gaîté simiesque, une impudeur absolue, entretenait +autour d'elle le bruit et le mouvement. Cette +propriété de sa personne la rendait +précieuse à ses nonchalantes compagnes; elle +était une des notabilités du ruisseau de +Fataoua...</p> + +<p> </p> + +<h3>XI</h3> + +<h3>PRÉSENTATION</h3> + +<p><br> + Ce fut vers midi, un jour calme et brûlant, que pour la +première fois de ma vie j'aperçus ma petite amie +Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes, habituées du +ruisseau de Fataoua, accablées de sommeil et de chaleur, +étaient couchées tout au bord, sur l'herbe, les +pieds trempant dans l'eau claire et fraîche. -- L'ombre de +l'épaisse verdure descendait sur nous, verticale et +immobile; de larges papillons d'un noir de velours, +marqués de grands yeux couleur scabieuse, volaient +lentement, ou se posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses +eussent été trop lourdes pour les enlever; l'air +était chargé de senteurs énervantes et +inconnues; tout doucement je m'abandonnais à cette molle +existence, je me laissais aller aux charmes de +l'Océanie...</p> + +<p>Au fond du tableau, tout à coup des broussailles de +mimosas et de goyaviers s'ouvrirent, on entendit un léger +bruit de feuilles qui se froissent, -- et deux petites filles +parurent, examinant la situation avec des mines de souris qui +sortent de leurs trous.</p> + +<p>Elles étaient coiffées de couronnes de +feuillage, qui garantissaient leur tête contre l'ardeur du +soleil; leurs reins étaient serrés dans des +<i>pareos</i> (pagnes) bleu foncé à grandes raies +jaunes; leurs torses fauves étaient sveltes et nus; leurs +cheveux noirs, longs et dénoués... Point +d'Européens, point d'étrangers, rien +d'inquiétant en vue... Les deux petites, rassurées, +vinrent se coucher sous la cascade qui se mit à +s'éparpiller plus bruyamment autour d'elles...</p> + +<p>La plus jolie des deux était Rarahu; l'autre Tiahoui, +son amie et sa confidente...</p> + +<p>Alors Tétouara, prenant rudement mon bras, ma manche de +drap bleu marine sur laquelle brillait un galon d'or, -- +l'éleva au-dessus des herbes dans lesquelles +j'étais enfoui, -- et la leur montra avec une +intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un +épouvantail.</p> + +<p>Les deux petites créatures, comme deux moineaux +auxquels on montre un babouin, se sauvèrent +terrifiées, -- et ce fut là notre +présentation, notre première entrevue...</p> + +<p> </p> + +<h3>XII</h3> + +<p><br> + Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par +Tétouara se résumaient à peu près +à ceci:</p> + +<p>-- Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les +autres, et ne font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine +qui les garde est une femme à principes, qui leur +défend de se commettre avec nous.</p> + +<p>Elle, Tétouara, eût été +personnellement très satisfaite si ces deux filles se +fussent laissé apprivoiser par moi; elle m'engageait +très vivement à tenter cette aventure.</p> + +<p>Pour les trouver, il suffisait, d'après ses +indications, de suivre sous les goyaviers un imperceptible +sentier qui au bout de cent pas conduisait à un bassin +plus élevé que le premier et moins +fréquenté aussi. -- Là, disait-elle, le +ruisseau de Fataoua se répandait encore dans un creux de +rocher qui semblait fait tout exprès pour le +tête-à-tête ou trois personnes intimes. +--C'était la salle de bain particulière de Rarahu +et de Tiahoui; on pouvait dire que là s'était +passée toute leur enfance...</p> + +<p> </p> + +<p>C'était un recoin tranquille, au-dessus duquel +faisaient voûte de grands arbres-à-pain aux +épaisses feuilles, -- des mimosas, des goyaviers et de +fines sensitives. L'eau fraîche y bruissait sur de petits +cailloux polis; on y entendait de très loin, et perdus en +murmure confus, les bruits du grand bassin, les rires des jeunes +femmes et la voix de crécelle de Tétouara.</p> + +<p> </p> + +<h3>XIII</h3> + +<p><br> + .........................................................................</p> + +<p>-- Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomaré, +de sa grosse voix rauque -- Loti, pourquoi n'épouserais-tu +pas la petite Rarahu du district d'Apiré?... Cela serait +beaucoup mieux, je t'assure, et te poserait davantage dans le +pays...</p> + +<p>C'était sous la véranda royale que +m'était faite cette question. -- J'étais +allongé sur une natte, et tenais en main cinq cartes que +venait de me servir mon amie Téria; en face de moi +était étendue ma bizarre partenaire, la reine, qui +apportait au jeu d'écarté une passion +extrême; elle était vêtue d'un peignoir jaune +à grandes fleurs noires, et fumait une longue cigarette de +pandanus, faite d'une seule feuille roulée sur +elle-même. Deux suivantes couronnées de jasmin +marquaient nos points, battaient nos cartes, et nous aidaient de +leurs conseils, en se penchant curieusement sur nos +épaules.</p> + +<p>Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, +tièdes, parfumées, qu'amènent là-bas +les orages d'été; les grandes palmes des cocotiers +se couchaient sous l'ondée, leurs nervures puissantes +ruisselaient d'eau. Les nuages amoncelés formaient avec la +montagne un fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce +tableau fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne +noire du morne de Fataoua. Dans l'air étaient<br> + suspendues des émanations d'orage qui troublaient le sens +et l'imagination...</p> + +<p> +.................................................................................</p> + +<p>"Épouser la petite Rarahu du district d'Apiré." +Cette proposition me prenait au dépourvu, et me donnait +beaucoup à réfléchir...</p> + +<p> +.................................................................................</p> + +<p>Il allait sans dire que la reine, qui était une +personne très intelligente et sensée, ne me +proposait point un de ces mariages suivant les lois +européennes qui enchaînent pour la vie. Elle +était pleine d'indulgence pour les moeurs faciles de son +pays, bien qu'elle s'efforçait souvent de les rendre plus +correctes et plus conformes aux principes chrétiens.</p> + +<p>C'était donc simplement un mariage tahitien qui +m'était offert. Je n'avais pas de motif bien +sérieux pour résister à ce désir de +la reine, et la petite Rarahu du district d'Apiré +était bien charmante...</p> + +<p>Néanmoins, avec beaucoup d'embarras, j'alléguai +ma jeunesse.</p> + +<p>J'étais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral +du <i>Rendeer</i> qui aurait pu voir d'un mauvais oeil cette +union... Et puis un mariage est une chose fort coûteuse, +même en Océanie... Et puis, et surtout, il y avait +l'éventualité d'un prochain départ, -- et +laisser Rarahu dans les larmes, en eût été +une conséquence inévitable, et assurément +fort cruelle.</p> + +<p>Pomaré sourit à toutes ces raisons, dont aucune +sans doute ne l'avait convaincue.</p> + +<p>Apres un moment de silence, elle me proposa Faïmana, sa +suivante, que cette fois je refusai tout net.</p> + +<p>Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout +doucement ses yeux se tournèrent vers Ariitéa la +princesse:</p> + +<p>-- Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-être +aurais-tu accepté avec plus d'empressement, mon petit +Loti?...</p> + +<p>La vieille femme révélait par ces mots qu'elle +avait deviné le troisième et assurément le +plus sérieux des secrets de mon coeur.</p> + +<p>Ariitéa baissa les yeux, et une nuance rose se +répandit sur ses joues ambrées; je sentis +moi-même que le sang me montait tumultueusement au visage +et le tonnerre se mit à rouler dans les profondeurs de la +montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation +tendue d'un mélodrame...</p> + +<p>Pomaré satisfaite de sa facétie riait sous cape. +Elle avait mis à profit le trouble qu'elle venait +d'occasionner pour marquer deux fois <i>té +tâné</i> (l'homme), c'est-à-dire <i>le +roi</i>...</p> + +<p>Pomaré, dont un des passe-temps favoris était le +jeu d'écarté, était extraordinairement +tricheuse, elle trichait même aux soirées +officielles, dans les parties intéressées qu'elle +jouait avec les amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis +qu'elle y pouvait gagner n'étaient certes pour rien dans +le plaisir qu'elle éprouvait à rendre capots ses +partenaires...</p> + +<p> </p> + +<h3>XIV</h3> + +<p><br> + Rarahu possédait deux robes de mousseline, l'une blanche, +l'autre rose, qu'elle mettait alternativement le dimanche +par-dessus son <i>pareo</i> bleu et jaune, pour aller au temple +des missionnaires protestants, à Papeete. Ces +jours-là, ses cheveux étaient séparés +en deux longues nattes noires très épaisses; de +plus, elle piquait au-dessus de l'oreille (à l'endroit +où les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur +d'hibiscus, dont le rouge ardent donnait une pâleur +transparente à sa joue cuivrée.</p> + +<p>Elle restait peu de temps à Papeete après le +service religieux, évitant la société des +jeunes femmes, les échoppes des Chinois marchands de +thé, de gâteau et de bière. Elle était +très sage, et en donnant la main à Tiahoui, elle +rentrait à Apiré pour se déshabiller.</p> + +<p>Un petit sourire contenu, une petite moue discrète, +étaient les seuls signes d'intelligence que m'envoyaient +les deux petites filles, quand par hasard nous nous rencontrions +dans les avenues de Papeete...</p> + +<p> </p> + +<h3>XV</h3> + +<p><br> + ... Nous avions déjà passé bien des heures +ensemble, Rarahu et moi, au bord du ruisseau de Fataoua, dans +notre salle de bain sous les goyaviers, quand Pomaré me +fit l'étrange proposition d'un mariage.</p> + +<p>Et, Pomaré, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir, +connaissait cela fort bien.</p> + +<p>Bien longtemps j'avais hésité. -- J'avais +résisté de toutes mes forces, -- et cette situation +singulière s'était prolongée, au delà +de toute vraisemblance, plusieurs jours durant: quand nous nous +étentions sur l'herbe pour faire ensemble le somme de +midi, et que Rarahu entourait mon corps de ses bras, nous nous +endormions l'un près de l'autre, à peu près +comme deux frères.</p> + +<p>C'était une bien enfantine comédie que nous +jouions là tous deux, et personne assurément ne +l'eût soupçonnée. Le sentiment "<i>qui fit +hésiter Faust au seuil de Marguerite</i>" +éprouvé pour une fille de Tahiti, m'eût +peut-être fait sourire moi-même, avec quelques +années de plus; il eût bien amusé +l'état-major de <i>Rendeer</i>, en tout cas, et +m'eût comblé de ridicule aux yeux de +Tétouara...<br> + ......................................................................................</p> + +<p>Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de +désoler d'abord, avaient sur ces questions des +idées tout à fait particulières qui en +Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tardé +à m'en apercevoir.</p> + +<p>Ils s'étaient dit qu'une grande fille de quatorze ans +n'est plus une enfant, et n'a pas été +créée pour vivre seule... Elle n'allait pas se +prostituer à Papeete, et c'était là tout ce +qu'ils avaient exigé de sa sagesse.</p> + +<p>Ils avaient jugé que mieux valait Loti qu'un autre, +Loti très jeune comme elle, qui leur paraissait doux et +semblait l'aimer... et , après réflexion, les deux +vieillards avaient trouvé que c'était bien...</p> + +<p>John lui-même, mon bien-aimé frère John, +qui voyait tout avec ses yeux si étonnamment purs, qui +éprouvait une surprise douloureuse quand on lui contait +mes promenades nocturnes en compagnie de Faïmana dans les +jardins de la reine, -- John était plein d'indulgence pour +cette petite fille qui l'avait charmé. -- Il aimait sa +candeur d'enfant, et sa grande affection pour moi; il +était disposé à tout pardonner à son +frère Harry, quand il s'agissait d'elle...<br> + ...................................................................................</p> + +<p>Si bien que, quand la reine me proposa d'épouser la +petite Rarahu du district d'Apiré, le mariage tahitien ne +pouvait plus être entre nous deux qu'une +formalité...</p> + +<p> </p> + +<h3>XVI</h3> + +<h3><br> + CHOSES DU PALAIS</h3> + +<p><br> + Ariifaité, le prince-époux, jouait à la +cour de Pomaré un rôle politique tout à fait +effacé.</p> + +<p>La reine, qui tenait à donner aux Tahitiens une belle +lignée royale, avait choisi cet homme, parce qu'il +était le plus grand et le plus beau qu'on eût pu +trouver dans ses archipels. -- C'était encore un +magnifique vieillard à cheveux blancs, à la taille +majestueuse, au profil noble et régulier.</p> + +<p>Mais il était peu présentable, et s'obstinait +à se trop peu vêtir; le simple pareo tahitien lui +semblait suffisant; il n'avait jamais pu se faire à +l'habit noir.</p> + +<p>De plus il se grisait souvent; aussi le montrait-on fort +peu.</p> + +<p> </p> + +<p>De ce mariage étaient issus de vrais géants qui +tous mouraient du même mal sans remèdes, comme ces +grandes plantes des tropiques qui poussent en une saison et +meurent à l'automne.</p> + +<p>Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l'un +après l'autre partir, avec une inexprimable douleur.</p> + +<p>L'aîné, Tamatoa, avait eu de la belle reine +Moé sa femme, une petite princesse délicieusement +jolie, -- l'héritière présomptive du +trône de Tahiti, -- la petite Pomaré V, sur laquelle +se portait toute la tendresse de la grand'mère +Pomaré IV.</p> + +<p>Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait +paraître déjà les symptômes du mal +héréditaire, et plus d'une fois les yeux de +l'aïeule s'étaient remplis de larmes en la +regardant.</p> + +<p>Cette maladie prévue et cette mort certaine donnaient +un charme de plus à cette petite créature, la +dernière des Pomaré, la dernière des reines +des archipels tahitiens. -- Elle était aussi ravissante, +aussi capricieuse que peut l'être une petite princesse +malade que l'on ne contrarie jamais. L'affection qu'elle montrait +pour moi avait contribué à m'attirer celle de la +reine...</p> + +<p> </p> + +<h3>XVII</h3> + +<p><br> + Pour arriver à parler le langage de Rarahu, -- et +à comprendre ses pensées, -- même les plus +drôles ou le plus profondes, -- j'avais résolu +d'apprendre la langue maorie.</p> + +<p>Dans ce but, j'avais fait un jour à Papeete +l'acquisition du dictionnaire des frères Picpus, -- vieux +petit livre qui n'eut jamais qu'une édition, et dont les +rares exemplaires sont presque introuvables aujourd'hui.</p> + +<p>Ce fut ce livre qui le premier m'ouvrit sur la +Polynésie d'étranges perspectives, - tout un champ +inexploré de rêveries et d'études.</p> + +<p> </p> + +<h3>XVIII</h3> + +<p><br> + Au premier abord je fus frappé de la grande +quantité des mots mystiques de la vieille religion maorie, +-- et puis de ces mots tristes, effrayants, intraduisibles, -- +qui expriment là-bas les terreurs vagues de la nuit, -- +les bruits mystérieux de la nature, les rêves +à peine saisissables de l'imagination...</p> + +<p>Il y avait d'abord <i>Taaroa</i>, le dieu supérieur des +religions polynésiennes.</p> + +<p>Les déesses: <i>Ruahine tahua</i>, déesse des +arts et de la prière.</p> + +<p><i>Ruahine auna</i>, déesse de la sollicitude.</p> + +<p><i>Ruahine faaipu</i>, déesse de la franchise.</p> + +<p><i>Ruahine nihonihoraroa</i>, déesse de la dissension +et du meurtre.</p> + +<p><i>Romatane</i>, le prêtre qui admet les âmes au +ciel, ou les en exclut.</p> + +<p><i>Tutahoroa</i>, la route qui suivent les âmes pour se +rendre dans la nuit éternelle.</p> + +<p><i>Tapaparaharaha</i>, la base du monde.</p> + +<p><i>Ihohoa</i>, les mânes, les revenants.</p> + +<p><i>Oroimatua ai aru nihonihororoa</i>, cadavre qui revient +pour tuer et manger les vivants.</p> + +<p><i>Tuitupapau</i>, prière à un mort de ne pas +revenir.</p> + +<p><i>Tahurere</i>, prier un ami mort de nuire à un +ennemi.</p> + +<p><i>Tii</i>, esprit malfaisant.</p> + +<p><i>Tahutahu</i>, enchanteur, sorcier.</p> + +<p><i>Mahoi</i>, l'essence, l'âme d'un Dieu.</p> + +<p><i>Faa-fano</i>, départ de l'âme à la +mort.</p> + +<p><i>Ao</i>, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis, +nuage, lumière, principe, centre, coeur des choses.</p> + +<p><i>Po</i>, nuit, anciens temps, monde inconnu et +ténébreux, enfers.</p> + +<p>... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre +mille:</p> + +<p><i>Moana</i>, abîmes de la mer ou du ciel.</p> + +<p><i>Tohureva</i>, présage de mort.</p> + +<p><i>Natuaea</i>, vision confuse et trompeuse.</p> + +<p><i>Nupa nupa</i>, obscurité, agitation morale.</p> + +<p><i>Ruma-ruma</i>, ténèbres, tristesses.</p> + +<p><i>Tarehua</i>, avoir les sens obscurcis, être +visionnaire.</p> + +<p><i>Tataraio</i>, être ensorcelé.</p> + +<p><i>Tunoo</i>, maléfice.</p> + +<p><i>Ohiohio</i>, regard sinistre.</p> + +<p><i>Puhiairoto</i>, ennemi secret.</p> + +<p><i>Totoro ai po</i>, repas mystérieux dans les +ténèbres.</p> + +<p><i>Tetea</i>, personne pâle, fantôme.</p> + +<p><i>Oromatua</i>, crâne d'un parent.</p> + +<p><i>Papaora</i>, odeur de cadavre.</p> + +<p><i>Taihitoa</i>, voix effrayante.</p> + +<p><i>Tai aru</i>, voix comme le bruit de la mer.</p> + +<p><i>Tururu</i>, bruit de bouche pour effrayer.</p> + +<p><i>Oniania</i>, vertige, brise qui se lève.</p> + +<p><i>Tape tape</i>, limite touchant aux eaux profondes.</p> + +<p><i>Tahau</i>, blanchir à la rosée.</p> + +<p><i>Rauhurupe</i>, vieux bananier; personne +décrépite.</p> + +<p><i>Tutai</i>, nuées rouges à l'horizon.</p> + +<p><i>Nina</i>, chasser une idée triste; enterrer.</p> + +<p><i>Ata</i>, nuage; tige de fleur; messager; +crépuscule.</p> + +<p><i>Ari</i>, profondeur; vide; vague de la mer...</p> + +<p>..........................................................</p> + +<p> </p> + +<h3>XIX</h3> + +<p><br> + ... Rarahu possédait un chat d'une grande laideur, en qui +se résumaient avant mon arrivée ses plus +chères affections.</p> + +<p>Les chats sont bêtes de luxe en Océanie, et +pourtant leur race est là-bas tout à fait +manquée. -- Ceux qui arrivent d'Europe font souche, et son +fort recherchés.</p> + +<p>Celui de Rarahu était une grande bête +efflanquée, haute sur pattes, qui passait ses jours +à dormir le ventre au soleil, ou à manger des +languerottes bleues. Il s'appelait Turiri. -- Ses oreilles +droites étaient percées à leurs +extrémités, et ornées de petits glands de +soie, suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure +complétait d'une manière très comique ce +minois de chat, déjà fort extraordinaire par +lui-même.</p> + +<p>Il s'enhardissait jusqu'à suivre sa maîtresse au +bain, et passait de longues heures avec nous, étendu dans +des poses nonchalantes.</p> + +<p>Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres, -- tels que: +<i>Ma petite chose très chérie</i> -- et <i>mon +petit coeur</i> (ta u mea iti here rahi) et (ta u mafatu +iti).</p> + +<p> </p> + +<h3>XX</h3> + +<p><br> + ..........................................................................</p> + +<p>... Non, ceux-là qui ont vécu là-bas, au +milieu des filles à demi civilisées de Papeete, -- +qui ont appris avec elles le tahitien facile et bâtard de +la plage et les moeurs de la ville colonisée, -- qui ne +voient dans Tahiti qu'une île où tout est fait pour +le plaisir des sens et la satisfaction des appétits +matériels, -- ceux-là ne comprennent rien au charme +de ce pays...</p> + +<p>Ceux encore, -- les plus nombreux sans contredit, -- qui +jettent sur Tahiti un regard plus honnête et plus artiste, +-- qui y voient une terre d'éternel printemps, toujours +riante, poétique, -- pays de fleurs et de belles jeunes +femmes, -- ceux-là encore ne comprennent pas... Le charme +de ce pays est ailleurs, et n'est pas saisissable pour +tous...</p> + +<p>Allez loin de Papeete, là où la civilisation +n'est pas venue, là où se retrouvent sous les +minces cocotiers, -- au bord des plages de corail, -- devant +l'immense Océan désert, -- les districts tahitiens, +les villages aux toits de pandanus. -- Voyez ces peuplades +immobiles et rêveuses; -- voyez au pied des grands arbres +ces groupes silencieux, indolents et oisifs, qui semblent ne +vivre que par le sentiment de la contemplation... Écoutez +le grand calme de cette nature, le bruissement monotone et +éternel des brisants de corail; -- regardez ces sites +grandioses, ces mornes de basalte, ces forêts suspendues +aux montagnes sombres, et tout cela, perdu au milieu de cette +solitude majestueuse et sans bornes: le Pacifique...<br> + .........................................................................................</p> + +<p> </p> + +<h3>XXI</h3> + +<p><br> + ... Le premier soir où Rarahu vint se mêler aux +jeunes femmes de Papeete, était un soir de grande +fête.</p> + +<p>La reine donnait un bal à l'état-major d'une +frégate, qui par hasard passait...</p> + +<p>Dans le salon tout ouvert, étaient déjà +rangés les fonctionnaires européens, les femmes de +la cour, tout le personnel de la colonie, en habits de gala.</p> + +<p>En dehors, dans les jardins, c'était un grand tumulte, +une grande confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes +femmes, en robe de fête et couronnées de fleurs, +organisaient une immense <i>upa-upa</i>. Elles se +préparaient à danser jusqu'au jour, pieds nus et au +son du tam-tam, - tandis que chez la reine, on allait danser au +piano, en bottines de satin.</p> + +<p>Et les officiers qui avaient déjà des amies au +dedans et au dehors, dans ces deux mondes de femmes, allaient de +l'un à l'autre sans détours, avec le singulier +laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes...</p> + +<p> </p> + +<p>La curiosité, la jalousie surtout avaient poussé +Rarahu à cette sorte d'escapade, depuis longtemps +préméditée. -- La jalousie, passion peu +commune en Océanie, avait sourdement miné son petit +coeur sauvage.</p> + +<p>Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois, +couchée en même temps que le soleil dans la case de +ses vieux parents, elle se demandait ce que pouvaient bien +être ces soirées de Papeete que Loti son ami passait +avec Faïmana ou Téria, suivantes de la reine... Et +puis il y avait cette princesse Ariitéa, dans laquelle, +avec son instinct de femme, elle avait deviné une +rivale...</p> + +<p> </p> + +<p>-- "Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout à +coup derrière moi une petite voix bien connue, qui +semblait encore trop jeune et trop fraîche pour être +mêlée au tumulte de cette fête.</p> + +<p>Et je répondis, étonné:</p> + +<p>-- "Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!)</p> + +<p>C'était bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe +blanche, et donnant la main à Tiahoui. C'étaient +bien elles deux, -- qui semblaient intimidées de se +trouver dans ce milieu inusité, où tant de jeunes +femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines, +demi-souriantes, demi-pincées, -- et il était +aisé de voir que l'orage était dans l'air.</p> + +<p>-- Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous +connais-tu pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien +habillées et jolies?</p> + +<p>Elles savaient bien qu'elles l'étaient plus que les +autres, au contraire, -- et, sans cette conviction, probablement +elles n'eussent point tenté l'aventure.</p> + +<p>-- Allons plus près, dit Rarahu; je veux voir à +ce qu'<i>elles</i> font dans la maison de la reine.</p> + +<p>Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques +de mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous +approchâmes des fenêtres ouvertes, -- pour regarder +ensemble cette chose singulière à plus d'un titre: +une réception chez la reine Pomaré.</p> + +<p>-- Loti, demanda d'abord Tiahoui, -- celles-ci, que +font-elles?... Elle montrait de la main un groupe de femmes +légèrement bistrées, et parées de +longues tuniques éclatantes, qui étaient assises +avec des officiers autour d'une table couverte d'un tapis vert. +Elles remuaient des pièces d'or et de nombreux petits +carrés de carton peint, qu'elles faisaient glisser +rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs +conservaient leur impassible expression de câlinerie et de +nonchalance exotique.</p> + +<p>Tiahoui ignorait absolument les secrets du <i>poker</i> et du +<i>baccara</i>; elle ne saisit que d'une manière +imparfaite les explications que je pus lui en donner.</p> + +<p> </p> + +<p>Quand les premières notes du piano commencèrent +à résonner dans l'atmosphère chaude et +sonore, le silence se fit et Rarahu écouta en extase... +Jamais rien de semblable n'avait frappé son oreille; la +surprise et le ravissement dilataient ses yeux étranges. +Le tam-tam aussi s'était tu, et derrière nous les +groupes se serraient sans bruit: -- on n'entendait plus que le +frôlement des étoffes légères,</p> + +<p>-- le vol des grandes phalènes, qui venaient effleurer +de leurs ailes la flamme des bougies, -- et le bruissement +lointain du Pacifique.</p> + +<p>Alors parut Ariitéa, appuyée au bras d'un +commandant anglais, et s'apprêtant à valser.</p> + +<p>-- Elle est très belle, Loti, dit tout bas Rarahu.</p> + +<p>-- Très belle, Rarahu, répondis-je...</p> + +<p>-- Et tu vas aller à cette fête; et ton tour +viendra de danser aussi avec elle en la tenant dans tes bras, +tandis que Rarahu rentrera toute seule avec Tiahoui, tristement +se coucher à Apiré! En vérité non, +Loti, tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout à coup. +Je suis venue pour te chercher...</p> + +<p>-- Tu verras, Rarahu, comme le piano résonnera bien +sous mes doigts; tu m'écouteras jouer et jamais musique si +douce n'aura frappé ton oreille. Tu partiras ensuite parce +que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et demain nous serons +ensemble...</p> + +<p>-- Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas, +répéta-t-elle encore, de sa voix d'enfant que la +fureur faisait trembler...</p> + +<p>Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et +courroucée, elle arracha mes aiguillettes d'or, froissa +mon col, et déchira du haut en bas le plastron +irréprochable de ma chemise britannique...</p> + +<p>En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltraité, me +présenter au bal de la reine; -- force me fut de faire +contre fortune bon coeur, et, en riant, de suivre Rarahu, dans +les bois du district d'Apiré...</p> + +<p>Mais, quand nous fûmes seuls dans la campagne, loin du +bruit de la fête, au milieu des bois et de +l'obscurité, autour de moi je trouvai tout absurde et +maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'étoiles +inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout, +jusqu'à la voix de l'enfant délicieuse qui marchait +à mon côté... Je songeais à +Ariitéa, en longue tunique de satin bleu, valsant +là-bas chez la reine, et un ardent désir m'attirait +vers elle; -- Rarahu avait ce soir-là fait fausse route, +en m'entraînant dans la solitude.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXII</h3> + +<h3>LOTI A SA SOEUR A BRIGHTBURY</h3> + +<p><br> + Papeete, 1872.</p> + +<p>"Chère petite soeur,</p> + +<p>"Me voilà sous le charme, mois aussi -- sous le charme +de ce pays qui ne ressemble à aucun autre. -- Je crois que +je le vois comme jadis le voyait Georges, à travers le +même prisme enchanteur; depuis deux mois à peine +j'ai mis le pied dans cette île, -- et déjà +je me suis laissé captiver. -- La déception des +premiers jours est bien loin aujourd'hui, et je crois que c'est +ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre, aimer et +mourir...</p> + +<p>"Six mois encore à passer dans ce pays, la +décision est prise depuis hier par notre commandant, qui, +lui aussi, se trouve mieux ici qu'ailleurs; le <i>Rendeer</i> ne +partira pas avant octobre; d'ici là je me serai fait +entièrement à cette existence doucement +énervante, d'ici là je serai devenu plus d'à +moitié indigène, et je crains qu'à l'heure +du départ il ne me faille terriblement souffrir...</p> + +<p>"Je ne puis te dire tout ce que j'éprouve d'impressions +étranges, en retrouvant à chaque pas mes souvenirs +de douze ans... Petit garçon, au foyer de famille, je +songeais à l'Océanie; à travers le voile +fantastique de l'inconnu, je l'avais comprise et devinée +telle que je la trouve aujourd'hui. -- Tous ces sites +étaient DÉJA VUS, tous ces noms étaient +connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient +mes rêves d'enfant, si bien que par instants c'est +aujourd'hui que je crois rêver...</p> + +<p>"Cherche, dans les papiers que nous a laissés Georges, +une photographie déjà effacée par le temps: +une petite case au bord de la mer, bâtie aux pieds de +cocotiers gigantesques, et enfouie sous la verdure... -- +C'était la sienne. -- Elle est encore là à +sa place...</p> + +<p>"On me l'a indiquée, -- mais c'était inutile, -- +tout seul je l'aurais reconnue...</p> + +<p>"Depuis son départ, elle est restée vide; le +vent de la mer et les années l'ont disjointe et meurtrie; +les broussailles l'ont recouvertes, la vanille l'a +tapissée, -- mais elle a conservé le nom tahitien +de Georges, on l'appelle encore <i>la case de +Rouéri</i>...</p> + +<p>"La mémoire de Rouéri est restée en +honneur chez beaucoup d'indigènes, -- chez la reine +surtout, par qui je suis aimé et accueilli en souvenir de +lui.</p> + +<p>"Tu avais les confidences de Georges, toi, ma soeur; tu savais +sans doute qu'une Tahitienne qu'il avait aimée avait +vécu près de lui pendant ses quatre années +d'exil...</p> + +<p>"Et moi qui n'étais alors qu'un petit enfant, je +devinais tout seul ce que l'on ne me disait pas; je savais +même qu'elle lui écrivait, j'avais vu sur son bureau +traîner des lettres, écrites dans une langue +inconnue, qu'aujourd'hui je commence à parler et à +comprendre.</p> + +<p>"Son nom était Taïmaha. -- Elle habite près +d'ici, dans une île voisine, et j'aimerais la voir. -- J'ai +souvent désiré rechercher sa trace -- et puis, au +dernier moment j'hésite, un sentiment +indéfinissable, comme un scrupule, m'arrête au +moment de remuer cette cendre, et de fouiller dans ce +passé intime de mon frère, sur lequel la mort a +jeté son voile sacré...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIII</h3> + +<h3>ÉCONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE</h3> + +<p><br> + Le caractère des Tahitiens est un peu celui des petits +enfants -- Ils sont capricieux fantasques, -- boudeurs tout +à coup et sans motif; -- foncièrement +honnêtes toujours, -- et hospitaliers dans l'acception du +mot la plus complète...</p> + +<p>Le caractère contemplatif est extraordinairement +développé chez eux; ils sont sensibles aux aspects +gais ou tristes de la nature, accessibles à toutes les +rêveries de l'imagination...</p> + +<p>La solitude des forêts, les ténèbres, les +épouvantent, et ils les peuplent sans cesse de +fantômes et d'esprits.</p> + +<p>Les bains nocturnes sont en honneur à Tahiti; au clair +de lune, des bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se +plonger dans des bassins naturels d'une délicieuse +fraîcheur. -- C'est alors que ce simple mot: "Toupapahou!" +jeté au milieu des baigneuses les met en fuite comme des +folles... -- (<i>Toupapahou</i> est le nom de ces fantômes +tatoués qui sont la terreur de tous les +Polynésiens, -- mot étrange, effrayant en +lui-même et intraduisible...)</p> + +<p>En Océanie, le travail est chose inconnue. -- Les +forêts produisent d'elles-mêmes tout ce qu'il faut +pour nourrir ces peuplades insouciantes; le fruit de +l'arbre-à-pain, les bananes sauvages, croissent pour tout +le monde et suffisent à chacun. -- Les années +s'écoulent pour les Tahitiens dans une oisiveté +absolue et une rêverie perpétuelle, -- et ces grands +enfants ne se doutent pas que dans notre belle Europe tant de +pauvres gens s'épuisent à gagner le pain du +jour...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIV</h3> + +<h3>UN NUAGE</h3> + +<p><br> + ... La bande insouciante et paresseuse était au complet +au bord du ruisseau d'Apiré, et Tétouara, qui +était en veine d'esprit, versait sur nous tous, à +demi endormis dans les herbes, des facéties +rabelaisiennes, -- tout en se bourrant de cocos et d'oranges.</p> + +<p>On n'entendait guère que sa voix de crécelle, +mêlée aux bruissements de quelques cigales qui +chantaient là leur chanson de midi, à l'heure +même où, sur l'autre face de la boule du monde, mes +amis d'autrefois sortaient des théâtres de Paris, +transis et emmitouflés, dans le brouillard glacial des +nuits d'hiver...</p> + +<p>La nature était tranquille et énervée; +une brise tiède passait mollement sur la cime des arbres, +et une foule de petits ronds de soleil dansaient gaîment +sur nous, multipliés à l'infini par le tamisage +léger des goyaviers et des mimosas...</p> + +<p>Nous vîmes s'avancer tout à coup une personne +vêtue d'une tunique traînante en gaze vert d'eau, +avec de longs cheveux noirs soigneusement nattés, et, sur +le front, une couronne de jasmin...</p> + +<p>On voyait un peu, à travers la fine tunique, sa gorge +pure de jeune fille que n'avait jamais contrariée aucune +entrave... On voyait aussi qu'elle avait roulé, autour de +ses hanches, un <i>pareo</i> somptueux, dont les grandes fleurs +blanches sur fond rouge transparaissaient sous la gaze +légère...</p> + +<p>Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au +sérieux...</p> + +<p>Un grand succès d'admiration avait salué son +entrée... Le fait est qu'elle était bien jolie +ainsi, -- et que sa coquetterie embarrassée la rendait +encore plus charmante...</p> + +<p>Confuse et intimidée, elle était venu à +moi; puis, sur l'herbe, elle s'était assise à mon +côté, et restait là immobile, les joues +empourprées sous leur bistre, les yeux baissés, +comme une enfant coupable qui tremble qu'on ne l'interroge et ne +la confonde...</p> + +<p>-- Loti, tu fais très bien les choses, disait-on dans +la galerie...</p> + +<p>Et les jeunes femmes auxquelles mon étonnement n'avait +point échappé, firent entendre dans les hautes +herbes de petits éclats de rire contenus qui disaient une +foule de méchantes choses; -- Tétouara, fine et +impitoyable, prononça sur la belle robe de gaze ces +astucieuses paroles:</p> + +<p>-- Elle est faite d'une <i>étoffe chinoise!</i></p> + +<p>Et les éclats de rire redoublèrent; -- il en +partait de derrière tous les goyaviers, -- il en sortait +de l'eau du ruisseau; il en venait de partout, -- et la pauvre +petite Rarahu était bien près de fondre en +larmes...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXV</h3> + +<h3>TOUJOURS LE NUAGE</h3> + +<p><br> + ..."Elle est faite d'une <i>étoffe chinoise!</i>" avait +dit Tétouara...</p> + +<p>Parole grosse de sous-entendus venimeux, -- parole +acérée à triple pointe, qui souvent me +revenait en tête...</p> + +<p>En vérité j'étais tout à fait +étranger à cette robe de gaze verte... Ce +n'étaient point non plus les vieux parents adoptifs de +Rarahu, -- lesquels vivaient à moitié nus dans leur +case de pandanus, -- qui s'étaient lancés dans de +telles prodigalités...</p> + +<p>Et je demeurais plongé dans mes +réflexions...</p> + +<p> </p> + +<p>Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un +objet de dégoût et d'horreur... Il n'est point de +plus grande honte pour une jeune femme que d'être +convaincue d'avoir écouté les propos galants de +l'un d'entre eux...</p> + +<p>Mais les Chinois sont malins et sont riches; -- et il est +notoire que plusieurs de ces personnages, à force de +présents et de pièces blanches, obtiennent des +faveurs clandestines qui les dédommagent du mépris +public...</p> + +<p>Je m'étais bien gardé cependant de communiquer +cet horrible soupçon à John, qui eût +chargé d'anathèmes ma petite amie Rarahu... J'eus +le bon goût de ne faire ni reproche ni scandale, -- me +réservant seulement d'observer et d'attendre...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVI</h3> + +<h3>PERSISTANCE DU NUAGE</h3> + +<p><br> + ... Quand j'arrivai au ruisseau d'Apiré, à notre +salle de bain particulière sous les goyaviers, il +était trois heures de l'après-midi, heure +inusitée.</p> + +<p>J'étais venu sans bruit... J'écartai les +branches et je regardai...</p> + +<p>La stupeur me cloua sur place...</p> + +<p>Une chose horrible était là dans ce lieu, que +nous considérions comme appartenant à nous seuls: +un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre eau limpide son +vilain corps jaune...</p> + +<p>Il semblait chez lui et ne se dérangeait nullement... +Il avait relevé sa longue queue de cheveux gris +nattés, et l'avait roulée en manière de +chignon de femme sur la pointe de son crâne chauve... +Complaisamment il lavait dans notre ruisseau ses membres osseux +qui semblaient enduits de safran, -- et le soleil +l'éclairait tout de même, de sa lueur +discrètement voilée par la verdure, -- et l'eau +fraîche et claire bruissait tout de même autour de +lui, -- avec autant de naturel et de gaîté qu'elle +eût pu le faire pour nous...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVII</h3> + +<p><br> + ... J'observais, posté derrière les branches... La +curiosité me tenait là attentif et immobile... Je +m'étais condamné au spectacle de ce bain, attendant +avec anxiété ce qui allait s'ensuivre...</p> + +<p>Je n'attendis pas longtemps; un léger frôlement +de branches, un bruit de voix douces, m'indiqua bientôt que +les deux petites filles arrivaient...</p> + +<p>Le Chinois, qui les avait entendues aussi, se leva d'un bond, +comme mû par un ressort... Soit pudeur, soit honte +d'étaler au soleil d'aussi laides choses, il courut +à ses vêtements... Les nombreuses robes de +mousseline qui, superposées, composaient son costume, +pendaient çà et là, accrochées aux +branches des arbres.</p> + +<p>Il avait eu le temps d'en passer deux ou trois, quand les +petites arrivèrent.</p> + +<p>Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps +très significatif en apercevant l'homme jaune, et +rebroussa chemin d'un air indigné...</p> + +<p>Tiahoui parut ensuite; -- elle eut un temps d'arrêt en +portant la main à son menton, et riant sous cape, comme +une personne qui aperçoit quelque chose de très +drôle...</p> + +<p>Rarahu regarda par-dessus son épaule, riant aussi... +Après quoi toutes deux s'avancèrent +résolument, en disant d'un ton narquois:</p> + +<p>-- Ia ora na, Tseen-Lee! -- Ia ora na tinito, mafatu +meiti!</p> + +<p>(Bonjour, Tseen-Lee, -- bonjour, Chinois, mon petit +coeur!)</p> + +<p>Elles le connaissaient par son nom, et lui-même avait +appelé Rarahu... Il avait laissé retomber sa queue +grisonnante avec un grand air de coquetterie, et ses yeux de +vieux lubrique étincelaient d'une hideuse +manière...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVIII</h3> + +<p><br> + Il tira de ses poches une quantité de choses qu'il offrit +aux deux enfants: petites boîtes de poudres blanches ou +roses, -- petits instruments compliqués pour la toilette, +petites spatules d'argent pour racler la langue, toutes choses +dont il leur expliquait l'usage, -- et puis des bonbons chinois +aussi, -- des fruits confits au poivre et au gingembre...</p> + +<p>C'était Rarahu surtout qui était l'objet de ses +attentions ardentes. -- Et les deux petites, en se faisant un peu +prier, acceptaient tout de même avec accompagnement de +moues dédaigneuses, et de grimaces de ouistitis...</p> + +<p>Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa +embrasser son épaule nue...</p> + +<p>Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses +lèvres de celles de ma petite amie, -- laquelle s'enfuit +à toutes jambes, suivie de Tiahoui... Toutes deux +disparurent sous bois comme des gazelles, emportant leurs +présents à pleines mains - on les entendit de loin +rire encore à travers la verdure, -- et Tseen-Lee, +incapable de les rejoindre, demeura à sa place, piteux et +décontenancé...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIX</h3> + +<h3>LE NUAGE CRÈVE</h3> + +<p><br> + ... Le lendemain Rarahu, la tête appuyée sur mes +genoux, pleurait à chaudes larmes...</p> + +<p>Dans son coeur de pauvre petite croissant à l'aventure +dans les bois, les notions du bien et du mal étaient +restées imparfaites; on y trouvait une foule +d'idées baroques et incomplètes venues toutes +seules à l'ombre des grands arbres. - Les sentiments frais +et purs y dominaient pourtant, et il s'y mêlait aussi +quelques données chrétiennes, puisées au +hasard dans la Bible de ses vieux parents...</p> + +<p>La coquetterie et la gourmandise l'avaient poussée hors +du droit chemin, mais j'étais sûr, absolument +sûr qu'elle n'avait rien donné en échange de +ces singuliers présents, et le mal pouvait encore se +réparer par des larmes.</p> + +<p>Elle comprenait que ce qu'elle avait fait était fort +mal; elle comprenait surtout qu'elle m'avait causé de la +peine, -- et que John, le sérieux John, mon frère, +détournerait d'elle ses yeux bleus...</p> + +<p>Elle avait tout avoué, l'histoire de la robe de gaze +verte, l'histoire du pareo rouge. - Elle pleurait, la pauvre +petite, de tout son coeur; les sanglots oppressaient sa poitrine, +-- et Tiahoui pleurait aussi, de voir pleurer son amie...</p> + +<p>Ces larmes, les premières que Rarahu eût +versées de sa vie, produisirent entre nous le +résultat qu'amènent souvent les larmes, elles nous +firent davantage nous aimer. - Dans le sentiment que +j'éprouvais pour elle, le coeur prit une part plus large, +et l'image d'Ariitéa s'effaça pour un temps...</p> + +<p>L'étrange petite créature qui pleurait là +sur mes genoux, dans la solitude d'un bois d'Océanie, +m'apparaissait sous un aspect encore inconnu; pour la +première fois elle me semblait <i>quelqu'un</i>, et je +commençais à soupçonner la femme adorable +qu'elle eût pu devenir, si d'autres que ces deux vieillards +sauvages eussent pris soin de sa jeune tête...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXX</h3> + +<p><br> + A dater de ce jour, Rarahu considérant qu'elle +n'était plus une enfant, cessa de se montrer la poitrine +nue au soleil...</p> + +<p>Même les jours non fériés, elle se mit +à porter des robes et à natter ses longs +cheveux...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXI</h3> + +<p><br> + ...<i>Mata reva</i> était le nom que m'avait donné +Rarahu, ne voulant point de celui de Loti, qui me venait de +Faïmana ou d'Ariitéa. -- <i>Mata</i>, dans le sens +propre, veut dire: <i>oeil</i>; c'est d'après les yeux que +les Maoris désignent les gens, et les noms qu'ils leur +donnent sont généralement très +réussis...</p> + +<p>Plumket, par exemple, s'appelait <i>Mata pifaré</i> +(oeil de chat); Brown, <i>Mata ioré</i> (oeil de rat), et +John, <i>Mata ninamu</i> (oeil azuré)...</p> + +<p>Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal; +l'appellation plus poétique de <i>Mata reva</i> +était celle qu'après bien des hesitations elle +avait choisie...</p> + +<p>Je consultai le dictionnaire des vénérables +frères Picpus, -- et trouvai ce qui suit:</p> + +<p><i>Reva</i>, firmament; -- abîme, profondeur; -- +mystère...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXII</h3> + +<h3>JOURNAL DE LOTI</h3> + +<p><br> + ... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays +autrement qu'ailleurs; le temps s'écoulait sans laisser de +traces, dans la monotonie d'un éternel été. +- Il semblait qu'on fût dans une atmosphère de calme +et d'immobilité, où les agitations du monde +n'existaient plus...</p> + +<p>Oh! les heures délicieuses, oh! les heures +d'été, douces et tièdes, que nous passions +là, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce +coin de bois, ombreux et ignoré, qui fut le nid de Rarahu, +et le nid de Tiahoui. - Le ruisseau courait doucement sur les +pierres polies, entraînant des peuplades de poissons +microscopiques et de mouches d'eau. - Le sol était +tapissé de fines graminées, de petites plantes +délicate, d'où sortait une senteur pareille +à celle de nos foins d'Europe pendant le beau mois de +juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien: +"poumiriraïra", qui signifie: <i>une suave odeur +d'herbes</i>. L'air était tout chargé d'exhalaisons +tropicales, où dominait le parfum des oranges +surchauffées dans les branches par le soleil du midi. - +Rien ne troublait le silence accablant de ces midi +d'Océanie. De petits lézards, bleus comme des +turquoises, que rassurait notre immobilité, circulaient +autour de nous, en compagnie des papillons noirs marqués +de grands yeux violets. On n'entendait que de légers +bruits d'eau, des chants discrets d'insectes, ou de temps en +temps<br> + la chute d'une goyave trop mûre, qui s'écrasait sur +la terre avec un parfum de framboise...</p> + +<p><br> + ... Et quand le journée s'avançait, quand le +soleil plus bas jetait sur les branches des arbres des lueurs +plus dorées, Rarahu s'en retournait avec moi à sa +case isolée dans les bois. - Les deux vieillards ses +parents, fixes et graves, étaient là toujours, +accroupis devant leur hutte de pandanus, et nous regardant venir. +- Une sorte de sourire mystique, une expression d'insouciante +bienveillance éclairait un instant leurs figures +éteintes:</p> + +<p>-- Nous te saluons, Loti! Disaient-ils d'un voix gutturale; -- +ou bien: "Nous te saluons, Mata reva!"</p> + +<p>Et puis c'était tout; il fallait se retirer, laissant +entre eux deux ma petite amie, qui me suivait des yeux en +souriant et qui semblait une personnification fraîche de la +jeunesse à côté de ces deux sombres momies +polynésiennes...</p> + +<p>C'était l'heure du repas du soir. Le vieux +Tahaapaïru étendait ses longs bras tatoués +jusqu'à une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux +de <i>bourao</i> desséché, et les frottait l'un +contre l'autre pour en obtenir du feu, -- Vieux +procédé de sauvage. Rarahu recevait la flamme des +mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et +faisait cuire dans la terre deux <i>maiorés</i>, fruits de +l'arbre-à-pain, qui composaient le repas de la +famille...</p> + +<p>C'était l'heure aussi où la bande des baigneuses +du ruisseau de Fatoua rejoignait Papeete, Tétouara en +tête, -- et j'avais pour m'en revenir toujours compagnie +joyeuse.</p> + +<p>-- Loti, disait Tétouara, n'oublie pas qu'on t'attend +à la nuit dans le jardin de la reine; Téria et +Faïmana te font dire qu'elles comptent sur toi pour les +conduire prendre du thé chez les Chinois, -- et moi aussi, +j'en serais très volontiers si tu veux...</p> + +<p>Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d'où +la vue dominait le grand Océan bleu, éclairé +des dernières lueurs du soleil couchant.</p> + +<p>La nuit descendait sur Tahiti, transparente, +étoilée. Rarahu s'endormait dans ses bois; les +grillons entonnaient sous l'herbe leur concert du soir, les +phalènes prenaient leur vol sous les grands arbres, -- et +les suivantes commençaient à errer dans les jardins +de la reine...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIII</h3> + +<p><br> + ... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues +ombragées de Papeete, adressa un bonjour moitié +amical, moitié railleur, -- un peu terrifié aussi, +-- à une créature baroque qui passait.</p> + +<p>La grande femme sèche, qui n'avait de la Tahitienne que +le costume, y répondit avec une raideur pleine de +dignité, et se retourna pour nous regarder.</p> + +<p>Rarahu vexée lui tira la langue, -- après quoi +elle me conta en riant que cette vieille fille, +<i>demi-blanche</i>, métis efflanquée d'Anglais et +de Maorie, -- était son ancien professeur, à +l'école de Papeete.</p> + +<p>Un jour, la métis avait déclaré à +son élève qu'elle fondait sur elle les plus hautes +espérances pour lui succéder dans ce pontificat, en +raison de la grande facilité avec laquelle apprenait +l'enfant.</p> + +<p>Rarahu, saisie de terreur à la pensée de cet +avenir, avait tout d'une traite pris sa course jusqu'à +Apiré, quittant du coup la <i>haapiiraa</i> (la maison +d'école) pour n'y plus revenir...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIV</h3> + +<p><br> + ... Je rentrai un matin à bord du <i>Rendeer</i>, +rapportant cette nouvelle à sensation que j'avais +couché en compagnie de Tamatoa...</p> + +<p>Tamatoa, fils aîné de la reine Pomaré, +mari de la reine Moé de l'île Raîatéa, +-- père de la délicieuse petite malade, +Pomaré V, -- était un homme que l'on gardait +enfermé depuis quelques années entre quatre solides +murailles, et qui était encore l'effroi légendaire +du pays.</p> + +<p>Dans son état normal, Tamatoa, disait-on, +n'était pas plus méchant qu'un autre, -- mais il +buvait, -- et, quand il avait bu, il <i>voyait rouge</i>, il lui +fallait du sang.</p> + +<p>C'était un homme de trente ans, d'une taille +prodigieuse et d'une force herculéenne; plusieurs hommes +ensemble étaient incapables de lui tenir tête quand +il était déchaîné; il égorgeait +sans motif, et les atrocités commises par lui +dépassaient toute imagination...</p> + +<p>Pomaré adorait pourtant ce fils colossal. - Le bruit +courait même dans le palais que depuis quelque temps elle +ouvrait la porte, et qu'on l'avait vu la nuit rôder dans +les jardins. - Sa présence causait parmi les filles de la +cour la même terreur que celle d'une bête fauve, dont +on saurait, la nuit, la cage mal fermée.</p> + +<p><br> + Il y avait chez Pomaré une salle consacrée aux +étrangers, nuit et jour ouverte; on y trouvait par terre +des matelas recouverts de nattes blanches et propres, qui +servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs attardés des +districts, et quelquefois à moi-même...</p> + +<p><br> + ... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde +était endormi quand j'entrai dans la salle de refuge.</p> + +<p>Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoudé sur +une table où brûlait une lampe d'huile de +cocotier... C'était un inconnu, d'une taille et d'une +envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains eût +broyé un homme comme du verre. -- Il avait +d'épaisses mâchoires carrées de cannibale; sa +tête énorme était dure et sauvage, ses yeux +à demi fermés avaient une expression de tristesse +égarée...</p> + +<p>-- "La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!).</p> + +<p>Je m'étais arrêté à la porte...</p> + +<p>Alors commença en tahitien, entre l'inconnu et moi, le +dialogue suivant:</p> + +<p>-- ... Comment sais-tu mon nom?</p> + +<p>-- Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de +l'amiral à cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer +près de moi la nuit.<br> + "Tu viens pour dormir?...</p> + +<p>-- Et toi? tu es un chef, de quelque île?...</p> + +<p>-- Oui, je suis un grand chef. -- Couche-toi dans le coin +là-bas; tu y trouveras la meilleure natte...</p> + +<p>Quand je fus étendu et roulé dans mon pareo je +fermai les yeux, -- juste assez pour observer l'étrange +personnage qui s'était levé avec précaution +et se dirigeait vers moi.</p> + +<p>En même temps qu'il s'approchait, un léger bruit +m'avait fait tourner la tête du côté +opposé, du côté de la porte où la +vieille reine venait d'apparaître; elle marchait cependant +avec des précautions infinies, sur la pointe de ses pieds +nus, mais les nattes criaient sous le poids de son gros +corps.</p> + +<p>... Quand l'homme fut près de moi, il prit une +moustiquaire de mousseline qu'il étendit avec soin +au-dessus de ma tête, après quoi il plaça une +feuille de bananier devant sa lampe pour m'en cacher la +lumière, et retourna s'asseoir, la tête +appuyée sur ses deux mains.</p> + +<p>Pomaré qui nous avait observés anxieusement tous +deux, cachée dans l'embrasure sombre, sembla satisfaite de +son examen et disparut...</p> + +<p>La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et +son apparition, m'ayant confirmé dans cette idée +que mon compagnon était inquiétant, m'ôta +toute envie de dormir.</p> + +<p>Cependant l'inconnu ne bougeait plus; son regard était +redevenu vague et atone; il avait oublié ma +présence... On entendait dans le lointain, des femmes de +la reine qui chantaient à deux parties un +<i>himéné</i> des îles Pomotous. -- Et puis +la grosse voix du vieil Ariifaité, le prince époux, +cria: "Mamou! -- (silence!) -- Te hora a horou ma piti!" +(Silence! Il est minuit!)... Et le silence se fit comme par +enchantement...</p> + +<p>Une heure après, l'ombre de la vieille reine apparut +encore dans l'embrasure de la porte. -- La lampe +s'éteignait, et l'homme venait de s'endormir...</p> + +<p>J'en fit autant bientôt, d'un sommeil léger +toutefois, et quand, au petit jour, je me levai pour partir, je +vis qu'il n'avait pas changé de place; sa tête seule +s'était affaissée, et reposait sur la table...</p> + +<p>Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un +ruisseau d'eau fraîche; -- après quoi j'allai sous +la véranda saluer la reine et la remercier de son +hospitalité.</p> + +<p>-- "Haere mai, Loti, dit elle du plus loin qu'elle me vit, +haere mai paraparaü!" (Viens ici, Loti, et causons un peu!) +Eh bien! t'a-t-il bien reçu?...</p> + +<p>-- Oui, dis-je.</p> + +<p>Et je vis sa vieille figure s'épanouir de plaisir quand +je lui exprimai ma reconnaissance pour les soins qu'il avait pris +de moi...</p> + +<p>-- Sais-tu qui c'était, dit-elle +mystérieusement, -- oh! ne le répète pas, +mon petit Loti... c'était Tamatoa!...</p> + +<p>Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement +relâché, -- à la condition qu'il ne sortirait +point du palais; j'eus plusieurs fois l'occasion de lui parler et +de lui donner des poignées de main...</p> + +<p>Cela dura jusqu'au moment où, s'étant +évadé, il assassina une femme et deux enfants dans +le jardin du missionnaire protestant, et commit dans une +même journée une série d'horreurs +sanguinaires qui ne pourraient s'écrire, même en +latin...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXV</h3> + +<p>... Qui peut dire où réside le charme d'un +pays?... Qui trouvera ce quelque chose d'intime et +d'insaisissable que rien n'exprime dans les langues humaines?</p> + +<p> +................................................................................</p> + +<p>Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse +étrange qui pèse sur toutes ces îles +d'Océanie, - l'isolement dans l'immensité du +Pacifique, -- le vent de la mer, -- le bruit des brisants, - +l'ombre épaisse, -- la voix rauque et triste des Maoris +qui circulent en chantant au milieu des tiges des cocotiers, +étonnamment hautes, blanches et grêles...</p> + +<p>On s'épuise à chercher, à saisir, +à exprimer...effort inutile, -- ce quelque chose +s'échappe, et reste incompris...</p> + +<p>J'ai écrit sur Tahiti de longues pages; il y a +là dedans des détails jusque sur l'aspect des +moindres petites plantes -- jusque sur la physionomie des +mousses...</p> + +<p>Qu'on lise tout cela avec la meilleure volonté du +monde, -- eh bien, après, a-t-on compris?... Non +assurément...</p> + +<p>Après cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de +Polynésie toutes blanches de corail, -- a-t-on entendu, la +nuit, partir du fond des bois le son plaintif d'un +<i>vivo</i>?... (flûte de roseau) ou le beuglement lointain +des trompes en coquillage?</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXVI</h3> + +<h3>GASTRONOMIE</h3> + +<p><br> + ..."La chair des hommes blancs a goût de banane +mûre..."</p> + +<p>Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de +l'île Routoumah, dont la compétence en cette +matière est indiscutable...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXVII</h3> + +<p><br> + ... Rarahu, dans un accès d'indignation, m'avait +appelé: <i>long lézard sans pattes</i>, -- et je +n'avais pas très bien compris tout d'abord...</p> + +<p>Le serpent étant un animal tout à fait inconnu +en Polynésie, la métis qui avait +éduqué Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme +le diable avait tenté la première femme, avait eu +recours à cette périphrase.</p> + +<p>Rarahu s'était donc habituée à +considérer cette variété de "long +lézard sans pattes" comme le plus méchante et la +plus dangereuse de toutes les créatures terrestres; -- +c'était pour cela qu'elle m'avait lancé cette +insulte...</p> + +<p>Elle était jalouse encore, la pauvre petite Rarahu: +elle souffrait de ce que Loti ne voulait pas exclusivement lui +appartenir.</p> + +<p>Ces soirées de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes +femmes, auxquels ses vieux parents lui défendaient de se +mêler, faisaient travailler son imagination d'enfant. -- Il +y avait surtout ces thés qui se donnaient chez les +Chinois, et dont Tétouara lui rapportait des descriptions +fantastiques, thés auxquels Téria, Faïmana et +quelques autres folles filles de la suite de la reine, buvaient +et s'enivraient. -- Loti assistait, y présidait même +quelquefois, et cela confondait les idées de Rarahu, qui +ne comprenait plus.</p> + +<p>...Quand elle m'eut bien injurié, elle pleura, -- +argument beaucoup meilleur...</p> + +<p>A partir de ce jour, on ne me vit guère plus aux +soirées de Papeete. -- Je demeurais plus tard dans les +bois d'Apiré, partageant même quelquefois le fruit +de l'arbre-à-pain avec le vieux Tahaapaïru. -- La +tombée de la nuit était triste, par exemple, dans +cette solitude; -- mais cette tristesse avait son grand charme, +et la voix de Rarahu avait un son délicieux le soir, sous +la haute et sombre voûte des arbres... -- Je restais +jusqu'à l'heure où les vieillards faisaient leur +prière, -- prière dite dans une langue bizarre et +sauvage, mais qui était celle-là même que +dans mon enfance on m'avait apprise. -- "<i>Notre père qui +es aux cieux...</i>", l'éternelle et sublime prière +du Christ, résonnait d'une manière +étrangement mystérieuse, là, aux antipodes +du vieux monde, dans l'obscurité de ces bois, dans le +silence de ces nuits, dite par la voix lente et grave de ce +vieillard fantôme...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXVIII</h3> + +<p><br> + ...Il y avait quelque chose que Rarahu commençait +à sentir déjà, et qu'elle devait sentir +amèrement plus tard, -- quelque chose qu'elle était +incapable de formuler dans son esprit d'une manière +précise, -- et surtout d'exprimer avec les mots de sa +langue primitive. -- Elle comprenait vaguement qu'il devait y +avoir des abîmes dans le domaine intellectuel, entre Loti +et elle-même, des mondes entiers d'idées et de +connaissances inconnues. -- Elle saisissait déjà la +différence radicale de nos races, de nos conceptions, de +nos moindres sentiments: les notions même des choses les +plus élémentaires de la vie différaient +entre nous deux. -- Loti qui s'habillait comme un Tahitien et +parlait son langage, demeurait pour elle un <i>paoupa</i>, -- +c'est-à-dire un de ces hommes venus des pays fantastiques +de par delà les grandes mers, -- un de ces hommes qui +depuis quelques années apportaient dans l'immobile +Polynésie tant de changements inouïs, et de +nouveautés imprévues...</p> + +<p><br> + Elle savait aussi que Loti repartirait bientôt pour ne +plus revenir, retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait +aucune idée de ces distances vertigineuses, -- et +Tahaapaïru les comparait à celles qui +séparaient Fataoua de la lune ou des étoiles...</p> + +<p>Elle pensait ne représenter aux yeux de Loti, -- enfant +de guinze ans qu'elle était, -- qu'une petite +créature curieuse, jouet de passage qui serait vite +oublié...</p> + +<p><br> + Elle se trompait pourtant. -- Loti commençait à +s'apercevoir lui aussi qu'il éprouvait pour elle un +sentiment qui n'était plus banal. -- Déjà il +l'aimait un peu par le coeur...</p> + +<p>Il se souvenait de son frère Georges, -- de celui que +les Tahitiens appelaient Rouéri, qui avait emporté +de ce pays d'ineffaçables souvenirs, -- et il sentait +qu'il en serait ainsi de lui-même. -- Il semblait +très possible à Loti que cette aventure, +commencée au hasard par un caprice de Tétouara, +laissât des traces profondes et durables sur sa vie tout +entière...</p> + +<p>Très jeune encore, Loti avait été +lancé dans les agitations de l'existence +européenne; de très bonne heure il avait +soulevé le voile qui cache aux enfants la scène du +monde; -- lancé brusquement, à seize ans, dans le +tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert à un +âge où d'ordinaire on commence à +penser...</p> + +<p>Loti était revenu très fatigué de cette +campagne faite si matin dans la vie, -- et se croyait +déjà fort blasé. Il avait été +profondément écoeuré et déçu, +-- parce que, avant de devenir un garçon semblable aux +autres jeunes hommes, il avait commencé par être un +petit enfant pur et rêveur, élevé dans la +douce paix de la famille; lui aussi avait été un +petit sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans +l'isolement une foule d'idées fraîches et +d'illusions radieuses. -- Avant d'aller rêver dans les bois +d'Océanie, tout enfant il avait longtemps +rêvé seul dans les bois du Yorkshire...</p> + +<p>Il y avait une foule d'affinités mystérieuses +entre Loti et Rarahu, nés aux deux +extrémités du monde. -- Tous deux avaient +l'habitude de l'isolement et de la contemplation, l'habitude des +bois et des solitudes de la nature; tous deux s'arrangeaient de +passer de longues heures en silence, étendus sur l'herbe +et la mousse; tous deux aimaient passionnément la +rêverie, la musique, -- les beaux fruits, les fleurs et +l'eau fraîche...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIX</h3> + +<p><br> + ...Il n'y avait pour le moment aucun nuage à notre +horizon...</p> + +<p>Encore cinq grands mois à passer ensemble... Il +était bien inutile de se préoccuper de +l'avenir...</p> + +<p> </p> + +<h3>XL</h3> + +<p><br> + On était charmé quand Rarahu chantait...</p> + +<p>Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes +si fraîches et si douces, que les oiseaux seuls ou les +petits enfants en peuvent produire de semblables.</p> + +<p><br> + Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le +chant des autres, des variations extravagantes, prises dans les +notes les plus élevées de la gamme, -- très +compliquées toujours et admirablement justes...</p> + +<p>Il y avait à Apiré, comme dans tous les +districts tahitiens, un choeur appelé +<i>himéné</i>, lequel fonctionnait +régulièrement sous la conduite d'un chef, et se +faisait entendre dans toutes les fêtes indigènes. -- +Rarahu en était un des principaux sujets, et le dominait +tout entier de sa voix pure; -- le choeur qui l'accompagnait +était rauque et sombre; les hommes surtout y +mêlaient des sons bas et métalliques, sortes de +rugissements qui marquaient les <i>dominantes</i> et semblaient +plutôt les sons de quelque instrument sauvage que ceux de +la voix humaine. -- L'ensemble avait une précision +à dépiter les choristes du Conservatoire, et +produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se +peuvent décrire...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLI</h3> + +<p><br> + ...C'était l'heure de la tombée du jour; +j'étais seul au bord de la mer, sur une plage du district +d'Apiré. -- Dans ce lieu isolé, j'attendais +Taïmaha, -- et j'éprouvais un sentiment singulier +à l'idée que cette femme allait venir...</p> + +<p>Une femme parut bientôt, qui m'aperçut sous les +cocotiers et s'avança vers moi... C'était +déjà la nuit; quand elle fut tout près, je +distinguai une horrible figure qui me regardait en riant, d'un +rire de sauvagesse:</p> + +<p><br> + -- Tu es Taïmaha? lui dis-je...</p> + +<p>-- Taïmaha?... Non. -- Je m'appelle +Tevaruefaipotuaiahutu, du district de Papetoaï; je viens de +pêcher des porcelaines sur le récif, et du corail +rose. -- Veux-tu m'en acheter?...</p> + +<p>J'attendis encore là jusqu'à minuit. -- Je sus +le lendemain qu'au petit jour la vraie Taïmaha était +repartie pour son île; ma commission n'avait pas +été faite; elle s'en était allée sans +se douter que pendant plusieurs heures elle avait +été attendue sur la plage par le frère de +Rouéri...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLII</h3> + +<h3>LOTI A JOHN B., A BORD DU <i>RENDEER</i></h3> + +<p><br> + Taravao, 1872.</p> + +<p>"Mon bon frère John,</p> + +<p>"Le messager qui te portera cette lettre est chargé en +même temps de te remettre une foule de présents que +je t'envoie. -- C'est d'abord un plumet, en queues de +phaétons rouges, objet très précieux, don de +mon hôte le chef de Tehaupoo; ensuite un collier à +trois rangs de petites coquilles blanches, don de la cheffesse, +-- et enfin deux touffes de reva-reva, -- qu'une grande dame du +district de Papéouriri avait mises hier sur ma tête +à la fête de Taravao.</p> + +<p>"Je resterai quelques jours encore ici, chez le chef, qui +était un ami de mon frère; j'userai jusqu'au bout +de la permission de l'amiral.</p> + +<p>"Il ne me manque que ta présence, frère, pour +être absolument charmé de mon séjour à +Taravao. Les environs de Papeete ne peuvent te donner une +idée de cette région ignorée qui s'appelle +la presqu'île de Taravao: un coin paisible, ombreux, +enchanteur, -- des bois d'orangers gigantesques, dont les fruits +et les fleurs jonchent un sol délicieux, tapissé +d'herbes fines et de pervenches roses...</p> + +<p><br> + "Là-dessous sont disséminées quelques cases +en bois de citronnier, où vivent immobiles des Maoris +d'autrefois; là-dessous on trouve la vieille +hospitalité indigène: des repas de fruits, sous des +tendelets de verdure tressée et de fleurs; de la musique, +des unissons plaintifs de <i>vivo</i> de roseaux, des choeurs +d'<i>himiné</i>, des chants et des danses.</p> + +<p>"J'habite seul une case isolée, bâtie sur +pilotis, au-dessus de la mer et des coraux. De mon lit de nattes +blanches, en me penchant un peu, je vois s'agiter au-dessous de +moi tout ce petit monde à part qui est le monde du corail. +Au milieu des rameaux blancs ou roses, dans les branchages +compliqués des madrépores, circulent des milliers +de petits poissons dont les couleurs ne peuvent se comparer +qu'à celles des pierres précieuses ou des colibris; +des rouges de géranium, des verts chinois, des bleus qu'on +ne saurait peindre, -- et une foule de petits êtres +bariolés de toutes les nuances de l'arc-en-ciel, -- ayant +forme de tout excepté forme de poisson... Le jour, aux +heures tranquilles de la sieste, absorbé dans mes +contemplations, j'admire tout cela qui est presque inconnu, +même aux naturalistes et aux observateurs.</p> + +<p>"La nuit, mon coeur se serre un peu dans cet isolement de +Robinson. -- Quand le vent siffle au dehors, quand la mer fait +entendre dans l'obscurité sa grande voix sinistre, alors +j'éprouve comme une sorte d'angoisse de la solitude, +là, à la pointe la plus australe et la plus perdue +de cette île lointaine, -- devant cette immensité du +Pacifique, -- immensité des immensités de la terre, +qui s'en va tout droit jusqu'aux rives mystérieuses du +continent polaire.</p> + +<p>"Dans une excursion de deux jours, en compagnie du chef de +Tehaupoo, j'ai vu ce lac de Vaïria qui inspire aux +indigènes une superstitieuse frayeur. -- Une nuit nous +avons campé sur ses bords. C'est un site étrange +que peu de gens ont contemplé; de loin en loin quelques +Européens y viennent par curiosité; la route est +longue et difficile, les abords sauvages et déserts. -- +Figure-toi, à mille mètres de haut, une mer morte, +perdue dans les montagnes du centre; -- tout autour, des mornes +hauts et sévères découpant leurs silhouettes +aiguës dans le ciel clair du soir. -- Une eau froide et +profonde, que rien n'anime, ni un souffle de vent, ni un bruit, +ni un être vivant, ni seulement un poisson... -- +"Autrefois, dit le chef de Tehaupoo, des Toupapahous d'une race +particulière descendaient la nuit des montagnes, et +<i>battaient l'eau de leurs grandes ailes d'albatros."</i></p> + +<p>"...Si tu vas chez le gouverneur, à la soirée du +mercredi, tu y verras la princesse Ariitéa; dis-lui que je +ne l'oublie point dans ma solitude, et que j'espère la +semaine prochaine danser avec elle au bal de la reine. -- Si, +dans les jardins, tu rencontrais Faïmana ou Téria, tu +pourrais de ma part leur dire tout ce qui te passerait par la +tête...</p> + +<p>"Cher petit frère, fais-moi le plaisir d'aller au +ruisseau de Fataoua, donner de mes nouvelles à la petite +Rarahu, d'Apiré... Fais cela pour moi, je t'en prie; tu es +trop bon pour ne pas nous pardonner à tous deux... Vrai, +la pauvre petite, je te jure que je l'aime de tout mon +coeur..."</p> + +<p> </p> + +<h3>XLIII</h3> + +<p><br> + ... Rarahu ne connaissait pas du tout le dieu <i>Taaroa</i>, non +plus que les nombreuses déesses de sa suite; elle n'avait +même jamais entendu parler d'aucun de ces personnages de la +mythologie polynésienne. La reine Pomaré seule, par +respect pour les traditions de son pays, avait appris les noms de +ces divinités d'autrefois et conservait dans sa +mémoire les étranges légendes des anciens +temps...</p> + +<p><br> + ... Mais tous ces mots bizarres de la langue polynésienne +qui m'avaient frappé, tous ces mots au sens vague ou +mystique, sans équivalents dans nos langues d'Europe, +étaient familiers à Rarahu qui les employait ou me +les expliquait avec une rare et singulière +poésie.</p> + +<p>-- Si tu restais plus souvent à Apiré la nuit, +me disait-elle, tu apprendrais avec moi beaucoup plus vite une +foule de mots que ces filles qui vivent à Papeete ne +savent pas... Quand nous <i>aurons eu peur ensemble</i>, je +t'enseignerai, en ce qui concerne les Toupapahous, des choses +très effrayantes que tu ignores...</p> + +<p>En effet, il est dans la langue maorie beaucoup de mots et +d'images qui ne deviennent intelligibles qu'à la longue, +quand on a vécu avec les indigènes, la nuit dans +les bois, écoutant gémir le vent et la mer, +l'oreille tendue à tous les bruits mystérieux de la +nature.</p> + +<p> </p> + +<h3>XLIV</h3> + +<p><br> + ...On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois tahitiens; +les oreilles des Maoris ignorent cette musique naïve qui, +dans d'autres climats, remplit les bois de gaîté et +de vie.</p> + +<p>Sous cette ombre épaisse, dans les lianes et les +grandes fougères, rien ne vole, rien ne bouge, c'est +toujours le même silence étrange qui semble +régner aussi dans l'imagination mélancolique des +naturels.</p> + +<p>On voit seulement planer dans les gorges, à +d'effrayantes hauteurs, le phaéton, un petit oiseau blanc +qui porte à la queue une longue plume blanche ou rose.</p> + +<p><br> + Les chefs attachaient autrefois à leur coiffure une +touffe de ces plumes; aussi leur fallait-il beaucoup de temps et +de persévérance pour composer cet ornement +aristocratique...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLV</h3> + +<h3>INQUALIFIABLE</h3> + +<p><br> + ... Il est certaines nécessités de notre triste +nature humaine qui semblent faites tout exprès pour nous +rappeler combien nous sommes imparfaits et matériels -- +nécessités auxquelles sont soumises les reines +comme les bergères, -- "la garde qui veille aux +barrières du Louvre, etc..."</p> + +<p>Lorsque la reine Pomaré est aux prises avec ces +situations pénibles, trois femmes entrent à sa +suite dans certain réduit mystérieux +dissimulé sous les bananiers...</p> + +<p>La première de ces initiées a mission de +soutenir pendant l'opération la lourde personne royale. La +deuxième tient à la main des feuilles de +<i>bourao</i>, choisies soigneusement parmi les plus +fraîches et les plus tendres... La troisième, qui +commence son office lorsque les deux premières ont +achevé le leur, -- porte une fiole d'huile de cocotier +parfumée au santal (<i>monoï</i>), dont elle est +chargée d'oindre les parties que le frottement des +feuilles de bourao aurait pu momentanément irriter ou +endolorir...</p> + +<p>La séance levée, -- le cortège rentre +gravement au palais...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLVI</h3> + +<p><br> + ... Rarahu et Tiahoui s'étaient invectivées d'une +manière extrêmement violente. -- De leurs bouches +fraîches étaient sorties pendant plusieurs minutes, +sans interruption ni embarras, les injures les plus enfantines et +les plus saugrenues, -- les plus inconvenantes aussi (le tahitien +comme le latin "dans les mots bravant +l'honnêteté").</p> + +<p>C'était la première dispute entre les deux +petites, et cela amusait beaucoup la galerie; toutes les jeunes +femmes étendues au bord du ruisseau du Fataoua riaient +à gorge déployée et les excitaient:</p> + +<p>-- Tu es heureux, Loti, disait Tétouara, c'est pour toi +qu'on se dispute!...</p> + +<p>Le fait est que c'était pour moi en effet; Rarahu avait +eu un mouvement de jalousie contre Tiahoui, et là +était l'origine de la discussion.</p> + +<p>Comme deux chattes qui vont se rouler et s'égratigner, +les deux petites se regardaient blêmes, immobiles, +tremblantes de colère:</p> + +<p>-- <i>Tinito oufa!</i> cria Tiahoui, à bout +d'arguments, en faisant une allusion sanglante à la belle +robe de gaze verte (mignonne de Chinois)!</p> + +<p>-- <i>Oviri, Amutaata!</i> (sauvagesse, cannibale)! riposta +Rarahu qui savait que son amie était venue toute petite +d'une des plus lointaines îles Pomotous, -- et que si +Tiahoui elle-même n'était point cannibale, +assurément on l'avait été dans sa +famille.</p> + +<p>Des deux côtés l'injure avait porté, et +les deux petites, se prenant aux cheveux, +s'égratignèrent et de mordirent.</p> + +<p>On les sépara; elles se mirent à pleurer, et +puis, Rarahu s'étant jetée dans les bras de +Tiahoui, toutes deux, qui s'adoraient, finirent par s'embrasser +de tout leur coeur...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLVII</h3> + +<p><br> + Tiahoui, dans son effusion, avait embrassé Rarahu avec le +nez, -- suivant une vieille habitude oubliée de la race +maorie, -- habitude qui lui était revenue de son enfance +et de son île barbare; elle avait embrassé son amie +en posant son petit nez sur la joue ronde de Rarahu, et en +aspirant très fort.</p> + +<p>C'est ainsi, en reniflant, que s'embrassaient jadis les +Maoris, - et le baiser des lèvres leur est venu +d'Europe...</p> + +<p>Et Rarahu, malgré ses larmes, eut encore en me +regardant un sourire d'intelligence comique, qui voulait dire +à peu près ceci:</p> + +<p>-- Vois-tu cette petite sauvage!... que j'avais bien raison, +Loti, de l'appeler ainsi!... mais je l'aime bien tout de +même!...</p> + +<p>Et de toutes leurs forces les deux petites s'embrassaient, et, +l'instant d'après, tout était oublié.</p> + +<p> </p> + +<h3>XLVIII</h3> + +<p><br> + En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages +tahitiennes, -- sur quelque pointe solitaire regardant +l'immensité bleue, en quelque lieu choisi avec un +goût mélancolique par des hommes des +générations passées, -- de loin en loin on +rencontre les monticules funèbres, les grands tumulus de +corail... Ce sont les <i>maraé</i>, les sépultures +des chefs d'autrefois; et l'histoire de ces morts qui dorment +là-dessous se perd dans le passé fabuleux et +inconnu qui précéda la découverte des +archipels de la Polynésie.</p> + +<p><br> + -- Dans toutes les îles habitées par les Maoris, +les <i>maraé</i> se retrouvent sur les plages. Les +insulaires mystérieux de Rapa-Nui ornaient ces tombeaux de +statues gigantesques au masque horrible; les Tahitiens y +plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. L'arbre de fer +est le cyprès de là-bas, son feuillage est triste; +le vent de la mer a un sifflement particulier en passant dans ses +branches rigides... Ces tumulus restés blancs, +malgré les années, de la blancheur du corail, et +surmontés de grands arbres noirs, évoquent les +souvenirs de la terrible religion du passé; +c'étaient aussi les autels où les victimes humaines +étaient immolées à la mémoire des +morts.</p> + +<p>-- Tahiti, disait Pomaré, était la seule +île où, même dans les plus anciens temps, les +victimes n'étaient pas mangées après le +sacrifice; on faisait seulement le simulacre du repas macabre; +les yeux, enlevés de leurs orbites, étaient mis +ensemble sur un plat et servis à la reine, -- horrible +prérogative de la souveraineté. (<i>Recueilli de la +bouche de Pomaré.)</i></p> + +<p> </p> + +<h3>XLIX</h3> + +<p><br> + Tahaapaïru, le père adoptif de Rarahu, +exerçait une industrie tellement originale que dans notre +Europe, si féconde en inventions de tous genres, on n'a +certes encore rien imaginé de semblable.</p> + +<p>Il était fort vieux, ce qui en Océanie n'est pas +chose commune; de plus il avait de la barbe et de la barbe +blanche, objet des plus rares là-bas. Aux îles +Marquises la barbe blanche est une denrée presque +introuvable qui sert à fabriquer des ornements +précieux pour la coiffure et les oreilles de certains +chefs, -- et quelques vieillards y sont soigneusement entretenus +et conservés pour l'exploitation en coupes +réglées de cette partie de leur personne.</p> + +<p>Deux fois par an, le vieux Tahaapaïru coupait la sienne, +et l'expédiait à Hivaoa, la plus barbare des +îles Marquises, où elle se vendait au prix de +l'or.</p> + +<p> </p> + +<h3>L</h3> + +<p><br> + ...Rarahu examinait avec beaucoup d'attention et de terreur une +tête de mort que je tenais sur mes genoux.</p> + +<p>Nous étions assis tout en haut d'un tumulus de corail, +au pied des grands bois de fer. C'était le soir, dans le +district perdu de Papenoo; le soleil plongeait lentement dans le +grand Océan vert, au milieu d'un étonnant silence +de la nature.</p> + +<p>Ce soir-là, je regardais Rarahu avec plus de tendresse; +c'était la veille d'un départ; le <i>Rendeer</i> +allait s'éloigner pour un temps, et visiter au nord +l'archipel des Marquises.</p> + +<p>Rarahu, sérieuse et recueillie, était +plongée dans une de ses rêveries d'enfant que je ne +savais jamais qu'imparfaitement pénétrer. Un moment +elle avait été illuminée de lumière +dorée, et puis, le radieux soleil s'étant +abîmé dans la mer, elle se profilait maintenant en +silhouette svelte et gracieuse sur le ciel du couchant...</p> + +<p>Rarahu n'avait jamais regardé d'aussi près cet +objet lugubre qui était posé là sur mes +genoux et qui, pour elle comme pour tous les Polynésiens, +était un horrible épouvantail.</p> + +<p>On voyait que cette chose sinistre éveillait dans son +esprit inculte une foule d'idées nouvelles, -- sans +qu'elle pût leur donner une forme précise...</p> + +<p>Cette tête devait être fort ancienne; elle +était presque fossile, -- et teinte de cette nuance rouge +que la terre de ce pays donne aux pierres et aux ossements... La +mort a perdu de son horreur quand elle remonte aussi loin...</p> + +<p>-- Riaria! disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se +traduit qu'imparfaitement par le mot <i>épouvantable</i>, +-- parce qu'il désigne là-bas cette terreur +particulièrement sombre qui vient des spectres ou des +morts...</p> + +<p>-- Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre +crâne? demandai-je à Rarahu...</p> + +<p>Elle répondit en montrant du doigt la bouche +édentée:</p> + +<p>-- C'est son rire, Loti; c'est son rire de Toupapahou...</p> + +<p><br> + ... Il était une heure très avancée de la +nuit quand nous fûmes de retour à Apiré, et +Rarahu avait éprouvé tout le long du chemin des +frayeurs très grandes... Dans ce pays où l'on n'a +absolument rien à redouter, ni des plantes, ni des +bêtes, ni de hommes; où l'on peut n'importe +où s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les +indigènes ont peur de la nuit, et tremblent devant les +fantômes...</p> + +<p>Dans les lieux découverts, sur les plages, cela allait +encore; Rarahu tenait ma main serrée dans la sienne, et +chantait des <i>himéné</i> pour se donner du +courage...</p> + +<p>Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut +très pénible à traverser...</p> + +<p>Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par +derrière, -- procédé peu commode pour aller +vite, -- elle se sentait plus protégée ainsi, et +plus sûre de n'être point traîtreusement saisie +aux cheveux par la tête de mort couleur brique...</p> + +<p>Il faisait une complète obscurité dans ce bois, +et on y sentait une bonne odeur répandue par les plantes +tahitiennes. Le sol était jonché de grandes palmes +desséchées qui craquaient sous nos pas. On +entendait en l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le +son métallique des feuilles qui se froissent; on entendait +derrière les arbres des rires de Toupapahous; et à +terre, c'était un grouillement repoussant et horrible: la +fuite précipitée de toute une population de crabes +bleus, qui à notre approche se hâtaient de rentrer +dans leurs demeures souterraines...</p> + +<p> </p> + +<h3>LI</h3> + +<p><br> + ...Le lendemain fut une journée d'adieux fort +agitée...</p> + +<p>Le soir je comptais voir enfin Taïmaha; elle était +revenue à Tahiti, m'avait-on dit, et je lui avais fait +donner rendez-vous par l'intermédiaire d'une des suivantes +de la reine, sur la plage de Fareüte à la +tombée de la nuit...</p> + +<p>Quand, à l'heure fixée, j'arrivai dans ce lieu +isolé, j'aperçu une femme immobile qui semblait +attendre, la tête couverte d'un épais voile +blanc...</p> + +<p>Je m'approchai et j'appelai: Taïmaha! -- La femme +voilée me laissa plusieurs fois répéter ce +nom sans répondre; elle détournait la tête, +et riait sous les plis de la mousseline...</p> + +<p>J'écartai le voile et découvris la figure connue +de Faïmana, qui se sauva en éclatant de rire...</p> + +<p>Faïmana ne me dit point quelle aventure amoureuse l'avait +amenée dans cet endroit où elle était +vexée de m'avoir rencontré; elle n'avait jamais +entendu parler de Taïmaha, et ne put me donner sur elle +aucun renseignement...</p> + +<p>Force me fut de remettre à mon retour une tentative +nouvelle pour la voir; il semblait que cette femme fût un +mythe, ou qu'une puissance mystérieuse prit plaisir +à nous éloigner l'un de l'autre, nous +réservant pour plus tard une entrevue plus +saisissante...</p> + +<p>Nous partîmes le lendemain matin un peu avant le jour; +Tiahoui et Rarahu vinrent à l'heure des dernières +étoiles m'accompagner jusqu'à la plage...</p> + +<p>Rarahu pleura abondamment, -- bien que la durée du +voyage du <i>Rendeer</i> ne dût pas dépasser un +mois; elle avait le pressentiment peut-être que le temps +délicieux que nous venions de passer tous deux ne se +retrouverait plus...</p> + +<p>L'idylle était finie... Contre nos prévisions +humaines, ces heures de paix et de frais bonheur +écoulées au bord du ruisseau de Fataoua, s'en +étaient allées pour ne plus revenir...</p> + +<p> </p> + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> + +<h3><br> + I</h3> + +<h3>HORS-D'OEUVRE NUKA-HIVIEN</h3> + +<p>(Qu'on peut se dispenser de lire, mais qui n'est pas +très long.)</p> + +<p><br> + Le nom seul de Nuka-Hiva entraîne avec lui l'idée +de pénitencier et de déportation, -- bien que rien +ne justifie plus aujourd'hui cette idée fâcheuse. +Depuis longues années, les condamnés ont +quitté ce beau pays, et l'inutile ruine.</p> + +<p>Libre et sauvage jusqu'en 1842, cette île appartient +depuis cette époque à la France; +entraînée dans la chute de Tahiti, des îles de +la Société et des Pomotous, elle a perdu son +indépendance en même temps que ces archipels +abandonnaient volontairement la leur.</p> + +<p>Taïohaé, capitale de l'île, renferme une +douzaine d'Européens, le gouverneur, le pilote, +l'évêque-missionnaire, -- les frères, -- +quatre soeurs qui tiennent une école de petites filles, -- +et enfin quatre gendarmes.</p> + +<p>Au milieu de tout ce monde, la reine +dépossédée, dépouillée de son +autorité, reçoit du gouvernement une pension de six +cents francs, plus la ration des soldats pour elle et sa +famille.</p> + +<p>Les bâtiments baleiniers affectionnaient autrefois +Taïohaé comme point de relâche, et ce pays +était exposé à leurs vexations; des matelots +indisciplinés se répandaient dans les cases +indigènes et y faisaient un grand tapage.</p> + +<p><br> + Aujourd'hui, grâce à la présence imposante +des quatre gendarmes, ils préfèrent +s'ébattre dans les îles voisines.</p> + +<p>Les insulaires de Nuka-Hiva étaient nombreux autrefois, +mais de récentes épidémies d'importation +européenne les ont plus que décimés.</p> + +<p>La beauté de leurs formes est célèbre, et +la race des îles Marquises est réputée une +des plus belles du monde.</p> + +<p>Il faut quelque temps néanmoins pour s'habituer +à ces visages singuliers et leur trouver du charme. Ces +femmes, dont la taille est si gracieuse et si parfaite, ont les +traits durs, comme taillés à coups de hache, et +leur genre de beauté est en dehors de toutes les +règles.</p> + +<p>Elles ont adopté à Taïohaé les +longues tuniques de mousseline en usage à Tahiti; elles +portent les cheveux à moitié courts, +ébouriffés, crêpés, -- et se parfument +au santal.</p> + +<p>Mais dans l'intérieur du pays, ces costumes +féminins sont extrêmement simplifiés...</p> + +<p>Les hommes se contentent partout d'une mince ceinture, le +tatouage leur paraissant un vêtement tout à fait +convenable.</p> + +<p>Aussi sont-ils tatoués avec un soin et un art infinis; +-- mais, par une fantaisie bizarre, ces dessins sont +localisés sur une seule moitié du corps, droite ou +gauche, -- tandis que l'autre moitié reste blanche, ou peu +s'en faut.</p> + +<p>Des bandes d'un bleu sombre, qui traversent leur visage, leur +donnent un grand air de sauvagerie, en faisant étrangement +ressortir le blanc des yeux et l'émail poli des dents.</p> + +<p>Dans les îles voisines, rarement en contact avec les +Européens, toutes les excentricités des coiffures +en plumes sont encore en usage, ainsi que les dents +enfilées en longs colliers et les touffes de laine noire +attachées aux oreilles.</p> + +<p>Taïohaé occupe le centre d'une baie profonde, +encaissée dans de hautes et abruptes montagnes aux formes +capricieusement tourmentées. -- Une épaisse verdure +est jetée sur tout ce pays comme un manteau splendide; +c'est dans toute l'île un même fouillis d'arbres, +d'essences utiles ou précieuses; et des milliers de +cocotiers, haut perchés sur leurs tiges flexibles, +balancent perpétuellement leurs têtes au-dessus de +ces forêts.</p> + +<p>Les cases, peu nombreuses dans la capitale, sont passablement +disséminées le long de l'avenue ombragée qui +suit les contours de la plage.</p> + +<p>Derrière cette route charmante, mais unique, quelques +sentiers boisés conduisent à la montagne. +L'intérieur de l'île, cependant, est tellement +enchevêtré de forêts et de rochers, que +rarement on va voir ce qui s'y passe, -- et les communications +entre les différentes baies se font par mer, dans les +embarcations des indigènes.</p> + +<p>C'est dans la montagne que sont perchés les vieux +cimetières maoris, objet d'effroi pour tous et +résidence des terribles Toupapahous...</p> + +<p>Il y a peu de passants dans la rue de Taïohaé, les +agitations incessantes de notre existence européenne sont +tout à fait inconnues à Nuka-Hiva. Les +indigènes passent la plus grande partie du jour accroupis +devant leurs cases, dans une immobilité de sphinx. Comme +les Tahitiens, ils se nourrissent des fruits de leurs +forêts, et tout travail leur est inutile... Si, de temps +à autre, quelques-uns s'en vont encore pêcher par +gourmandise, la plupart préfèrent ne pas de donner +cette peine.</p> + +<p>Le <i>popoï</i>, un de leurs mets raffinés, est un +barbare mélange de fruits, de poissons et de crabes +fermentés en terre. Le fumet de cet aliment est +inqualifiable.</p> + +<p>L'anthropophagie, qui règne encore dans une île +voisine, Hivaoa (ou la Dominique), est oubliée à +Nuka-Hiva depuis plusieurs années. Les efforts des +missionnaires ont amené cette heureuse modification des +coutumes nationales; à tout autre point de vue cependant, +le christianisme superficiel des indigènes est +resté sans action sur leur manière de vivre, et la +dissolution de leurs moeurs dépasse toute +idée...</p> + +<p>On trouve encore entre les mains des indigènes +plusieurs images de leur dieu.</p> + +<p>C'est un personnage à figure hideuse, semblable +à un embryon humain.</p> + +<p>La reine a quatre de ces horreurs, sculptées sur le +manche de son éventail.</p> + +<p> </p> + +<h3>II</h3> + +<h3>PREMIÈRE LETTRE DE RARAHU A LOTI</h3> + +<p>(Apportée aux Marquises par un bâtiment +baleinier.)</p> + +<p><br> + Apiré, le 10 mai 1872</p> + +<p>O Loti, mon grand ami, O mon petit époux chéri, +je te salue par le vrai Dieu.</p> + +<p>Mon coeur est très triste de ce que tu es parti au +loin, de ce que je ne te vois plus.</p> + +<p>Je te prie maintenant, ô mon petit ami chéri, +quand cette lettre te parviendra, de m'écrire, pour me +faire connaître tes pensées, afin que je sois +contente. Il est arrivé peut-être que ta +pensée s'est détournée de moi, comme il +arrive ici aux hommes, quand ils ont laissé leurs +femmes.</p> + +<p>Il n'y a rien de neuf à Apiré pour le moment, si +ce n'est pourtant que Turiri, mon petit chat très +aimé, est fort malade, et sera peut-être absolument +mort quand tu reviendras.</p> + +<p>J'ai fini mon petit discours.</p> + +<p>Je te salue,</p> + +<p>RARAHU.</p> + +<p> </p> + +<h3>III</h3> + +<h3>LA REINE VAÉKÉHU</h3> + +<p><br> + ... En suivant vers la gauche la rue de Taïohaé, on +arrive, près d'un ruisseau limpide, aux quartiers de la +reine. -- Un figuier des Banians, développé dans +des proportions gigantesques, étend son ombre triste sur +la case royale. -- Dans les replis de ses racines, +contournées comme des reptiles, on trouve des femmes +assises, vêtues le plus souvent de tuniques d'une couleur +jaune d'or qui donne à leur teint l'aspect du cuivre. Leur +figure est d'une dureté farouche; elles vous regardent +venir avec une expression de sauvage ironie.</p> + +<p>Tout le jour assises dans un demi-sommeil, elles demeurent +immobiles et silencieuses comme des idoles...</p> + +<p>C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Vaékéhu et +ses suivantes.</p> + +<p>Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et +hospitalières; elles sont charmées si un +étranger prend place près d'elles, et lui offrent +toujours des cocos et des oranges.</p> + +<p>Élisabeth et Atéria, deux suivantes qui parlent +français, vous adressent alors, de la part de la reine, +quelques questions saugrenues au sujet de la dernière +guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et +accentuent chaque mot d'une manière originale. Les +batailles où plus de milles hommes sont engagés +excitent leur sourire incrédule; la grandeur de nos +armées dépasse leurs conceptions...</p> + +<p>L'entretien pourtant languit bientôt; quelques phrases +échangées leur suffisent, leur curiosité est +satisfaite, et la réception terminée, la cour se +modifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour +réveiller l'attention, on ne prend plus garde à +vous...</p> + +<p><br> + La demeure royale, élevée par les soins du +gouvernement français, est située dans un recoin +solitaire, entourée de cocotiers et de tamaris.</p> + +<p>Mais au bord de la mer, à côté de cette +habitation modeste, une autre case, case d'apparat, construite +avec tout le luxe indigène, révèle encore +l'élégance de cette architecture primitive.</p> + +<p>Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes +pièces de magnifique bois des îles soutiennent la +charpente. La voûte et les murailles de l'édifice +sont formées de branches de citronnier choisies entre +mille, droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont +liés entre eux par des amarrages de cordes de diverses +couleurs, disposés de manière à former des +dessins réguliers et compliqués.</p> + +<p>Là encore, la Cour, la reine et ses fils passent de +longues heures d'immobilité et de repos, en regardant +sécher leurs filets à l'ardeur du soleil.</p> + +<p>Les pensées qui contractent le visage étrange de +la reine restent un mystère pour tous, et le secret de ses +éternelles rêveries est impénétrable. +Est-ce tristesse ou abrutissement? Songe-t-elle à quelque +chose, ou bien à rien? Regrette-t-elle son +indépendance et la sauvagerie qui s'en va, et son peuple +qui dégénère et lui échappe?...</p> + +<p>Atéria, qui est son ombre et son chien, serait en +position de la savoir: peut-être cette inévitable +fille nous l'apprendrait-elle, mais tout porte à croire +qu'elle ignore; il se peut même qu'elle n'y ait jamais +songé...</p> + +<p><br> + Vaékéhu consentit avec une bonne grâce +parfaite à poser pour plusieurs éditions de son +portrait; jamais modèle plus calme ne se laissa examiner +plus à loisir.</p> + +<p>Cette reine déchue, avec ses grands cheveux en +crinière et son fier silence, conserve encore une certaine +grandeur...</p> + +<p> </p> + +<h3>IV</h3> + +<h3>VAÉKÉHU A L'AGONIE</h3> + +<p><br> + Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un +sentier boisé qui mène à la montagne, les +suivantes m'appelèrent.</p> + +<p>Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en +allait mourir.</p> + +<p>Elle avait reçu l'extrême-onction de +l'évêque missionnaire.</p> + +<p>Vaékéhu -- étendue à terre -- +tordait ses bras tatoués avec toutes les marques de la +plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour d'elle, avec +leurs grands cheveux ébouriffés, poussaient des +gémissements et menaient deuil (suivant l'expression +biblique qui exprime parfaitement leur façon +particulière de se lamenter).</p> + +<p>On voit rarement dans notre monde civilisé des +scènes aussi saisissantes; dans cette case nue, ignorante +de tout l'appareil lugubre qui ajoute en Europe aux horreurs de +la mort, l'agonie de cette femme révélait une +poésie inconnue pleine d'une amère tristesse...</p> + +<p>Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y +plus revenir, et sans savoir si la souveraine était +allée rejoindre les vieux rois tatoués ses +ancêtres.</p> + +<p>Vaékéhu est la dernière des reines de +Nuka-Hiva; autrefois païenne et quelque peu cannibale, elle +s'était convertie au christianisme, et l'approche de la +mort ne lui causait aucune terreur...</p> + +<p> </p> + +<h3>V</h3> + +<h3>FUNÈBRE</h3> + +<p><br> + Notre absence avait duré juste un mois, le mois de mai +1872.</p> + +<p>Il était nuit close, lorsque le <i>Rendeer</i> revint +mouiller sur rade de Papeete, le 1er juin, à huit heures +du soir.</p> + +<p>Quand je mis pied à terre dans l'île +délicieuse, une jeune femme qui semblait m'attendre, sous +l'ombre noire des bouraos, s'avança et dit:</p> + +<p><br> + -- Loti, c'est toi?... Ne t'inquiète pas de Rarahu; elle +t'attend à Apiré où elle m'a chargée +de te ramener près d'elle. Sa mère Huamahine est +morte la semaine passée; son père Tahaapaïru +est mort ce matin, et elle est restée auprès de lui +avec les femmes d'Apiré pour la veillée +funèbre.</p> + +<p>"Nous t'attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous +avions souvent les yeux fixés sur l'horizon de la mer. Ce +soir, au coucher du soleil, dès qu'une voile blanche a +paru au large, nous avons reconnu le <i>Rendeer</i>; nous l'avons +ensuite vu entrer par la passe de Tanoa, et c'est alors que je +suis venue ici pour t'attendre.</p> + +<p>Nous suivîmes la plage pour gagner la campagne. Nous +marchions vite, par des chemins détrempés; il +était tombé tout le jour une des dernières +grandes pluies de l'hivernage, et le vent chassait encore +d'épais nuages noirs.</p> + +<p>Tiahoui m'apprit en route qu'elle s'était mariée +depuis quinze jours avec un jeune Tahitien nommé +Téharo; elle avait quitté le district +d'Apiré pour habiter avec son mari celui de +Papéuriri, situé à deux jours de marche dans +le sud-ouest. Tiahoui n'était plus la petite fille rieuse +et légère que j'avais connue. Elle causait +gravement, on la sentait plus femme et plus posée.</p> + +<p>Nous fûmes bientôt dans les bois. Le ruisseau de +Fataoua, grossi comme un torrent, grondait sur les pierres; le +vent secouait les branches mouillées sur nos têtes, +et nous couvrait de larges gouttes d'eau.</p> + +<p>Une lumière apparut de loin, brillant sous bois, dans +la case qui renfermait la cadavre de Tahaapaïru.</p> + +<p>Cette case, qui avait abrité l'enfance de ma petite +amie, était ovale, basse comme toutes les cases +tahitiennes, et bâtie sur une estrade en gros galets noirs. +Les murailles en étaient faites de branches minces de +bourao, placées verticalement et laissant des vides entre +elles, comme les barreaux d'une cage. A travers, on distinguait +des formes humaines immobiles, dont la lampe agitée par le +vent déplaçait les ombres fantastiques.</p> + +<p>Au moment où je franchissais le seuil funèbre, +Tiahoui me repoussa brusquement à droite; -- je n'avais +pas vu les deux grands pieds du mort qui débordaient +à gauche sur la porte; -- j'avais failli les heurter, -- +un frisson me parcourut le corps, et je détournai la +tête pour ne les point voir.</p> + +<p>Cinq ou six femmes étaient là, assises en rang +le long du mur -- et, au milieu d'elles, Rarahu fixant sur la +porte un regard anxieux et sombre...</p> + +<p>Rarahu m'avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut +à moi et m'entraîna dehors...</p> + +<p> </p> + +<h3>VI</h3> + +<p><br> + Nous nous étions embrassés longuement, en nous +serrant dans nos bras enlacés, et puis nous nous +étions assis tous deux sur la mousse humide, près +de la case où dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus +à avoir peur, et nous causions tout bas, comme dans le +voisinage des morts.</p> + +<p>Rarahu était seule au monde, bien seule. Elle avait +décidé de quitter le lendemain le toit de pandanus +où ses vieux parents venaient de mourir.</p> + +<p>-- Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce +était comme un souffle à mon oreille, Loti, veux-tu +que nous habitions ensemble une case dans Papeete? Nous vivrons +comme vivaient ton frère Rouéri et Taïmaha, +comme vivent plusieurs autres qui se trouvent très +heureux, et auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien +à redire. Je n'ai plus que toi au monde et tu ne peux pas +m'abandonner... Tu sais même qu'il y a des hommes de ton +pays qui se sont trouvés si bien de cette existence, +qu'ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir...</p> + +<p>Je savais cela fort bien; j'avais parfaitement conscience de +ce charme tout-puissant de volupté et de nonchalance; et +c'est pour cela que je le redoutais un peu...</p> + +<p>Cependant, une à une, les femmes de la veillée +funèbre étaient sorties sans bruit et s'en +étaient allées par le sentier d'Apiré. Il se +faisait fort tard...</p> + +<p>-- Maintenant, rentrons, dit-elle...</p> + +<p><br> + Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous passâmes +devant, tous deux, avec un même frisson de frayeur. Il n'y +avait plus auprès du mort qu'une vieille femme accroupie, +une parente, qui causait à demi-voix avec elle-même. +Elle me souhaita le bonsoir à voix basse et me dit:</p> + +<p>-- "A parahi oé!" (Assieds-toi!)</p> + +<p>Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur +indécise d'une lampe indigène. -- Ses yeux et sa +bouche étaient à demi ouverts; sa barbe blanche +avait dû pousser depuis la mort, on eût dit un lichen +sur de la pierre brune; ses longs bras tatoués de bleu, +qui avaient depuis longtemps la rigidité de la momie, +étaient tendus droits de chaque côté de son +corps; -- ce qui surtout était saillant dans cette +tête morte, c'étaient les traits +caractéristiques de la race polynésienne, +l'étrangeté maorie. -- Tout le personnage +était le type idéal du Toupapahou...</p> + +<p>Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tombèrent sur +le mort; elle frissonna et détourna la tête. -- La +pauvre petite se raidissait contre la terreur; elle voulait +rester quand même auprès de celui qui avait +entouré de quelques soins son enfance. -- Elle avait +sincèrement pleuré la vieille Huamahine, mais ce +vieillard glacé n'avait guère fait pour elle que la +<i>laisser croître</i>; elle ne lui était +attachée que par un sentiment de respect et de devoir; son +corps effrayant qui était là ne lui inspirait plus +qu'une immense horreur...</p> + +<p>... La vieille parente de Tahaapaïru s'était +endormie. -- La pluie tombait, torrentielle, sur les arbres, sur +le chaume du toit, avec des bruits singuliers, des fracas de +branches, des craquements lugubres. -- Les Toupapahous +étaient là dans le bois, se pressant autour de +nous, pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce +nouveau personnage, qui depuis le matin était des leurs. +On s'attendait à toute minute à voir entre les +barreaux passer leurs mains blêmes...</p> + +<p>-- Reste, ô mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais, +demain je serais morte de frayeur...</p> + +<p><br> + ... Et je restai toute la nuit auprès d'elle, tenant sa +main dans les miennes; je restai auprès d'elle jusqu'au +moment où les premières lueurs du jour se mirent +à filtrer à travers les barreaux de sa demeure. -- +Elle avait fini par s'endormir, sa petite tête +délicieuse, amaigrie et triste, appuyée sur mon +épaule. -- Je l'étendis tout doucement sur des +nattes, et m'en allai sans bruit...</p> + +<p>Je savais que le matin les Toupapahous s'évanouissent, +et qu'à cette heure je pouvais sans danger la +quitter...</p> + +<p> </p> + +<h3>VII</h3> + +<h3>INSTALLATION</h3> + +<p><br> + ... Non loin du palais, derrière les jardins de la reine, +dans une des avenues les plus vertes et les plus paisibles de +Papeete, était une petite case fraîche et +isolée. -- Elle était bâtie au pied d'une +touffe de cocotiers si hauts, qu'on eût dit +là-dessous une habitation lilliputienne. -- Elle avait sur +la rue une véranda que garnissaient des guirlandes de +vanille. -- Derrière était un enclos, fouillis de +mimosas, de lauriers-roses et d'hibiscus. -- Des pervenches roses +croissaient tout alentour, fleurissaient sur les fenêtres +et jusque dans les appartements. -- Tout le jour on était +à l'ombre dans ce recoin, et le calme n'y était +jamais troublé.</p> + +<p>Là, huit jours après la mort de son père +adoptif, Rarahu vint s'établir avec moi.</p> + +<p>C'était son rêve accompli.</p> + +<p> </p> + +<h3>VIII</h3> + +<h3>MUO-FARÉ</h3> + +<p><br> + Un beau soir de l'hiver austral, -- le 12 juin 1872, -- il y eut +grande réception chez nous: c'était le +<i>muo-faré</i> (la consécration du logis). -- Nous +donnions un grand <i>amurama</i>, un souper et un thé. -- +Les convives étaient nombreux, et deux Chinois avaient +été enrôlés pour la circonstance, gens +habiles à composer des pâtisseries fines, au +gingembre, -- et à construire des pièces +montées d'un aspect fantastique.</p> + +<p>Au nombre des invités étaient d'abord John, mon +frère John, qui passait au milieu des fêtes de +là-bas comme une belle figure mystique, inexplicable pour +les Tahitiennes qui jamais ne trouvaient le chemin de son coeur, +ni le côté vulnérable de sa pureté de +néophyte.</p> + +<p>Il y avait encore Plumket, dit Remuna, -- le prince Touinvira, +le plus jeune fils de Pomaré, -- et deux autres +initiés du <i>Rendeer</i>. -- Et puis toute la bande de +voluptueuse des suivantes de la cour, Faïmana, Téria, +Maramo, Raouéra, Tarahu, Eréré, Taouna, +jusqu'à la noire Tétouara.</p> + +<p>Rarahu avait oublié sa rancune de petite fille contre +toutes ces femmes, maintenant qu'elle allait en maîtresse +leur faire les honneurs du logis; -- absolument comme Louis XII, +roi de France, oublia les injures du duc d'Orléans.</p> + +<p>Aucun des invités ne manqua au rendez-vous, et le soir, +à onze heures, la case fut remplie de jeunes femmes en +tunique de mousseline, couronnées de fleurs, buvant +gaîment du thé, des sirops, de la bière, +croquant du sucre et des gâteaux, et chantant des +<i>himéné</i>.</p> + +<p>Dans le courant de la soirée, il se produisit un +incident bien regrettable, au point de vue du décorum +anglais. Le grand chat de Rarahu, apporté le matin +même d'Apiré et qu'on avait par prudence +enfermé dans une armoire, fit une brusque apparition sur +la table, effaré, poussant des cris de désespoir, +chavirant les tasses et sautant aux vitres.</p> + +<p>Sa petite maîtresse l'embrassa tendrement et le +réintégra dans son armoire. -- L'incident fut clos +de cette manière et, quelques jours plus tard, ce +même Turiri, complètement apprivoisé, devint +un chat citadin, des mieux éduqués et des plus +sociables.</p> + +<p><br> + A ce souper sardanapalesque, Rarahu était +déjà méconnaissable; elle portait une +toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche à +traîne qui lui donnait fort grand air; elle faisait les +honneurs de chez elle avec aisance et grâce, -- +s'embrouillant un peu par instants, et rougissant après, +mais toujours charmante. -- On me complimentait sur ma +maîtresse; les femmes elles-mêmes, Faïmana la +première, disaient: "Merahi menehenehé!" (Qu'elle +est jolie!) John était un peu sérieux, et lui +souriait tout de même avec bienveillance. -- Elle rayonnait +de bonheur; c'était son entrée dans le monde des +jeunes femmes de Papeete, entrée brillante qui +dépassait tout ce que son imagination d'enfant avait pu +concevoir et désirer.</p> + +<p>C'est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre +petite plante sauvage, poussée dans les bois, elle venait +de tomber comme bien d'autres dans l'atmosphère malsaine +et factice où elle allait languir et se faner.</p> + +<p> </p> + +<h3>IX</h3> + +<h3>JOURS ENCORE PAISIBLES</h3> + +<p><br> + Nos jours s'écoulaient très doucement, au pied des +énormes cocotiers qui ombrageaient notre demeure.</p> + +<p>Se lever chaque matin, un peu après le soleil; franchir +la barrière du jardin de la reine; et là, dans le +ruisseau du palais, sous les mimosas, prendre un bain fort long, +-- qui avait un charme particulier, dans la fraîcheur de +ces matinées si pures de Tahiti.</p> + +<p>Ce bain se prolongeait d'ordinaire en causeries nonchalantes +avec les filles de la cour, et nous menait jusqu'à l'heure +du repas de midi. -- Le dîner de Rarahu était +toujours très frugal; comme autrefois à +Apiré, elle se contentait des fruits cuits de +l'arbre-à-pain, et de quelques gâteaux sucrés +que les Chinois venaient chaque matin nous vendre.</p> + +<p>Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos +journées. -- Ceux-là qui ont habité sous les +tropiques connaissent ce bien-être énervant du +sommeil de midi. -- Sous la véranda de notre demeure, nous +tendions des hamacs d'aloès, et là nous passions de +longues heures à rêver ou à dormir, au bruit +assoupissant des cigales.</p> + +<p>Dans l'après-midi, c'était +généralement l'amie Téourahi que l'on voyait +arriver, pour jouer aux cartes avec Rarahu. -- Rarahu, qui +s'était fait initier aux mystères de +l'écarté, aimait passionnément, comme toutes +les Tahitiennes, ce jeu importé d'Europe; et les deux +jeunes femmes, assises l'une devant l'autre sur une natte, +passaient des heures, attentives et sérieuses, absolument +captivées par les trente-deux petites figures peintes qui +glissaient entre leurs doigts.</p> + +<p><br> + Nous avions aussi la pêche au corail sur le récif. +-- Rarahu m'accompagnait souvent en pirogue dans ces excursions, +où nous fouillions l'eau tiède et bleue, à +la recherche de madrépores rares ou de porcelaines. -- Il +y avait toujours dans notre jardin inculte, sous les broussailles +d'orangers et de gardénias, des coquilles qui +séchaient, des coraux qui blanchissaient au soleil, +mêlant leur ramure compliquée aux herbes et aux +pervenches roses...</p> + +<p>C'était là cette vie exotique, tranquille et +ensoleillée, cette vie tahitienne telle que jadis l'avait +menée mon frère Rouéri, telle que je l'avais +entrevue et désirée, dans ces étranges +rêves de mon enfance qui me ramenaient sans cesse vers ces +lointains pays du soleil. -- Le temps s'écoulait, et tout +doucement se tissaient autour de moi ces mille petits fils +inextricables, faits de tous les charmes de l'Océanie, qui +forment à la longue des réseaux dangereux, des +voiles sur le passé, la patrie et la famille, -- et +finissent par si bien vous envelopper qu'on ne s'échappe +plus...</p> + +<p><br> + ... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait +différentes petites voix d'oiseau, tantôt +stridentes, tantôt douces comme des voix de fauvettes, et +qui montaient jusqu'aux plus extrêmes de la gamme. -- Elle +était restée un des premiers sujets du choeur +d'<i>himéné</i> d'Apiré...</p> + +<p>De son enfance passée dans les bois, elle avait +conservé le sentiment d'une poésie contemplative et +rêveuse; elle traduisait ses conceptions originales par des +chants; elle composait des <i>himéné</i> dont le +sens vague et sauvage resterait inintelligible pour des +Européens auxquels on chercherait à les traduire. +-- Mais je trouvais à ces chants bizarres un singulier +charme de tristesse, -- surtout quand ils s'élevaient +doucement dans le grand silence des midis d'Océanie...</p> + +<p>Quand venait le soir, Rarahu s'occupait +généralement de préparer ses couronnes de +fleurs pour la nuit. -- Mais rarement elle les composait +elle-même; il y avait certains Chinois en renom qui +savaient en fabriquer de très extraordinaires; avec des +corolles et des feuilles de vraies fleurs combinées +ensemble, ils arrivaient à produire des fleurs nouvelles +et fantastiques, -- vraies fleurs de potiches, empreintes d'une +grâce artificielle et chinoise...</p> + +<p>Les fleurs de gardénia blanc, à l'odeur +ambrée, étaient toujours employées à +profusion dans ces grandes couronnes singulières, qui +étaient le principal luxe de Rarahu.</p> + +<p>Un autre objet de parure, plus <i>habillé</i> que la +simple couronne de fleurs, était la couronne de +<i>piia</i>, faite d'une paille fine et blanche comme la paille +de riz, et tressée par les mains des Tahitiennes avec une +délicatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se +posait le <i>reva-reva</i> (de <i>reva-reva,</i> flotter) qui +complétait cette coiffure des fêtes, et +s'éployait comme un nuage, au moindre souffle du +vent...</p> + +<p>Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents +et impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes +retirent du coeur des cocotiers.</p> + +<p>La nuit venue, quand Rarahu était parée, et que +ses grands cheveux étaient dénoués, nous +partions ensemble pour la promenade. Nous allions circuler avec +la foule devant les échoppes illuminées des +marchands chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire +cercle au clair de lune, autour des danseuses de +<i>upa-upa</i>.</p> + +<p>De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se +mêlait rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes, +était réputée partout pour une petite fille +très sage...</p> + +<p>C'était encore pour nous deux une époque de +tranquille bonheur, et cependant ce n'étaient plus nos +jours de paix profonde, d'insouciante gaîté des bois +de Fataoua...</p> + +<p>C'était quelque chose de plus troublé et de plus +triste. -- Je l'aimais davantage, parce qu'elle était +seule au monde, parce que pour le peuple de Papeete elle +était ma femme. -- Les habitudes douces de la vie à +deux nous unissaient plus étroitement chaque jour, et +cependant cette vie qui nous charmait n'avait point de lendemain +possible, elle allait se dénouer bientôt par le +départ et la séparation...</p> + +<p>... Séparation des séparations, qui mettrait +entre nous les continents et les mers, et l'épaisseur +effroyable du monde...</p> + +<p> </p> + +<h3>X</h3> + +<p><br> + ...Il avait été décidé que nous +irions ensemble rendre une visite à Tiahoui, dans son +district lointain, et Rarahu depuis longtemps s'était +promis une grande joie de ce voyage.</p> + +<p>Un beau matin, par la route de Faaa, nous partîmes +à pied tous deux, emportant sur l'épaule notre +léger bagage de Tahitiens: une chemise blanche pour moi, +deux pareos, et une tapa de mousseline rose pour Rarahu...</p> + +<p>On voyage dans cet heureux pays comme on eût +voyagé aux temps de l'âge d'or, si les voyages +eussent été inventés à cette +époque reculée...</p> + +<p>Il n'est besoin d'emporter avec soi ni armes, ni provisions, +ni argent; l'hospitalité vous est offerte partout, +cordiale et gratuite, et dans toute l'île il n'existe +d'autres animaux dangereux que quelques colons européens; +encore sont-ils fort rares, et à peu près +localisés dans la ville de Papeete...</p> + +<p>Notre première étape fut à Papara, +où nous arrivâmes au coucher du soleil, après +une journée de marche; c'était l'heure où +les pêcheurs indigènes revenaient du large dans +leurs minces pirogues à balancier; les femmes du district +les attendaient groupées sur la plage, et nous +n'eûmes que l'embarras de choisir pour accepter un +gîte. L'une après l'autre, les pirogues +effilées abordaient sous les cocotiers; les rameurs nus +battaient l'eau tranquille à grands coups de pagayes, et +sonnaient bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des +tritons antiques; cela était vivant et original, simple et +primitif comme une scène des premiers âges du +monde...</p> + +<p>Dès l'aube, le lendemain, nous nous remîmes en +route...</p> + +<p>Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus +sauvage. -- Nous suivions sur le flanc de la montagne un sentier +unique, d'où la vue dominait toute l'immensité de +la mer; -- çà et là des îlots bas, +couverts d'une végétation invraisemblable; des +pandanus à la physionomie antédiluvienne; des bois +qu'on eût dit échappés de la période +éteinte du Lias. -- Un ciel lourd et plombé comme +celui des âges détruits; un soleil à demi +voilé, promenant sur le Grand Océan morne de +pâles traînées d'argent...</p> + +<p>De loin en loin nous rencontrions, les huttes ovales aux toits +de chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occupés +à suivre dans un demi-sommeil leurs rêveries +éternelles; des vieillards tatoués, au regard de +sphinx, à l'immobilité de statue; je ne sais quoi +d'étrange et de sauvage qui jetait l'imagination dans des +régions inconnues..</p> + +<p>Destinée mystérieuse que celle de ces peuplades +polynésiennes, qui semblent les restes oubliés des +races primitives; qui vivent là-bas d'immobilité et +de contemplation, qui s'éteignent tout doucement au +contact des races civilisées, et qu'un siècle +prochain trouvera probablement disparues.</p> + +<p> </p> + +<h3>XI</h3> + +<p><br> + A mi-chemin de Papéuriri, dans le district de Maraa, +Rarahu eut un moment de surprise et d'admiration...</p> + +<p>Nous avons rencontré une grande grotte qui s'ouvrait +sur le flanc de la montagne comme une porte d'église, et +qui était toute pleine de petits oiseaux. -- Une colonie +de petites hirondelles grises avait, à l'intérieur, +tapissé de leurs nids les parois du rocher; elles +voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et +s'excitant les unes les autres à crier et à +chanter.</p> + +<p>Pour les Tahitiens d'autrefois ces petites créatures +étaient des <i>varué</i>, des esprits, des +âmes de trépassés; pour Rarahu ce +n'était plus qu'une famille nombreuse d'oiseaux; pour elle +qui n'en avait jamais tant vu, c'était encore quelque +chose de nouveau et de charmant, et volontiers elle fût +restée là, en extase, à les entendre, +à les imiter.</p> + +<p>Un pays idéal à son avis eût +été un pays rempli d'oiseaux où tout le +jour, dans les branches, on les eût entendus chanter.</p> + +<p> </p> + +<h3>XII</h3> + +<p><br> + Un peu avant d'arriver sur les terres du district de +Papéuriri, nous nous arrêtâmes dans un village +bizarre construit par des sauvages arrivés de la +Mélanésie; puis nous trouvâmes sur le chemin +Téharo et Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur +joie de nous rencontrer fut extrême et bruyante; les +grandes manifestations entre amis qui se retrouvent sont tout +à fait dans le caractère tahitien.</p> + +<p>Ces deux braves petits sauvages étaient encore dans le +premier quartier de leur lune de miel, chose fort douce en +Océanie comme ailleurs; bien gentils tous deux, -- et +hospitaliers dans la plus cordiale acception du terme.</p> + +<p>Leur case était propre et soignée, classique +d'ailleurs, dans ses moindres détails. -- Nous y +trouvâmes un grand lit qui nous était +préparé, recouvert de nattes blanches, et +entouré de rideaux indigènes faits de +l'écorce distendue et assouplie du mûrier à +papier.</p> + +<p>On nous fit grande fête à Papéuriri, et +nous y passâmes quelques journées +délicieuses. Le soir par exemple c'était triste, et +dans l'obscurité je sentais, quoi qu'on fît pour +nous égayer, la solitude et la sauvagerie de ce recoin de +la terre. La nuit, quand on entendait au loin le son plaintif des +flûtes de roseau, ou le bruit lugubre des trompes en +coquillage, j'avais conscience de l'effroyable distance de la +patrie, et un sentiment inconnu me serrait le coeur.</p> + +<p>Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur, +auxquels tout le village était convié: des menus +très particuliers, des petits cochons rôtis tout +entiers sous l'herbe, -- des fruits exquis au dessert, et puis +des danses, et de charmants choeurs +d'<i>himéné</i>.</p> + +<p>J'avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes +nus, vêtu simplement de la chemise blanche et du pareo +national. Rien n'empêchait qu'à certains moments je +ne me prisse pour un indigène, et je me surprenais +à souhaiter parfois en être réellement un; +j'enviais le tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et +Téharo; dans ce milieu qui était le sien, Rarahu se +retrouvait plus elle-même, plus naturelle et plus +charmante; -- la petite fille gaie et rieuse du ruisseau +d'Apiré reparaissait avec toute sa naïveté +délicieuse, et pour la première fois je songeais +qu'il pourrait y avoir un charme souverain à aller vivre +avec elle comme avec une petite épouse, dans quelque +district bien perdu, dans quelqu'une des îles les plus +lointaines et les plus ignorées des domaines de +Pomaré; -- à être oublié de tous et +mort pour le monde; -- à la conserver là telle que +je l'aimais, singulière et sauvage, avec tout ce qu'il y +avait en elle de fraîcheur et d'ignorance.</p> + +<p> </p> + +<h3>XIII</h3> + +<p><br> + Ce fut une des belles époques de Papeete que +l'année 1872. Jamais on n'y vit tant de fêtes, de +danses et d'<i>amuramas</i>.</p> + +<p>Chaque soir, c'était comme un vertige. -- Quand la nuit +tombait les Tahitiennes se paraient de fleurs éclatantes; +les coups précipités du tambour les appelaient +à la upa-upa, -- toutes accouraient, les cheveux +dénoués, le torse à peine couvert d'un +tunique de mousseline, -- et les danses, affolées et +lascives, duraient souvent jusqu'au matin.</p> + +<p>Pomaré se prêtait à ces saturnales du +passé, que certain gouverneur essaya inutilement +d'interdire: elles amusaient la petite princesse qui s'en allait +de jour en jour, quoi qu'on fit pour enrayer son mal, et tous les +expédients étaient bons pour la distraire.</p> + +<p>C'était le plus souvent devant la terrasse du palais +qu'avaient lieu ces fêtes, auxquelles se pressaient toutes +les femmes de Papeete. -- La reine et les princesses sortaient de +leur demeure, et venaient au clair de la lune, en spectatrices +nonchalantes, s'étendre sur des nattes.</p> + +<p>Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le +tam-tam d'un chant en choeur, rapide et frénétique; +-- chacune d'elles à son tour exécutait une figure; +le pas et la musique, lents au début, +s'accéléraient bientôt jusqu'au +délire, et, quand la danseuse épuisée +s'arrêtait brusquement sur un grand coup de tambour, une +autre s'élançait à sa place, qui la +surpassait en impudeur et en frénésie.</p> + +<p>Les filles des Pomotous formaient d'autres groupes plus +sauvages, et rivalisaient avec celles de Tahiti. Coiffées +d'extravagantes couronnes de datura, ébouriffées +comme des folles, elles dansaient sur un rythme plus +saccadé et plus bizarre, -- mais d'une manière si +charmante aussi, qu'entre les deux on ne savait ce que l'on +préférait.</p> + +<p>Rarahu aimait passionnément ces spectacles qui lui +brûlaient le sang, mais elle ne dansait jamais. Elle se +parait comme les autres jeunes femmes, laissant tomber sur ses +épaules les masses lourdes de ses cheveux, et se +couronnait de fleurs rares, et puis, pendant des heures, elle +restait assise auprès de moi sur les marches du palais, +captivée et silencieuse.</p> + +<p>Nous partions la tête en feu; nous rentrions dans notre +case, comme grisés de ce mouvement et de ce bruit, et +accessibles à toutes sortes de sensations +étranges.</p> + +<p>Ces soirs-là, il semblait que Rarahu fût une +autre créature. La upa-upa réveillait au fond de +son âme inculte le volupté fiévreuse et la +sauvagerie.</p> + +<p> </p> + +<h3>XIV</h3> + +<p><br> + Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans +taille appelées <i>tapa</i>. -- Les siennes, qui +étaient longues et traînantes, avaient une +élégance presque européenne.</p> + +<p>Elle savait déjà distinguer certaines coupes +nouvelles de manches ou de corsage, certaines façons +laides ou gracieuses. Elle était déjà une +petite personne civilisée et coquette.</p> + +<p>Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille +blanche et fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses +yeux; sur le fond, plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle +posait une couronne de feuilles naturelles ou de fleurs.</p> + +<p>Elle était devenue plus pâle, à l'ombre, +en vivant de la vie citadine. Sans le léger tatouage de +son front, sur lequel les autres la raillaient et que moi +j'aimais, on eût dit une jeune fille blanche. -- Et +cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des +reflets fauves, des teintes exotiques de cuivre rose, -- qui +rappelaient encore la race maorie, soeur des races peau rouge de +l'Amérique.</p> + +<p>Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de +plus en plus comme la sage et indiscutable petite femme de Loti; +et aux soirées du gouvernement, la reine me disait en me +tendant la main:</p> + +<p>-- Loti, comment va Rarahu?</p> + +<p>Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux +venus de la colonie s'informaient de son nom; à +première vue même, on était captivé +par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables +cheveux.</p> + +<p>Elle était plus femme aussi, sa taille parfaite +était plus formée et plus arrondie. -- Mais ses +yeux se cernaient par instants d'un cercle bleuâtre, et une +toute petite toux sèche, comme celle des enfants de la +reine, soulevait de temps en temps sa poitrine.</p> + +<p>Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait +en elle, et j'avais peine à suivre l'évolution de +son intelligence. -- Elle était assez civilisée +déjà pour aimer quand je l'appelais "petite +sauvage", -- pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne +gagnerait rien à copier la manière des femmes +blanches.</p> + +<p>Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses +de l'Évangile lui causaient des extases; elle avait des +heures de foi ardente et mystique; son coeur était rempli +de contradictions, on y trouvait les sentiments les plus +opposés, confondus et pêle-mêle; elle +n'était jamais deux jours de suite la même +créature.</p> + +<p>Elle avait quinze ans à peine; ses notions sur toutes +choses étaient fausses et enfantines; son extrême +jeunesse donnait un grand charme à toute cette +incohérence de ses idées et de ses conceptions.</p> + +<p>Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la +dirigeais avec amour vers tout ce qui me semblait bon et +honnête. Dieu sait que jamais un mot ni un doute de ma part +ne venaient ébranler sa confiance naïve dans +l'éternité et la rédemption, et bien qu'elle +ne fût que ma maîtresse, je la traitais un peu comme +si elle eût été ma femme.</p> + +<p>Mon frère John passait une partie de ses +journées auprès de nous; quelques amis +européens, du <i>Rendeer</i> ou du personnel colonial +français, nous visitaient souvent aussi, dans notre case +paisible: on se trouvait bien chez nous... La plupart d'entre eux +n'entendaient pas le tahitien; mais la petite voix douce et le +frais sourire de Rarahu charmaient ceux qui ne savaient pas +comprendre son langage; tous l'aimaient et la distinguaient comme +une personnalité à part, ayant droit aux +mêmes égards qu'une femme blanche.</p> + +<p> </p> + +<h3>XV</h3> + +<p><br> + Depuis longtemps je pouvais couramment parler le <i>tahitien de +la plage</i> qui est au tahitien pur ce que le +<i>petit-nègre</i> est au français; --mais je +commençais aussi à m'exprimer sans embarras au +moyen des mots corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et +Pomaré consentait à tenir de longues conversations +avec moi. J'avais deux personnes à m'aider dans +l'étude de cette langue qui bientôt ne se parlera +plus: Rarahu et la reine.</p> + +<p><br> + La reine, pendant nos longues parties d'écarté, me +reprenait avec intérêt, charmée de me voir +étudier et aimer cette langue destinée à +disparaître.</p> + +<p>Je trouvais plaisir à l'interroger sur les +légendes, les coutumes et les traditions du +passé... Elle parlait lentement, d'une voix basse et +rauque; je recueillais de sa bouche d'étranges +récits sur les temps anciens, sur ces temps +mystérieux et oubliés que les Maoris appellent: +<i>la nuit</i>.</p> + +<p>Le mot <i>po</i>, en tahitien, désigne en même +temps la nuit, l'obscurité et les époques +légendaires dont les vieillards ne se souviennent +plus.</p> + +<p> </p> + +<h3>XVI</h3> + +<h3>LA LÉGENDE DES POMOTOUS</h3> + +<p>(Racontée par la reine Pomaré.)</p> + +<p><br> + "Les îles <i>Pomotous</i> (îles de la nuit ou +îles soumises), nom que nous avons changé +aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de +<i>Tuamotous</i> (îles éloignées), renferment +encore aujourd'hui, tu le sais, de pauvres cannibales.</p> + +<p>"Elles furent peuplées les dernières de toutes +les îles de nos archipels. Des génies de l'eau les +gardaient jadis, et battaient si fort la mer de leurs grandes +ailes d'albatros que personne n'en pouvait approcher. A une +époque for reculée, ils furent battus et +détruits par le dieu Taaroa.</p> + +<p>"C'est depuis leur défaite que les premiers Maoris ont +pu venir habiter les Pomotous."</p> + +<p> </p> + +<h3>XVII</h3> + +<h3>LÉGENDE DES LUNES</h3> + +<p><br> + "La légende océanienne rapporte que jadis cinq +lunes étaient au ciel, au-dessus du Grand Océan. +Elles avaient des visages humains, plus accusés que la +lune actuelle, et jetaient des maléfices sur les premiers +hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la tête +pour les fixer étaient pris de folies étranges. -- +Le grand dieu Taaroa se mit à les conjurer. Alors elles +s'agitèrent; -- on les entendit chanter ensemble dans +l'immensité, avec de grandes voix lointaines et terribles; +elles chantaient des chants magiques en s'éloignant de la +terre; mais sous la puissance de Taaroa, elles +commencèrent à trembler, furent prises de vertige, +et tombèrent avec un bruit de tonnerre sur l'océan +qui s'ouvrit en bouillonnant pour les recevoir.</p> + +<p>"Ces cinq lunes en tombant formèrent les îles de +Bora-Bora, Emeo, Huahine, Raïatéa et +Toubouai-Manou."</p> + +<p> </p> + +<h3>XVIII</h3> + +<p><br> + Le prince Tamatoa était assis près de moi sous la +véranda du palais. C'était un peu avant les +scènes atroces qui le firent enfermer de nouveau dans la +prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa pâle petite +fille, Pomaré V, qu'il caressait doucement dans ses larges +mains terribles. Et la vieille reine les considérait tous +deux, avec une expression de tendresse infinie et d'inexprimable +tristesse.</p> + +<p>La petite princesse était fort triste aussi; elle +tenait à la main un oiseau mort, et contemplait une cage +vide avec des yeux pleins de larmes.</p> + +<p>C'était un oiseau chanteur, bête peu connue +à Tahiti, rareté qu'on lui avait rapportée +d'Amérique, et dont la possession lui avait causé +une joie très grande.</p> + +<p>-- Loti, dit-elle, <i>l'amiral à cheveux blancs</i> +nous a prévenus que ton navire irait bientôt +à la terre de Californie (<i>i te fenua +California</i>).</p> + +<p>Quand tu reviendras de là-bas, je veux que tu +m'apportes une très grande quantité d'oiseaux, une +cage entièrement pleine: et je les ferai s'envoler dans +les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai grande, dans +notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui chantent...</p> + +<p> </p> + +<h3>XIX</h3> + +<p><br> + Dans l'île de Tahiti, la vie est localisée au bord +de la mer, les villages sont tous disséminés le +long des plages, et le centre est désert.</p> + +<p>Les zones intérieures sont inhabitées et +couvertes de forêts profondes. Ce sont des régions +sauvages, coupées par des remparts d'inaccessibles +montagnes et où règne un éternel silence. +Dans les vallées étrangement encaissées du +centre, la nature est sombre et imposante; de grands mornes +surplombent les forêts, et des pics aigus se dressent dans +l'air; on est là comme au pied de cathédrales +fantastiques, dont les flèches accrochent les nuages au +passage; tous les petits nuages errants que le vent alizé +promène sur la grande mer sont arrêtés au +vol; ils viennent s'amonceler contre les parois de basalte, pour +redescendre en rosée, ou retomber en ruisseaux et en +cascades. Les pluies, les brumes épaisses et tièdes +entretiennent dans les gorges une verdure d'une +inaltérable fraîcheur, des mousses inconnues et +d'étonnantes fougères.</p> + +<p>En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de +Hyde-Park, la cascade de Fataoua tombe là-bas, en dessous +du vieux monde, troublant de son grand bruit monotone cette +nature si profondément calme et silencieuse.</p> + +<p>A environ mille mètres plus haut que la case +abandonnée de Huamahine et Tahaapaïru, en remontant +le cours du ruisseau, dans les bois et les rochers, on arrive +à cette cascade célèbre en Océanie, +que Tiahoui et Rarahu m'avaient autrefois souvent fait +visiter.</p> + +<p>Nous n'y étions pas revenus depuis notre installation +à Papeete, et nous y fîmes, en septembre, une +excursion qui marqua dans nos souvenirs.</p> + +<p>En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux +parents morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le +chaume déjà effondré de son ancienne demeure +et regarda en silence les objets familiers que le temps et les +hommes avaient encore laissés à leur place. Rien +n'avait été dérangé dans cette case +ouverte, depuis le jour où en était parti le corps +de Tahaapaïru. Les coffres de bois étaient encore +là, avec les banquettes grossières, les nattes et +la lampe indigène pendue au mur; Rarahu n'avait +emporté avec elle que la grosse Bible des deux +vieillards.</p> + +<p>Nous continuâmes notre route, nous enfonçant dans +la vallée par des sentiers touffus et ombreux, vrais +sentiers de forêt vierge encaissés dans les +rochers.</p> + +<p>Au bout d'une heure de marche, nous entendîmes +près de nous le bruit sourd et puissant de la chute. Nous +arrivions au fond de la gorge obscure où le ruisseau de +Fataoua, comme une grande gerbe argentée, se +précipite de trois cents mètres de haut dans le +vide.</p> + +<p>Au fond de ce gouffre, c'était un vrai +enchantement:</p> + +<p>Des végétations extravagantes +s'enchevêtraient à l'ombre, ruisselantes, +trempées par un déluge perpétuel; le long +des parois verticales et noires, s'accrochaient des lianes, des +fougères arborescentes, des mousses et des capillaires +exquises. L'eau de la cascade, émiettée, +pulvérisée par sa chute, arrivait en pluie +torrentielle, en masse échevelée et furieuse.</p> + +<p>Elle se réunissait ensuite en bouillonnant dans les +bassins de roc vif, qu'elle avait mis des siècles à +creuser et à polir; et puis se reformait en ruisseau, et +continuait son chemin sous la verdure.</p> + +<p>Une fine poussière d'eau était répandue +comme un voile sur toute cette nature; tout en haut +apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un puits, et la +tête des grands mornes à moitié perdus dans +des nuages sombres.</p> + +<p>Ce qui frappait surtout Rarahu, c'était cette agitation +éternelle, au milieu de cette solitude tranquille: un +grand bruit, et rien de vivant; -- rien que la matière +inerte suivant depuis des âges incalculables l'impulsion +donnée au commencement du monde.</p> + +<p>Nous prîmes à gauche par des sentiers de +chèvre qui montaient en serpentant sur la montagne.</p> + +<p>Nous marchions sous une épaisse voûte de +feuillage; des arbres séculaires dressaient autour de nous +leurs troncs humides, verdâtres, polis comme +d'énormes piliers de marbre. -- Les lianes s'enroulaient +partout, et les fougères arborescentes étendaient +leurs larges parasols, découpés comme de fines +dentelles. En montant encore, nous trouvâmes des buissons +de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs. -- Les roses du +Bengale de toutes les nuances s'épanouissaient +là-haut avec une singulière profusion, et, à +terre dans la mousse, c'étaient des tapis odorants de +petites fraises des bois; -- on eût dit des jardins +enchantés.</p> + +<p>Rarahu n'était jamais allée si loin; elle +éprouvait une terreur vague en s'enfonçant dans ces +bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent guère +dans l'intérieur de leur île, qui leur est aussi +inconnu que les contrées les plus lointaines; c'est +à peine si les hommes visitent quelquefois ces solitudes, +pour y cueillir des bananes sauvages, ou y couper des bois +précieux.</p> + +<p>C'était si beau cependant qu'elle était +ravie.</p> + +<p>-- Elle s'était fait une couronne de roses, et +déchirait gaîment sa robe à toutes les +branches du chemin.</p> + +<p>Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route, +c'étaient ces fougères toujours, qui +étalaient leurs immenses feuilles avec un luxe de +découpure et une fraîcheur de nuances +incomparables.</p> + +<p>Et nous continuâmes tout le jour à monter, vers +des régions solitaires que ne traversait plus aucun +sentier humain; devant nous s'ouvraient de temps à autre +des vallées profondes, des déchirures noires et +tourmentées; l'air devenait de plus en plus vif, et nous +rencontrions de gros nuages, aux contours nets et accusés, +qui semblaient dormir appuyés contre les mornes, les unes +au-dessus de nos têtes, les autres sous nos pieds.</p> + +<p> </p> + +<h3>XX</h3> + +<p><br> + Le soir nous étions presque arrivés à la +zone centrale de l'île tahitienne: au-dessous de nous se +dessinaient dans la transparence de l'air tous les effondrements +volcaniques, tous les reliefs des montagnes; -- de formidables +arêtes de basalte partaient du cratère central, et +s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages. -- Autour de +tout cela l'immense océan bleu; l'horizon monté si +haut, que par une commune illusion d'optique, toute cette masse +d'eau produisait à nos yeux un effet concave. La ligne des +mers passait au-dessus des plus hauts sommets; l'Oroena, le +géant des montagnes tahitiennes, la dominait seul de sa +majestueuse tête sombre. -- Tout autour de l'île, une +ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du +Pacifique: l'anneau des récifs, la ligne des +éternels brisants de corail.</p> + +<p>Tout au loin apparaissaient l'îlot de Toubouaimanou et +l'île de Moorea; sur leurs pics bleuâtres, planaient +de petits nuages colorés de teintes invraisemblables, qui +étaient comme suspendus dans l'immensité sans +bornes.</p> + +<p>De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus à +la terre, tous ces aspects grandioses de la nature +océanienne. -- C'était si admirablement beau que +nous restions tous deux en extase et sans rien nous dire, assis +l'un près de l'autre sur les pierres.</p> + +<p>-- Loti, demanda Rarahu après un long silence, quelles +sont tes pensées? (<i>E loti, e aho ta oé manao +iti?</i>)</p> + +<p>-- Beaucoup de choses, répondis-je, que toi tu ne peux +pas comprendre. Je pense, ô ma petite amie, que sur ces +mers lointaines sont disséminés des archipels +perdus; que ces archipels sont habités par une race +mystérieuse bientôt destinée à +disparaître; que tu es une enfant de cette race primitive; +-- que tout en haut d'une de ces îles, loin des +créatures humaines, dans une complète solitude, +moi, enfant du vieux monde, né sur l'autre face de la +terre, je suis là auprès de toi, et que je +t'aime.</p> + +<p>"Vois-tu, Rarahu, à une époque bien +reculée, avant que les premiers hommes fussent nés, +la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces montagnes; +l'île de Tahiti, aussi brûlante que du fer rougi au +feu, s'éleva comme une tempête, au milieu des +flammes et de la fumée.</p> + +<p>"Les premières pluies qui vinrent rafraîchir la +terre après ces épouvantes, tracèrent ce +chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore aujourd'hui dans +les bois. -- Tous ces grands aspects que tu vois sont +éternels; ils seront les mêmes encore dans des +centaines de siècles, quand la race des Maoris aura depuis +longtemps disparu, et ne sera plus qu'un souvenir lointain +conservé dans les livres du passé.</p> + +<p>-- Une chose me fait peur, dit-elle, ô Loti, mon +aimé (e Loti, ta u here); comment les premiers Maoris +sont-ils venus ici, puisque aujourd'hui même ils n'ont pas +de navires assez forts pour communiquer avec les îles +situées en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu +venir de ce pays si éloigné où, +d'après la Bible, fut créé le premier homme? +Notre race diffère tellement de la tienne que j'ai peur, +quoi que nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne +soit pas venu pour nous et ne nous reconnaisse point...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . .</p> + +<p>Le soleil, qui allait bientôt se lever sur l'Europe pour +une matinée d'automne, s'abaissait rapidement dans notre +ciel; il jetait sur ces tableaux gigantesques ses +dernières lueurs dorées. -- Les gros nuages qui +dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient +d'extraordinaires teintes de cuivre;</p> + +<p>-- à l'horizon, l'île de Moorea +s'épanouissait comme une braise, avec ses grands pics +rougis, -- éblouissants de lumière.</p> + +<p>Et puis tout cet incendie s'éteignit par la base, et la +nuit descendit, rapide et sans crépuscule, et la +Croix-du-Sud et toutes les étoiles australes +s'allumèrent dans le ciel profond.</p> + +<p>-- Loti, dit Rarahu, -- ton pays, à quelle hauteur +faudrait-il monter pour l'apercevoir?...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXI</h3> + +<p><br> + ... Quand l'obscurité fut venue, Rarahu eut peur, cela va +sans dire...</p> + +<p>Le silence de cette nuit ne ressemblait à rien de +connu. Les brisants, bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient +plus; pas même un léger craquement de branches, pas +même un bruissement de feuilles; l'atmosphère +était immobile. -- On ne peut trouver de silence semblable +que dans ces régions désertes, où les +oiseaux mêmes n'habitent pas...</p> + +<p>Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et +de fougères, tout comme si nous eussions été +en bas, dans des bois bien connus de Fataoua; -- mais on +apercevait par échappées, à la lueur +pâle qui tombait des étoiles, la vertigineuse +concavité bleuâtre de l'Océan, et on +était comme en proie au sublime de l'isolement et de +l'immensité.</p> + +<p><br> + Tahiti est un des rares pays où l'on puisse +impunément s'endormir dans les bois, sur un lit de +feuilles mortes et de fougères, avec un pareo pour +couverture. -- C'est là ce que nous fîmes +bientôt tous deux, -- après avoir toutefois choisi +un lieu découvert, où aucune surprise ne fût +à redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces +sombres rôdeurs de la nuit qui hantent de +préférence les lieux où des êtres +humains ont vécu, ne montent-ils guère aussi haut, +dans les régions presque vierges où nous +étions couchés...</p> + +<p>Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des +étoiles et des étoiles... Des myriades +d'étoiles brillantes, dans l'étonnante profondeur +bleue; toutes les constellations invisibles à l'Europe, +tournant lentement autour de la Croix-du-Sud...</p> + +<p>... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et +sans rien dire; tour à tour elle me regardait en souriant +ou regardait en l'air... -- Les grandes nébuleuses de +l'hémisphère austral scintillaient comme des taches +de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de grandes +trouées noires, où l'on n'apercevait plus aucune +poussière cosmique, -- et qui donnaient à +l'imagination une notion apocalyptique et terrifiante de +l'immensité vide...</p> + +<p><br> + Tout à coup, nous vîmes une terrible masse noire +qui descendait de l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous... +-- Elle avait des formes extraordinaires, des aspects de +cataclysme. -- En un instant elle nous enveloppa d'une +obscurité si profonde, que nous cessâmes de nous +voir. Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et +de branches mortes, -- en même temps qu'une pluie +torrentielle nous inondait d'eau glacée...</p> + +<p>A tâtons, nous rencontrâmes le tronc d'un gros +arbre contre lequel nous nous mîmes à l'abri, bien +serrés l'un contre l'autre, -- tremblant de froid tous +deux, -- et elle, de frayeur aussi un peu...</p> + +<p>Quand cette grande ondée fut passée, le jour se +leva, chassant devant lui les nuages et les fantômes. -- En +riant nous fîmes sécher nos vêtements au beau +soleil, et, après un très grand frugal repas +tahitien, nous commençâmes à +redescendre...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXII</h3> + +<p><br> + ... Le soir, harassés de fatigue, et très +affamés aussi, nous arrivions au bas de Fataoua sans +incident nouveau...</p> + +<p>Là se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui +revenaient des forêts; ils étaient vêtus du +pareo national noué autour des reins; en passant dans la +zone des rosiers, ils s'étaient fait de larges couronnes +semblables à celle de Rarahu, et portaient au bout de +longs bâtons leur récolte sur leurs épaules +nues: de beaux fruits de l'arbre-à-pain, et des bananes +sauvages, rouges et vermeilles.</p> + +<p>Nous fîmes halte avec eux dans un bas-fond +délicieux, sous une voûte odorante de citronniers en +fleurs.</p> + +<p>La flamme jaillit bientôt entre leurs mains, du +frottement de deux branches sèches; un grand feu fut +allumé, et les fruits cuits sous l'herbe nous +constituèrent un repas excellent dont les deux jeunes +hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moitié, +comme c'est là-bas la coutume...</p> + +<p>Rarahu avait rapporté de cette expédition autant +d'étonnements et d'émotions que d'un voyage en pays +lointain.</p> + +<p>Son intelligence d'enfant s'était ouverte à une +foule de conceptions nouvelles, -- sur l'immensité et sur +la formation des races humaines, sur le mystère de leurs +destinées...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIII</h3> + +<p><br> + ... Elles étaient à Papeete deux +élégantes personnes, Rarahu et son amie +Téourahi, -- qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour +certaines couleurs nouvelles d'étoffes, certaines fleurs +ou certaines coiffures.</p> + +<p>Elles allaient généralement pieds nus, les +pauvres petites, et leur luxe, qui consistait surtout en +couronnes de roses naturelles, était un luxe bien modeste. +Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la perfection et +la grâce antique de leurs tailles, leur permettaient +encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air parées et +d'être ravissantes.</p> + +<p>Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue à +balancier qu'elles menaient elles-mêmes, et aimaient +à venir en riant passer à poupe du +<i>Rendeer</i>.</p> + +<p>Quand elles naviguaient à la voile, leur frêle +embarcation, couchée par le vent alizé, prenait des +vitesses surprenantes, -- et alors, debout toutes deux, le regard +animé, les cheveux flottants, elles glissaient sur l'eau +comme des visions. -- Elles savaient, par des flexions habiles de +leur corps, maintenir l'équilibre de cette flèche +qui les emportait si vite, en laissant derrière elles une +longue traînée d'écume blanche...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIV</h3> + +<p><i>Tahiti la délicieuse, cette reine +polynésienne, cette île d'Europe au milieu de +l'Océan sauvage, -- la perle et le diamant du +cinquième monde.</i><br> + (Dumont D'Urville.)</p> + +<p><br> + La scène se passait chez la reine Pomaré, en +novembre 1872.</p> + +<p>La cour, qui est le plus souvent pieds nus, étendue sur +l'herbe fraîche ou sur les nattes de pandanus, était +en fête ce soir-là, et en habits de luxe.</p> + +<p>J'étais assis au piano, et la partition de +l'<i>Africaine</i> était ouverte devant moi. Ce piano, +arrivé le matin, était une innovation à la +cour de Tahiti; c'était un instrument de prix qui avait +des sons doux et profonds, -- comme des sons d'orgue ou de +cloches lointaines, -- et la musique de Meyerbeer allait pour la +première fois être entendue chez Pomaré.</p> + +<p>Debout près de moi, il y avait mon camarade Randle, qui +laissa plus tard le métier de marin pour celui de premier +ténor dans les théâtres d'Amérique, et +eut un instant de célébrité sous le nom de +Randetti, jusqu'au moment où, s'étant mis à +boire, il mourut dans la misère.</p> + +<p>Il était alors dans toute la plénitude de sa +voix et de son talent, et je n'ai entendu nulle part de voix +d'homme plus vibrante et plus délicieuse. Nous avons +charmé à nous deux bien des oreilles tahitiennes, +dans ce pays où la musique est si merveilleusement +comprise par tous, même par les plus sauvages.</p> + +<p><br> + Au fond du salon -- sous un portrait en pied d'elle-même, +où un artiste de talent l'a peinte il y a quelque trente +ans, belle et poétisée -- était assise la +vieille reine, sur son trône doré, capitonné +de brocart rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille +mourante, la petite Pomaré V, qui fixait sur moi ses +grands yeux noirs, agrandis par la fièvre.</p> + +<p>La vieille femme occupait toute la largeur de son siège +par la masse disgracieuse de sa personne. Elle était +vêtue d'une tunique de velours cramoisi; un bas de jambe +nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une bottine de +satin.</p> + +<p>A côté du trône, était un plateau +rempli de cigarettes de pandanus.</p> + +<p>Un interprète en habit noir se tenait debout +près de cette femme, qui entendait le français +comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti à en +prononcer seulement un mot.</p> + +<p>L'amiral, le gouverneur et les consuls étaient assis +près de la reine.</p> + +<p>Dans cette vieille figure ridée, brune, carrée, +dure, il y avait encore de la grandeur; il y avait surtout une +immense tristesse, -- tristesse de voir la mort lui prendre l'un +après l'autre tous ses enfants frappés du +même mal incurable, -- tristesse de voir son royaume, +envahi par la civilisation, s'en aller à la +débandade, -- et son beau pays +dégénérer en lieu de prostitution...</p> + +<p>Des fenêtres ouvertes donnaient sur les jardins; -- on +voyait par là s'agiter plusieurs têtes +couronnées de fleurs, qui s'approchaient pour +écouter: toutes les suivantes de la cour, Faïmana, +coiffée comme une naïade, de feuilles et de roseaux; +-- Téhamana, couronnée de fleurs de datura; +Téria, Raouréa, Tapou, Eréré, +Taïréa, -- Tiahoui et Rarahu.</p> + +<p>La partie du salon qui me faisait face était +entièrement ouverte; la muraille absente, remplacée +par une colonnade de bois des îles, à travers +laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit +étoilée.</p> + +<p>Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se +détachait une banquette chargée de toutes les +femmes de la cour, cheffesses ou princesses. Quatre +torchères dorées, d'un style pompadour, qui +s'étonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient +en pleine lumière, et faisaient briller leurs toilettes, +vraiment élégantes et belles. Leurs pieds, +naturellement petits, étaient chaussés ce soir dans +d'irréprochables bottines de satin.</p> + +<p>C'était d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de +satin cerise, couronnée de péia, -- Ariinoore, qui +refusa la main du lieutenant de vaisseau français M.., qui +s'était ruiné pour la corbeille de mariage, -- et +la main de Kaméhaméha V, roi des îles +Sandwich.</p> + +<p>A côté d'elle, Paüra, son inséparable +amie, type charmant de la sauvagesse, avec son étrange +laideur ou son étrange beauté, -- tête +à manger du poisson cru et de la chair humaine, -- +singulière fille qui vit au milieu des bois dans un +district lointain, -- qui possède l'éducation d'une +miss anglaise, et valse comme une Espagnole...</p> + +<p>Titaüa, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type +unique de la Tahitienne restée belle dans l'âge +mûr; constellée de perles fines, la tête +surchargée de reva-reva flottants.</p> + +<p>Ses deux filles, récemment débarquées +d'une pension de Londres, déjà belles comme leur +mère; des toilettes de bal européennes, à +demi dissimulées, par condescendance pour les +désirs de la reine, sous des tapas tahitiennes en gaze +blanche.</p> + +<p>La princesse Ariitéa, belle-fille de Pomaré, +avec sa douce figure, rêveuse et naïve, fidèle +à sa coiffure de roses du Bengale naturelles, +piquées dans ses cheveux dénoués.</p> + +<p>La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents +aiguës, en robe de velours.</p> + +<p>La reine Moé (<i>Moé</i>: sommeil ou +mystère), en robe sombre, d'une beauté +régulière et mystique, ses yeux étranges +à demi fermés, avec une expression de regard en +dedans, comme les portraits d'autrefois.</p> + +<p>Derrière ces groupes en pleine lumière, dans le +profondeur transparente des nuits d'Océanie, les cimes des +montagnes se découpant sur le ciel étoilé; +une touffe de bananiers dessinant leurs silhouettes pittoresques, +leurs immenses feuilles, leurs grappes de fruits semblables +à des girandoles terminées par des fleurs noires. +Derrière ces arbres, les grandes nébuleuses du ciel +austral faisaient un amas de lumière bleue, et la +Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus idéalement +tropical que ce décor profond.</p> + +<p>Dans l'air, ce parfum exquis de gardénias et +d'orangers, qui se condense le soir sous le feuillage +épais; un grand silence, mêlé de bruissements +d'insectes sous les herbes; et cette sonorité +particulière aux nuits tahitiennes, qui prédispose +à subir la puissance enchanteresse de la musique.</p> + +<p>Le morceau choisi était celui où Vasco, +enivré, se promène seul dans l'île qu'il +vient de découvrir, et admire cette nature inconnue; -- +morceau où le maître a si parfaitement peint ce +qu'il savait d'intuition, les splendeurs lointaines de ces pays +de verdure et de lumière. -- Et Randle, promenant ses yeux +autour de lui, commença de sa voix délicieuse:</p> + +<blockquote> +<p>Pays merveilleux,<br> + Jardins fortunés.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Oh! paradis... sorti de l'onde...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +</blockquote> + +<p>L'ombre de Meyerbeer dut cette nuit-là frémir de +plaisir en entendant ainsi, à l'autre bout du monde, +interpréter sa musique.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXV</h3> + +<p><br> + Vers la fin de l'année, une grande fête fut +annoncée dans l'île de Moorea, à l'occasion +de la consécration du temple d'Afareahitu.</p> + +<p>La reine Pomaré manifesta à l'<i>amiral à +cheveux blancs</i> l'intention de s'y rendre avec toute sa suite, +le conviant lui-même à la cérémonie et +au grand banquet qui devait s'ensuivre.</p> + +<p><br> + L'amiral mit sa frégate à la disposition de la +reine, et il fut convenu que le <i>Rendeer</i> appareillerait +pour transporter là-bas toute la cour.</p> + +<p><br> + La suite de Pomaré était nombreuse, bruyante, +pittoresque; elle s'était augmentée pour la +circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui avaient +fait de folles dépenses de <i>reva-reva</i> et de +fleurs.</p> + +<p>Un beau matin pur de décembre, le <i>Rendeer</i> ayant +déjà largué ses grandes voiles blanches, se +vit pris d'assaut par toute cette foule joyeuse.</p> + +<p>J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine +au palais.</p> + +<p>Celle-ci, qui désirait s'embarquer sans mise en +scène, avait expédié en avant toutes ses +femmes, -- et, en petit cortège intime, nous nous +acheminâmes ensemble vers la plage, aux premiers rayons du +soleil levant.</p> + +<p>La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par +la main sa petite-fille si chérie, -- et nous suivions +à deux pas, la princesse Ariitéa, la reine +Moé, la reine de Bora-Bora et moi.</p> + +<p>C'est là un tableau que je retrouve souvent dans mes +souvenirs... Les femmes ont leurs heures de rayonnement, -- et +cette image d'Ariitéa marchant auprès de moi sous +les arbres exotiques, dans la grande lumière matinale, -- +est celle que je revois encore, quand, à travers les +distances et les années, je pense à elle...</p> + +<p>Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les +princesses accosta le <i>Rendeer</i>, les matelots de la +frégate, rangés sur les vergues suivant le +cérémonial d'usage, poussèrent trois fois le +cri de: "Vive Pomaré!" et vingt et un coups de canon +firent retenir les tranquilles plages de Tahiti.</p> + +<p>Puis la reine et la cour entrèrent dans les +appartements de l'amiral, où les attendait un lunch +à leur goût composé de bonbons et de fruits, +-- le tout arrosé de vieux champagne rose.</p> + +<p><br> + Cependant les suivantes de toutes les classes s'étaient +répandues dans les différentes parties du navire, +où elles menaient grand et joyeux tapage, en +lançant aux marins des oranges, des bananes et des +fleurs.</p> + +<p>Et Rarahu était là aussi, embarquée comme +une petite personne de la suite royale; Rarahu pensive et +sérieuse, au milieu de ce débordement de +gaîté bruyante. -- Pomaré avait emmené +avec elle les plus remarquables choeurs +d'<i>himéné</i> de ses districts, et Rarahu +étant un des premiers sujets du choeur d'Apiré +avait été à ce titre conviée à +la fête.</p> + +<p>Ici une digression est nécessaire au sujet du +<i>tiaré miri</i>, -- objet qui n'a point +d'équivalent dans les accessoires de toilette des femmes +européennes.</p> + +<p>Ce <i>tiaré</i> est une sorte de dahlia vert que les +femmes d'Océanie se plantent dans les cheveux, un peu +au-dessus de l'oreille, les jours de gala. -- En examinant de +près cette fleur bizarre, on s'aperçoit qu'elle est +factice; elle est montée sur une tige de jonc, et +composée des feuilles d'une toute petite plante parasite +très odorante, sorte de lycopode rare qui pousse sur les +branches de certains arbres des forêts.</p> + +<p>Les Chinois excellent dans l'art de monter des +<i>tiarés</i> très artistiques, qu'ils vendent fort +cher aux femmes de Papeete.</p> + +<p>Le <i>tiaré</i> est particulièrement l'ornement +des fêtes, des festins et des danses; lorsqu'il est offert +par une Tahitienne à un jeune homme, il a le même +sens à peu près que le mouchoir jeté par le +sultan à son odalisque préférée.</p> + +<p>Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-là des +<i>tiaré</i> dans les cheveux.</p> + +<p>J'avais été mandé par Ariitéa pour +lui faire société pendant ce lunch officiel, -- et +la pauvre petite Rarahu, qui n'était venue que pour moi, +m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir +ainsi abandonnée. Punition bien sévère que +je lui avais infligée là, pour un caprice d'enfant +qui durait depuis la veille et lui avait déjà fait +verser des larmes.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVI</h3> + +<p><br> + La traversée durait depuis deux heures, nous approchions +de l'île de Morea.</p> + +<p>On faisait grand bruit au carré du <i>Rendeer</i>; une +dizaine de jeune femmes, choisies parmi les plus connues et les +plus jolies, avaient été conviées à +une collation que leur offraient les officiers.</p> + +<p>Rarahu en mon absence avait accepté d'y prendre part. +-- Elle était là, en compagnie de Téourahi +et de quelques autres de ses amies; elle avait essuyé ses +pleurs et riait aux éclats.</p> + +<p>Elle ne parlait point français, comme la plupart des +autres; -- mais, par signes et par monosyllabes, elle entretenait +une conversation très animée avec ses voisins qui +la trouvaient charmante.</p> + +<p>Enfin, -- ce qui était le comble de la perfidie et de +l'horreur, -- au dessert, elle avait avec mille grâces +offert son <i>tiaré</i> à Plumkett.</p> + +<p>Elle était assez intelligente, il est vrai, pour savoir +qu'elle tombait bien, et que Plumkett ne voudrait pas +comprendre.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVII</h3> + +<p><br> + Comment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu!</p> + +<p>De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des +forêts épaisses, de mystérieux rideaux de +cocotiers se penchant sur l'eau tranquille; -- et, sous les +grands arbres, quelques cases éparses, parmi les orangers +et les lauriers-roses.</p> + +<p>Au premier abord on eût dit qu'il n'y avait personne +dans ce pays ombreux; -- et pourtant toute la population de +Moorea nous attendait là silencieusement, à demi +cachée sous les voûtes de verdure.</p> + +<p>On respirait dans ces bois une fraîcheur humide, une +étrange senteur de mousse et de plantes exotiques; tous +les choeurs d'<i>himéné</i> de Moorea +étaient là, assis en ordre, au milieu des troncs +énormes des arbres; tous les chanteurs d'un même +district étaient vêtus d'une même couleur, -- +les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les +femmes étaient couronnées de fleurs, -- tous les +hommes, de feuilles et de roseaux. Quelques groupes, plus timides +ou plus sauvages, étaient restés dans la profondeur +du bois, et nous regardaient de loin venir, à +moitié cachés derrière les arbres.</p> + +<p>La reine quitta le <i>Rendeer</i> avec le même +cérémonial qu'à l'arrivée et le bruit +du canon se répercuta au loin dans les montagnes.</p> + +<p>Elle mit pied à terre, et s'avança conduite par +l'amiral. -- Nous n'étions déjà plus au +temps où les indigènes l'enlevaient dans leurs +bras, de peur que son pied ne touchait leur sol; la vieille +coutume qui voulait que tout territoire foulé par le pied +de la reine devint propriété de la couronne, est +depuis longtemps oubliée en Océanie.</p> + +<p>Une vingtaine de lanciers à cheval, composant toute la +garde d'honneur de Pomaré, étaient rangés +sur la plage pour nous recevoir.</p> + +<p>Quand la reine parut, tous les choeurs +d'<i>himéné</i> entonnèrent ensemble le +traditionnel: <i>Ia ora na oe, Pomare vahine!</i> (Salut à +toi, reine Pomaré!) Et les bois retentirent d'une bruyante +clameur.</p> + +<p>On eût cru mettre le pied dans quelque île +enchantée, qui se serait éveillée soudain +sous le coup d'une baguette magique.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVIII</h3> + +<p><br> + Ce fut une longue cérémonie que la +consécration du temple d'Afareahitu. Les missionnaires +firent en tahitien de grands discours, et les +<i>himéné</i> chantèrent de joyeux cantiques +à l'Éternel.</p> + +<p>Le temple était bâti en corail; le toit, en +feuilles de pandanus, était soutenu par des pièces +de bois des îles, que reliaient entre elles des amarrages +de différentes couleurs, réguliers et +compliqués; c'était le vieux style des +constructions maories.</p> + +<p>Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes +ouvertes sur la campagne, sur un décor admirable de +montagnes et de hauts palmiers; auprès de la chaire du +missionnaire, la reine en robe noire, triste et recueillie, +priant<br> + pour sa petite fille, avec sa vieille amie la cheffesse de +Papara. Les femmes de sa suite, groupées autour d'elles en +robes blanches. Le temple tout rempli de têtes couvertes de +fleurs, -- et Rarahu, que j'avais laissée partir du +<i>Rendeer</i> comme une inconnue, mêlée à +cette foule...</p> + +<p>Un grand silence se fit quand l'<i>himéné</i> +d'Apiré, qui avait été réservé +pour la fin, entonna ses cantiques -- et je distinguai +derrière moi la voix fraîche de ma petite amie, qui +dominait le choeur. -- Sous l'influence d'une exaltation +religieuse ou passionnée, elle exécutait avec +frénésie ses variations les plus fantastiques; sa +voix vibrait comme un son de cristal dans le silence de ce temple +où elle captivait l'attention de tous.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIX</h3> + +<p><br> + Après la cérémonie, nous passâmes +dans la salle du banquet. C'était en plein air, au milieu +des cocotiers, que les tables étaient dressées sous +des tendelets de verdure.</p> + +<p>Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les +nappes étaient couvertes de feuilles +découpées et de fleurs d'amarantes. Il y avait une +grande quantité de <i>pièces montées</i>, +composées par des Chinois au moyen de troncs de bananiers +et de diverses plantes extraordinaires. A côté des +mets européens, se trouvaient en grande abondance les mets +tahitiens: les pâtes de fruits, les petits cochons +rôtis tout entiers sous l'herbe, et les plats de chevrettes +fermentées dans du lait. On puisait différentes +sauces dans de grandes pirogues qui en étaient remplies et +que des porteurs avaient grand'peine à promener à +la ronde. Les chefs et les cheffesses venaient à tour de +rôle haranguer la reine à tue-tête, avec des +voix si retentissantes et une telle volubilité qu'on les +eût crus possédés. Ceux qui n'avaient point +trouvé de place à table mangeaient debout, sur +l'épaule de ceux qui avaient pu s'asseoir; c'était +un vacarme et une confusion indescriptibles...</p> + +<p>Assis à la table des princesses, j'avais affecté +de ne point prendre garde à Rarahu, qui était +perdue fort loin de moi, parmi les gens d'Apiré.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXX</h3> + +<p><br> + Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine +rejoignit le <i>Farehaü</i> du district où un +logement lui était préparé. L'<i>amiral +à cheveux blancs</i> regagna la frégate, et la +<i>upa-upa</i> commença.</p> + +<p>Toute pensée religieuse, tout sentiment +chrétien, s'étaient envolés avec le jour; +l'obscurité tiède et voluptueuse redescendait sur +l'île sauvage; comme au temps où les premiers +navigateurs l'avaient nommée la nouvelle Cythère, +tout était redevenu séduction, trouble sensuel et +désirs effrénés.</p> + +<p>Et j'avais suivi l'<i>amiral à cheveux blancs</i>, +abandonnant Rarahu dans la foule affolée.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXI</h3> + +<p><br> + A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du +<i>Rendeer</i>. La frégate, le matin si animée, +était vide et silencieuse; les mâts et les vergues +découpaient leurs grandes lignes sur le ciel de la nuit; +les étoiles étaient voilées, l'air calme et +lourd, la mer inerte.</p> + +<p>Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l'eau leurs +silhouettes renversées; on voyait de loin les feux qui +à terre éclairaient le <i>upa-upa</i>; des chants +rauques et lubriques arrivaient en murmure confus, +accompagnés à contre-temps par des coups de +tam-tam.</p> + +<p><br> + J'éprouvais un remords profond de l'avoir +abandonnée au milieu de cette saturnale; une tristesse +inquiète me retenait là, les yeux fixés sur +ces feux de la plage; ces bruits qui venaient de terre me +serraient le coeur.</p> + +<p>L'une après l'autre, toutes les heures de la nuit +sonnèrent à bord du <i>Rendeer</i>, sans que le +sommeil vînt mettre fin à mon étrange +rêverie. Je l'aimais bien, la pauvre petite; les Tahitiens +disaient d'elle: "C'est la petite femme de Loti." C'était +bien ma petite femme en effet; par le coeur, par les sens, je +l'aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait des abîmes +pourtant, de terribles barrières, à jamais +fermées; elle était une petite sauvage; entre nous +qui étions une même chair, restait la +différence radicale des races, la divergence des notions +premières de toutes choses; si mes idées et mes +conceptions étaient souvent impénétrables +pour elle, les siennes aussi l'étaient pour moi; mon +enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait +toujours pour elle l'incompréhensible et l'inconnu. Je me +souvenais de cette phrase qu'elle m'avait dite un jour: "J'ai +peur que ce ne soit pas le même Dieu qui nous ait +crées." En effet, nous étions enfants de deux +natures bien séparées et bien différentes, +et l'union de nos âmes ne pouvait être que +passagère, incomplète et tourmentée.</p> + +<p>Pauvre petite Rarahu, bientôt, quand nous serons si loin +l'un de l'autre, tu vas redevenir et rester une petite fille +maorie, ignorante et sauvage, tu mourras dans l'île +lointaine, seule et oubliée, -- et Loti peut-être ne +le saura même pas...</p> + +<p><br> + A l'horizon une ligne à peine visible commençait +à se dessiner du côté du large: +c'était l'île de Tahiti. Le ciel blanchissait +à l'Orient; les feux s'éteignaient à terre, +et les chants ne s'entendaient plus.</p> + +<p>Je songeais que, à cette heure particulièrement +voluptueuse du matin, Rarahu était là, +énervée par la danse, et livrée à +elle-même. Et cette pensée me brûlait comme un +fer rouge.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXII</h3> + +<p><br> + Dans l'après-midi, la reine et les princesses +s'embarquèrent de nouveau pour retourner à Papeete. +Quand elles eurent été reçues avec les +honneurs d'usage, je restai les yeux fixés sur les canots +nombreux, pirogues et baleinières qui ramenaient leur +suite; la foule s'était augmentée encore d'une +quantité de jeunes femmes de Moorea qui voulaient +prolonger la fête à Tahiti.</p> + +<p>Enfin, je vis Rarahu; elle était là, elle +revenait aussi. Elle avait changé sa tapa blanche pour une +tapa rose, et mis des fleurs fraîches dans ses cheveux; on +voyait plus nettement son tatouage sur son front +décoloré, et les cercles bleuâtres +s'étaient accentués sous ses yeux.</p> + +<p>Sans doute elle était restée à la upa-upa +jusqu'au matin, mais elle était là, elle revenait, +et c'était pour le moment tout ce que je désirais +d'elle.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIII</h3> + +<p><br> + La traversée s'était effectuée par un beau +temps calme.</p> + +<p>C'était le soir, le soleil venait de disparaître; +le frégate glissait sans bruit, en laissant +derrière elles des ondulations lentes et molles qui s'en +allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De +grands nuages sombres étaient plaqués +çà et là dans le ciel, et tranchaient +violemment sur la teinte jaune pâle du soir, dans une +étonnante transparence de l'atmosphère.</p> + +<p>A l'arrière du <i>Rendeer</i>, un groupe de jeunes +femmes se détachait gracieusement sur la mer et sur les +paysages océaniens. C'était une groupe dont la vue +me causa un étonnement extrême: Ariitéa et +Rarahu, causant ensemble comme des amies; auprès d'elles, +Maramo, Faïmana et deux autres suivantes de la cour.</p> + +<p>Il était question d'un <i>himéné</i> +composé par Rarahu, et qu'elles allaient chanter +ensemble.</p> + +<p>En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties, +Ariitéa, Rarahu et Maramo.</p> + +<p>La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces +paroles, dont aucune ne fut perdue pour moi:</p> + +<p>-- "Heahaa noa iho (e)! te tara no Paia (e)</p> + +<p>-- "Humble simplement même le sommet du <i>Paia</i> (le +grand morne de Bora-Bora).</p> + +<p>i tou nei tai ia oe, tau hoa (e)! ehaha!...</p> + +<p>auprès de ma ici douleur pour toi, ô mon amant! +hélas!...</p> + +<p>-- "Ua iriti hoi au (e)! i te tumu no te tiare,</p> + +<p>-- "Ai arraché aussi moi les racines du +<i>tiaré</i> (la fleur des fêtes, +c'est-à-dire: il n'y aura plus pour moi ni joie ni +fête),</p> + +<p>ei faaite i tau tai ai oe, tau hoa (e)! ehahe!...</p> + +<p>pour faire connaître ma douleur pour toi, ô mon +amant! hélas!</p> + +<p>-- "Un taa tau hoa (e)! ei Farani te fenua,</p> + +<p>-- "Tu es parti, mon amant, pour de France la terre,</p> + +<p>e neva oe to mata, aita e hio hoi au (e)! ehahe!..."</p> + +<p>-- tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi! +hélas!..."</p> + +<p><br> + Traduction grossière:</p> + +<p>-- "Ma douleur pour toi et plus haute que le sommet du Paia, +ô mon amant! hélas!...</p> + +<p>-- "J'ai arraché les racines du <i>tiaré</i> +pour marquer ma douleur pour toi, ô mon amant! +hélas!...</p> + +<p>-- "Tu es parti, mon bien-aimé, vers la terre de +France; tu lèveras tes yeux vers moi, mais je ne te verrai +plus! hélas!..."</p> + +<p><br> + Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensité +du Grand Océan, répété avec un rythme +étrange par trois voix de femmes, est resté +à jamais gravé dans ma mémoire comme l'un +des plus poignants souvenirs que m'ait laissés la +Polynésie...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIV</h3> + +<p><br> + Il était nuit close quand le cortège bruyant fit +son entrée dans Papeete, au milieu d'un grand concours de +peuple.</p> + +<p>Au bout d'un instant nous nous retrouvâmes marchant +côte à côte, Rarahu et moi, dans le sentier +qui menait à notre demeure. Un même sentiment nous +avait ramenés tous deux sur cette route, où nous +avancions sans nous parler, comme deux enfants boudeurs qui ne +savent plus comment revenir l'un à l'autre.</p> + +<p>Nous ouvrîmes notre porte, et quand nous fûmes +entrés nous nous regardâmes...</p> + +<p>J'attendais une scène, des reproches et des larmes. Au +lieu de tout cela, elle sourit en détournant la +tête, avec un imperceptible mouvement d'épaules, une +expression inattendue de désenchantement, d'amère +tristesse et d'ironie.</p> + +<p>Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu'un bien long +discours; ils disaient d'une manière concise et frappante +à peu près ceci:</p> + +<p>Je le savais bien, va, que je n'étais qu'une petite +créature inférieure, jouet de hasard que tu t'es +donné. Pour vous autres, hommes blancs, c'est tout ce que +nous pouvons être. Mais que gagnerais-je à me +fâcher? Je suis seule au monde; à toi ou à un +autre, qu'importe? J'étais ta maîtresse; ici +était notre demeure: je sais que tu me désires +encore. Mon Dieu, je reste et me voilà!...</p> + +<p>La petite fille naïve avait fait de terribles +progrès dans la science des choses de la vie; l'enfant +sauvage était devenue plus forte que son maître et +le dominait.</p> + +<p>Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j'en +avais une immense pitié. Et ce fut moi qui demandai +grâce et pardon, pleurant presque et la couvrant de +baisers.</p> + +<p>Elle m'aimait encore, elle, comme on aimerait un être +surnaturel, que l'on pourrait à peine saisir et +comprendre.</p> + +<p>Des jours doux et paisibles d'amour succédèrent +encore à cette aventure d'Afareahitu; l'incident fut +oublié, et le temps reprit son cours +énervant...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXV</h3> + +<p><br> + Tiahoui, qui était en visite à Papeete, +était descendue chez nous avec deux autres jeunes femmes +de ses <i>fetii</i>, de Papéuriri.</p> + +<p>Elle me prit à part un soir avec l'air grave qui +précède les entretiens solennels, et nous +allâmes nous asseoir dans le jardin sous les +lauriers-roses.</p> + +<p>Tiahoui était une petite femme sage, plus +sérieuse que ne le sont d'ordinaire les Tahitiennes; dans +son district éloigné, elle avait suivi avec +admiration les instructions d'un missionnaire indigène: +elle avait la foi ardente d'une néophyte. Dans le coeur de +Rarahu, où elle savait lire comme dans un livre ouvert, +elle avait vu d'étranges choses:</p> + +<p>-- Loti, dit-elle, Rarahu se perd à Papeete. Quand tu +seras parti, que va-t-elle devenir?</p> + +<p>En effet, l'avenir de Rarahu tourmentait mon coeur; avec la +différence si complète de nos natures, je ne savais +qu'imparfaitement saisir tout ce qu'il y avait en elle de +contradictions et d'égarements. Je comprenais pourtant +qu'elle était perdue, perdue de corps et d'âme. +C'était peut-être pour moi un charme de plus, le +charme de ceux qui vont mourir, et plus que jamais je me sentais +l'aimer...</p> + +<p><br> + Personne n'avait l'air plus doux ni plus paisible cependant, que +ma petite amie Rarahu; silencieuse presque toujours, calme et +soumise, elle n'avait plus jamais de ses colères d'enfant +d'autrefois. Elle était gracieuse et prévenante +pour tous. Quand on arrivait chez nous, et qu'on la voyait +là, assise à l'ombre de notre véranda, dans +une pose heureuse et nonchalante, souriant à tous du +sourire mystique des Maoris, on eût dit que notre case et +nos grands arbres abritaient tout un poème de bonheur +paisible et inaltérable.</p> + +<p>Elle avait pour moi des instants de tendresse infinie; il +semblait alors qu'elle eût besoin de se serrer contre son +unique ami et soutien dans ce monde; dans ces moments, la +pensée de mon départ lui faisait verser des larmes +silencieuses, et je songeais encore à ce projet +insensé que j'avais fait jadis, de rester pour toujours +auprès d'elle.</p> + +<p>Parfois elle prenait la vieille Bible qu'elle avait +apportée d'Apiré; elle priait avec extase, et la +foi ardente et naïve rayonnait dans ses yeux.</p> + +<p>Mais souvent aussi elle s'isolait de moi et je retrouvais sur +ses lèvres ce même sourire de doute et de +scepticisme qui avait paru pour la première fois le soir +de notre retour d'Afareahitu. Elle semblait regarder au loin, +dans le vague, des choses mystérieuses; des idées +étranges lui revenaient de sa petite enfance sauvage; ses +questions inattendues sur des sujets singulièrement +profonds dénotaient le dérèglement de son +imagination, le cours tourmenté de ses idées.</p> + +<p>Son sang maori lui brûlait les veines; elle avait des +jours de fièvre et de trouble profond, pendant lesquels il +semblait qu'elle ne fût plus elle-même. Elle +m'était absolument fidèle, dans le sens que les +femmes de Papeete donnent à ce mot, c'est-à-dire +qu'elle était sage et réservée +vis-à-vis des jeunes gens européens; mais je crus +savoir qu'elle avait de jeunes amants tahitiens. Je pardonnai, et +feignis de ne pas voir; elle n'était pas tout à +fait responsable, la pauvre petite, de sa nature +étrangement ardente et passionnée.</p> + +<p>Physiquement elle n'avait encore aucun des signes qui en +Europe distinguent les jeunes filles malades de la poitrine: sa +taille et sa gorge étaient arrondies et correctes comme +celles des belles statues de la Grèce antique. Et +cependant, la petite toux caractéristique, pareille +à celle des enfants de la reine, devenait chez elle plus +fréquente, et le cercle bleuâtre s'accentuait sous +ses grands yeux.</p> + +<p>Elle était une petite personnification touchante et +triste de la race polynésienne, qui s'éteint au +contact de notre civilisation et de nos vices, et ne sera plus +bientôt qu'un souvenir dans l'histoire +d'Océanie...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXVI</h3> + +<p><br> + Cependant le moment du départ était arrivé, +le <i>Rendeer</i>, s'en allait en Californie, <i>i te fenua +California</i>, comme disait la petite-fille de la reine.</p> + +<p>Ce n'était pas le départ définitif, il +est vrai; au retour nous devions nous arrêter encore +à <i>l'île délicieuse</i> un mois ou deux, en +passant. Sans cette certitude de revenir, il est probable +qu'à ce moment-là je ne serais pas parti: la +laisser pour toujours eût été au-dessus de +mes forces, et m'eût brisé le coeur.</p> + +<p>A l'approche du départ, j'étais +étrangement obsédé par la pensée de +cette Taïmaha, qui avait été la femme de mon +frère Rouéri. Il m'était extrêmement +pénible, je ne sais pourquoi, de partir sans la +connaître, et je m'en ouvris à la reine, en la +priant de se charger de nous ménager une entrevue.</p> + +<p>Pomaré parut prendre grand intérêt +à ma demande:</p> + +<p>-- Comment, Loti, dit-elle, tu veux la voir? Il t'en avait +parlé, Rouéri? Il ne l'avait donc point +oubliée?</p> + +<p>Et la vieille reine sembla se recueillir dans de tristes +souvenirs du passé, retrouvant peut-être dans sa +mémoire l'oubli de quelques-uns, qu'elle avait +aimés, et qui étaient partis pour ne plus +revenir.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXVII</h3> + +<p><br> + C'était le dernier soir du <i>Rendeer</i>...</p> + +<p>Il résultait des renseignements pris à la +hâte par la reine que Taïmaha était depuis la +veille à Tahiti; -- et le chef des <i>mutoï</i> du +palais avait été chargé de lui porter +l'ordre de se trouver à l'heure du coucher du soleil sur +la plage, en face du <i>Rendeer</i>.</p> + +<p>A l'heure du rendez-vous, nous y fûmes, Rarahu et +moi.</p> + +<p>Longtemps nous attendîmes, et Taïmaha ne vint pas; +-- je l'avais prévu.</p> + +<p>Avec un singulier serrement de coeur, je voyais s'envoler ces +derniers moments de notre dernière soirée. -- +J'attendais avec une inexplicable anxiété; j'aurais +donné cher à cet instant pour voir cette +créature, dont j'avais rêvé dans mon enfance, +et qui était liée au lointain et poétique +souvenir de Rouéri; et j'avais le pressentiment qu'elle ne +paraîtrait point...</p> + +<p>Nous avions demandé des renseignements à des +vieilles femmes qui passaient:</p> + +<p>-- Elle est dans la grande rue, nous dirent-elles; emmenez +avec vous notre petite fille que voici, qui la connaît et +vous l'indiquera. Quand vous l'aurez trouvée, vous direz +à notre enfant de rentrer au logis.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXVIII</h3> + +<h3>DANS LA GRANDE RUE</h3> + +<p><br> + La rue bruyante était bordée de magasins chinois; +des marchands, qui avaient de petits yeux en amande et de longues +queues, vendaient à la foule du thé, des fruits et +des gâteaux. -- Il y avait sous les vérandas des +étalages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus +et de <i>tiaré</i> qui embaumaient; les Tahitiennes +circulaient en chantant; quantité de petites lanternes +à la mode du Céleste Empire éclairaient les +échoppes, ou bien pendaient aux branches touffues des +arbres.</p> + +<p>C'était un des beaux soirs de Papeete; tout cela +était gai et surtout original. -- On sentait dans l'air un +bizarre mélange d'odeurs chinoises de santal et de +monoï, et de parfums suaves de gardénias ou +d'orangers.</p> + +<p>La soirée s'avançait, et nous ne trouvions rien. +-- La petite Téhamana, notre guide, avait beau regarder +toutes les femmes, elle n'en reconnaissait aucune. -- Le nom de +Taïmaha même était inconnu à toutes +celles que nous interrogions; nous passions et repassions au +milieu de tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens +ayant perdu l'esprit. -- Je me heurtais contre +l'impossibilité de rencontrer un mythe, -- et chaque +minute qui s'écoulait augmentait ma tristesse +impatiente.</p> + +<p>Après une heure de cette course, dans un endroit +obscur, sous de grands manguiers noirs, -- la petite +Téhamana s'arrêta tout à coup devant une +femme qui était assise à terre, la tête dans +ses mains et semblait dormir.</p> + +<p>-- <i>Téra</i>! cria-t-elle. (C'est celle-ci!)</p> + +<p>Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la +voir:</p> + +<p>-- Es-tu Taïmaha?... demandai-je, -- en tremblant qu'elle +me répondit non!</p> + +<p>-- Oui! répondit-elle immobile.</p> + +<p>-- Tu es Taïmaha, la femme de Rouéri?</p> + +<p>-- Oui, dit-elle encore, en levant la tête avec +nonchalance, -- c'est moi, Taïmaha, la femme de +Rouéri, le marin <i>dont les yeux sommeillent (mata +moé)</i>, c'est-à-dire: qui n'est plus...</p> + +<p>-- Et moi, je suis Loti, le frère de Rouéri! -- +Suis-moi dans un lieu plus écarté où nous +puissions causer ensemble.</p> + +<p>-- Toi?... son frère? dit-elle simplement, avec un peu +de surprise, -- mais avec tant d'indifférence que j'en +restai confondu.</p> + +<p>Et je regrettais déjà d'être venu remuer +cette cendre, pour n'y trouver que banalité et +désenchantement.</p> + +<p>Pourtant elle s'était levée pour me suivre. -- +Je les pris par la main l'une et l'autre, Rarahu et Taïmaha, +et m'éloignai avec elles de cette foule tahitienne +où personne ne m'intéressait plus...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIX</h3> + +<h3>RÉVÉLATIONS</h3> + +<p><br> + Dans un sentier solitaire où s'entendait encore le bruit +lointain de la foule, -- sous l'ombre épaisse des arbres, +dans la nuit noire, -- Taïmaha s'arrêta et +s'assit.</p> + +<p>-- Je suis fatiguée, dit-elle avec une grande +lassitude; Rarahu, dis-lui de me parler ici, je n'irai pas plus +loin; -- c'est son frère, lui?...</p> + +<p><br> + A ce moment, une idée que je n'avais jamais eue me +traversa l'esprit:</p> + +<p>-- N'as-tu pas d'enfants de Rouéri?... lui +demandai-je.</p> + +<p>-- Si, répondit-elle, après une minute +d'hésitation, mais d'une voix assurée pourtant; -- +si, deux!...</p> + +<p>Il y eut un long silence, après cette +révélation inattendue. Une foule de sentiments +s'éveillaient en moi, sentiments d'un genre inconnu, +impressions tristes et intraduisibles.</p> + +<p>Il est de ces situations dont on ne peut rendre par des mots +l'étrangeté saisissante. -- Le charme du lieu, les +influences mystérieuses de la nature, avivent ou +transforment les émotions ressenties, et on ne sait plus, +même imparfaitement, les exprimer.</p> + +<p> </p> + +<h3>XL</h3> + +<p><br> + Une heure après, Taïmaha et moi nous quittions +Papeete, qui déjà s'était endormi; cette +dernière soirée du <i>Rendeer</i> était +terminée, et quantité de marins du bord +étaient entrés dans les cases tahitiennes, +entourés de bandes joyeuses de jeunes femmes. Un souffle +plein de séduction et de trouble sensuel passait sur ce +pays, comme après les soirs de grandes fêtes.</p> + +<p>Mais j'étais sous l'empire d'émotions profondes, +et j'avais pour l'instant oublié jusqu'à +Rarahu...</p> + +<p>Elle était rentrée seule, elle, et m'attendait +en pleurant dans notre chère petite case, où je +devais, dans la nuit, revenir pour la dernière fois.</p> + +<p><br> + Nous marchions côte à côte, Taïmaha et +moi; nous suivions d'un pas rapide la plage océanienne. La +pluie tombait, la pluie tiède des tropiques; Taïmaha +insouciante et silencieuse laissait tremper la longue tapa de +mousseline blanche qui traînait derrière elle sur le +sable.</p> + +<p>On n'entendait dans ce calme de minuit que le bruit monotone +de la mer, qui brisait au large sur le corail.</p> + +<p>Sur nos têtes, de grands palmiers penchaient leurs tiges +flexibles; à l'horizon les pics de l'île de Moorea +se dessinaient légèrement au-dessus de la nappe +bleue du Pacifique, à la lueur indécise et +embrumée de la lune.</p> + +<p>Je regardais Taïmaha, et je l'admirais; elle était +restée, malgré ses trente ans, un type accompli de +la beauté maorie. Ses cheveux noirs tombaient en longues +tresses sur sa robe blanche; sa couronne de roses et de feuilles +de pandanus lui donnait la nuit un air de reine ou de +déesse.</p> + +<p>Exprès, j'avais fait passer cette femme devant une case +déjà ancienne, à moitié enfouie sous +la verdure et les plantes grimpantes, celle qu'elle avait +dû jadis habiter avec mon frère.</p> + +<p>-- Connais-tu cette case, Taïmaha? lui demandai-je...</p> + +<p>-- Oui! répondit-elle en s'animant pour la +première fois; oui, c'était celle-ci la case de +Rouéri!...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLI</h3> + +<p><br> + Nous nous dirigions tous deux, à cette heure +déjà avancée de la nuit, vers le district de +Faaa, où Taïmaha allait me montrer son plus jeune +fils Atario.</p> + +<p>Avec une condescendance légèrement railleuse, +elle s'était prêtée à cette fantaisie +de ma part, fantaisie qu'avec ses idées tahitiennes elle +s'expliquait à peine.</p> + +<p>Dans ce pays où la misère est inconnue et le +travail inutile, où chacun a sa place au soleil et +à l'ombre, sa place dans l'eau et sa nourriture dans les +bois, -- les enfants croissent comme les plantes, libres et sans +culture, là où le caprice de leurs parents les a +placés. La famille n'a pas cette cohésion que lui +donne en Europe, à défaut d'autre cause, le besoin +de lutter pour vivre.</p> + +<p>Atario, l'enfant né depuis le départ de +Rouéri, habitait le district de Faaa; par suite de cet +usage général d'adoption, il avait +été confié aux soins de <i>fetii</i> (de +parents) éloignés de sa mère...</p> + +<p>Et Tamaari, le fils aîné, celui qui, disait-elle, +avait le front et les grands yeux de Rouéri (<i>te rae, te +mata rahi</i>), habitait avec la vieille mère de +Taïmaha, dans cette île de Moorea qui découpait +là-bas à notre horizon sa silhouette lointaine.</p> + +<p>A mi-chemin de Faaa, nous vîmes briller un feu dans un +bois de cocotiers. Taïmaha me prit par la main, et m'emmena +sous bois dans cette direction, par un sentier connu d'elle.</p> + +<p>Quand nous eûmes marché quelques minutes dans +l'obscurité, sous la voûte des grandes palmes +mouillées de pluie, nous trouvâmes un abri de +chaume, où deux vieilles femmes étaient accroupies +devant un feu de branches. Sur quelques mots inintelligibles +prononcés par Taïmaha, les deux vieilles se +dressèrent sur leurs pieds pour mieux me regarder, et +Taïmaha elle-même, approchant de mon visage un brandon +enflammé, se mit à m'examiner avec une +extrême attention. C'était la première fois +que nous nous voyions tous deux en pleine lumière.</p> + +<p>Quand elle eut terminé son examen, elle sourit +tristement. Sans doute elle avait retrouvé en moi les +traits déjà connus de Rouéri, -- les +ressemblances des frères sont frappantes pour les +étrangers, -- même lorsqu'elles sont vagues et +incomplètes.</p> + +<p>Moi, j'avais admiré ses grands yeux, son beau profil +régulier, et ses dents brillantes, rendues plus blanches +encore par la nuance de cuivre de son teint...</p> + +<p>Nous continuâmes notre route en silence, et +bientôt nous aperçûmes les cases d'un +district, mêlées aux masses noires des arbres.</p> + +<p>-- <i>Tera Faaa!</i> (voici Faaa), dit-elle avec un +sourire...</p> + +<p>Taïmaha me conduisit à la porte d'une case en +bourao enfouie sous des arbres-pain, des manguiers et des +tamaris.</p> + +<p>Tout le monde semblait profondément endormi à +l'intérieur, et, à travers les claies de la +muraille, elle appela doucement pour se faire ouvrir.</p> + +<p>Une lampe s'alluma et un vieillard au torse nu apparut sur la +porte en nous faisant signe d'entrer.</p> + +<p>La case était grande; c'était une sorte de +dortoir où étaient couchés des vieillards. +La lampe indigène, à l'huile de cocotier, ne jetait +qu'un filet de lumière dans ce logis, et dessinait +à peine toutes ces formes humaines sur lesquelles passait +le vent de la mer.</p> + +<p>Taïmaha se dirigea vers un lit de nattes, où elle +prit un enfant qu'elle m'apporta...</p> + +<p>-- ... Mais non! dit-elle, quand elle fut près de la +lampe, je me trompe, ce n'est pas lui!...</p> + +<p>Elle le recoucha sur sa couchette, et elle se mit à +examiner d'autres lits où elle ne trouva point l'enfant +qu'elle cherchait. Elle promenait au bout d'une longue tige sa +lampe fumeuse, et n'éclairait que de vieilles femmes +peaux-rouges immobiles et rigides, roulées dans des +<i>pareo</i> d'un bleu sombre à grandes raies blanches; on +les eût prises pour des momies roulées dans des +draps mortuaires...</p> + +<p>Un éclair d'inquiétude passa dans les yeux +veloutés de Taïmaha:</p> + +<p>-- Vieille Huahara, dit-elle, où donc est mon fils +Atario?...</p> + +<p>La vieille Huahara se souleva sur son coude +décharné, et fixa sur nous son regard effaré +par le réveil:</p> + +<p>-- Ton fils n'est plus avec nous, Taïmaha, dit-elle; il a +été adopté par ma soeur Tiatiara-honui +(Araignée), qui habite à cinq cents pas d'ici, au +bout du bois de cocotiers...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLII</h3> + +<p><br> + Nous traversâmes encore ce bois dans la nuit noire.</p> + +<p>A la case de Tiatiara-honui, même scène, +même cérémonie de réveil, semblable +à une évocation de fantômes.</p> + +<p>On éveilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit +tombait de sommeil; il était nu. Je pris sa tête +dans mes mains et l'approchai de la lampe que tenait la vieille +<i>Araignée</i>, soeur de Huahara. L'enfant, +ébloui, fermait les yeux.</p> + +<p>-- Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Taïmaha qui +était restée à la porte.</p> + +<p>-- C'est le fils de mon frère?... lui demandai-je d'une +façon qui dut la remuer jusqu'au fond du coeur.</p> + +<p>-- Oui, dit-elle, comprenant que la réponse +était solennelle, oui, c'est le fils de ton frère +Rouéri!...</p> + +<p>La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour +l'habiller, mais l'enfant s'était rendormi entre mes +mains; je l'embrassai doucement et le recouchai sur na natte. +Puis je fis signe à Taïmaha de me suivre, et nous +reprîmes le chemin de Papeete.</p> + +<p>Tout cela s'était passé comme dans un +rêve. J'avais à peine pris le temps de le regarder, +et cependant ses traits d'enfant s'étaient gravés +dans ma mémoire, de même que, la nuit, une image +très vive, qu'on a perçue un instant, persiste et +reparaît encore, après qu'on a fermé les +yeux.</p> + +<p>J'étais singulièrement troublé, et mes +idées étaient bouleversées; j'avais perdu +toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien +être. Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver +juste à temps pour le départ du <i>Rendeer</i> sans +pouvoir retourner dans ma chère petite case, ni même +embrasser Rarahu que peut-être je ne reverrais plus...</p> + +<p> </p> + +<h3>XLIII</h3> + +<p><br> + Quand nous fûmes dehors, Taïmaha me demanda:</p> + +<p>-- Tu reviendras demain?</p> + +<p>-- Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de +Californie.</p> + +<p>Un moment après, elle demanda avec timidité:</p> + +<p>-- Rouéri t'avait parlé de Taïmaha?</p> + +<p>Peu à peu Taïmaha s'animait en parlant; peu +à peu son coeur semblait s'éveiller d'un long +sommeil. -- Elle n'était plus la même +créature, insouciante et silencieuse; elle me questionnait +d'une voix émue, sur celui qu'elle appelait +<i>Rouéri</i>, et m'apparaissait enfin telle que je +l'avais désirée, conservant, avec un grand amour et +une tristesse profonde, le souvenir de mon frère...</p> + +<p>Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux +détails que Rouéri lui avait appris; elle savait +encore jusqu'au nom d'enfant qu'on me donnait jadis dans mon +foyer chéri; elle me le redit en souriant, et me rappela +en même temps une histoire oubliée de ma petite +enfance. Je ne puis décrire l'effet que me produisirent ce +nom et ces souvenirs, conservés dans la mémoire de +cette femme, et répétés là par elle, +en langue polynésienne...</p> + +<p>Le ciel s'était dégagé; nous revenions +par une nuit magnifique, et les paysages tahitiens, +éclairés par la lune, au coeur de la nuit, dans le +grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein +d'enchantement et de mystère.</p> + +<p>Je reconduisis Taïmaha jusqu'à la porte de la case +qu'elle habitait à Papeete. -- Sa résidence +habituelle était la case de sa vieille mère Hapoto, +au district de Téaroa, dans l'île de Moorea.</p> + +<p>En la quittant, je lui parlai de l'époque probable de +mon retour, et voulus lui faire promettre de se trouver alors +à Papeete, avec ses deux fils. -- Taïmaha promit par +serment, mais, au nom de ses enfants, elle était redevenue +sombre et bizarre; ses dernières réponses +étaient incohérentes ou moqueuses, son coeur +s'était refermé; en lui disant adieu, je la vis +telle que je devais la retrouver plus tard, +incompréhensible et sauvage...</p> + +<h3>XLIV</h3> + +<p><br> + Il était environ trois heures quand je rejoignis l'avenue +tranquille où Rarahu m'attendait; on sentait +déjà dans l'air la fraîcheur humide du matin. +-- Rarahu, qui était restée assise dans +l'obscurité, jeta ses bras autour de moi quand +j'entrai.</p> + +<p>Je lui contai cette nuit étrange, en la priant de +garder pour elle ces confidences, pour que cette histoire depuis +longtemps oubliée ne redevint pas la fable des femmes de +Papeete.</p> + +<p>C'était notre dernière nuit... et les +incertitudes du retour, et les distances énormes qui +allaient nous séparer, jetaient sur toutes choses un voile +d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se +montrait sous un jour suave et délicieux; elle +était bien la petite épouse de Loti; elle +était doucement touchante dans ses transports d'amour et +de larmes. Tout ce que l'affection pure et désolée, +la tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite +fille passionnée de quinze ans, elle le disait dans sa +langue maorie, avec des expressions sauvages et des images +étranges.</p> + +<h3>XLV</h3> + +<p><br> + Les premières lueurs indécises du jour vinrent +m'éveiller après quelques moments de sommeil.</p> + +<p>Dans cette confusion, dans cette angoisse inexpliquée, +qui est particulière au réveil, je retrouvai +mêlées ces idées: le départ, quitter +l'île délicieuse, abandonner pour toujours ma case +sous les grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage, -- et +puis, Taïmaha et ses fils, -- ces nouveaux personnages +à peine entrevus la nuit, et qui venaient encore, à +la dernière heure, m'attacher à ce pays par des +liens nouveaux...</p> + +<p>La triste lueur blanche du matin filtrait par mes +fenêtres ouvertes... Je contemplai un instant Rarahu +endormie, et puis je l'éveillai en l'embrassant:</p> + +<p>-- ... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me +réveilles, et il faut partir.</p> + +<p>Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle +tunique; elle mit sur sa tête sa couronne fanée et +son <i>tiaré</i> de la veille, en faisant le serment que +jusqu'à mon retour elle n'en aurait pas d'autres.</p> + +<p>J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil +d'adieu à nos arbres, à nos fouillis de plantes; +j'arrachai une branche de mimosas, une touffe de pervenches +roses, -- et le chat nous suivit en miaulant, comme jadis il nous +suivait au ruisseau d'Apiré...</p> + +<p>Au jour naissant, ma petite épouse sauvage et moi, en +nous donnant la main, nous descendîmes tristement à +la plage, pour la dernière fois.</p> + +<p>Là, il y avait déjà assistance nombreuse +et silencieuse; toutes les filles de la reine, toutes les jeunes +femmes de Papeete, auxquelles le <i>Rendeer</i> enlevait des amis +ou des amants, étaient assises à terre; +quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient +venir.</p> + +<p>Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme, -- et +le dernier canot du <i>Rendeer</i> m'emporta à bord...</p> + +<p><br> + Vers huit heures, le <i>Rendeer</i> leva l'ancre au son du +fifre.</p> + +<p>Alors je vis Taïmaha, qui, elle aussi, descendait +à la plage pour me voir partir, comme, douze ans +auparavant, elle était venue, à dix-sept ans, voir +partir Rouéri qui ne revint plus.</p> + +<p>Elle aperçut Rarahu et s'assit près d'elle.</p> + +<p>C'était une belle matinée d'Océanie, +tiède et tranquille; il n'y avait pas un souffle dans +l'atmosphère; cependant des nuages lourds s'amoncelaient +tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand +dôme d'obscurité, au-dessous duquel le soleil du +matin éclairait en plein la plage d'Océanie, les +cocotiers verts et les jeunes femmes en robes blanches.</p> + +<p>L'heure du départ apportait son charme de tristesse +à ce grand tableau qui allait disparaître.</p> + +<p> </p> + +<h3>XLVI</h3> + +<p><br> + Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse +confuse, la case abandonnée de mon frère +Rouéri fut encore longtemps visible au bord de la mer, et +mes yeux restèrent fixés sur ce point perdu dans +les arbres.</p> + +<p>Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient +rapidement sur Tahiti; ils s'abaissèrent comme un rideau +immense, sous lequel l'île entière fut bientôt +enveloppée. -- La pointe aiguë du morne de Fataoua +parut encore dans une déchirure du ciel, et puis tout se +perdit dans les épaisses masses sombres; un grand vent +alizé se leva sur la mer, qui devint verte et houleuse, et +la pluie d'orage commença à tomber.</p> + +<p><br> + Alors je descendis tout au fond du <i>Rendeer</i>, dans ma +cabine obscure; je me jetai sur ma couchette de marin, en me +couvrant du pareo bleu, déchiré par les +épines des bois, que Rarahu portait autrefois pour +vêtement dans son district d'Apiré... Et tout le +jour, je restai là étendu, à ce bruit +monotone d'un navire qui roule et qui marche, à ce bruit +triste des lames qui venaient l'une après l'autre battre +la muraille sourde du <i>Rendeer</i>-... Tout le jour, +plongé dans cette sorte de méditation triste, qui +n'est ni la veille ni le sommeil, et où venaient se +confondre des tableaux d'Océanie et des souvenirs +lointains de mon enfance.</p> + +<p>Dans le demi-jour verdâtre qui filtrait de la mer, +à travers la lentille épaisse de mon sabord, se +dessinaient les objets singuliers épars dans ma chambre, +-- les coiffures de chefs océaniens, les images +embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grimaçantes, +les branches de palmier, les branches de corail, les branches +quelconques arrachées, à la dernière heure, +aux arbres de notre jardin, des couronnes flétries et +encore embaumées, de Rarahu ou d'Ariitéa, -- et le +dernier bouquet de pervenches roses, coupé à la +porte de notre demeure.</p> + +<p> </p> + +<h3>XLVII</h3> + +<p><br> + Un peu après le coucher du soleil, je devais prendre le +quart, et je montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise +qui me fouettait le visage, me ramenèrent aux notions +précises de la vie réelle, au sentiment complet du +départ.</p> + +<p>Celui que je remplaçais pour le service de nuit, +c'était John B..., mon cher frère John, dont +l'affection douce et profonde était depuis longtemps mon +grand recours dans les douleurs de la vie:</p> + +<p>-- Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me <i>rendant le +quart</i>; elles sont là-bas derrière nous; et je +n'ai pas besoin de te les nommer, tu les connais...</p> + +<p>Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine +visibles à l'horizon: l'île de Tahiti, et +l'île de Moorea...</p> + +<p><br> + John resta près de moi jusqu'à une heure +avancée de la soirée; je lui contai ma +soirée de la veille, il savait seulement que j'avais fait +la nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de +triste et d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais +depuis la veille j'avais besoin de pleurer; dans +l'obscurité du banc de quart, personne ne le vit que mon +frère John: auprès de lui je pleurai là +comme un enfant.</p> + +<p>La mer était grosse, et le vent nous poussait rudement +dans la nuit noire. C'était comme un réveil, un +retour au dur métier des marins, après une +année d'un rêve énervant et délicieux, +dans l'île la plus voluptueuse de la terre...</p> + +<p><br> + ...Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine +visibles à l'horizon: l'île de Tahiti et l'île +de Moorea...</p> + +<p>L'île de Tahiti, où Rarahu veille à cette +heure en pleurant dans ma case déserte, -- dans ma +chère petite case que battent la pluie et le vent de la +nuit, -- et l'île de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui +a "le front et les yeux de mon frère..."</p> + +<p>Cet enfant qui est le fils aîné de la famille, +qui ressemble à mon frère Georges, quelque chose +étrange! c'est un petit sauvage, il s'appelle Taamari; le +foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille +mère ne le verra jamais. Pourtant cette pensée me +cause une tristesse douce, presque une impression consolante. Au +moins, tout ce qui était Georges n'est pas fini, n'est pas +mort avec lui...</p> + +<p>Moi aussi, qui serai bientôt peut-être +fauché par la mort dans quelque pays lointain, jeté +dans le néant ou l'éternité, moi aussi, +j'aimerais revivre à Tahiti, revivre dans un enfant qui +serait encore moi-même, qui serait mon sang +mêlé à celui de Rarahu; je trouverais une +joie étrange dans l'existence de ce lien suprême et +mystérieux entre elle et moi, dans l'existence d'un enfant +maori, qui serait nous deux fondus dans une même +créature...</p> + +<p>Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis +attaché d'une manière irrésistible et pour +toujours; c'est maintenant surtout que j'en ai conscience. Mon +Dieu, que j'aimais ce pays d'Océanie! J'ai deux patries +maintenant, bien éloignées l'une de l'autre, il est +vrai; -- mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de +quitter, et peut-être y finirai-je ma vie...</p> + +<p> </p> + +<h2>TROSIÉME PARTIE</h2> + +<h3><br> + I</h3> + +<p><br> + Vingt jours plus tard, le <i>Rendeer</i> fit à Honolulu, +capitale des îles Sandwich, une relâche fort gaie qui +dura deux mois.</p> + +<p>Là, c'était la race maorie arrivée +déjà à un degré de civilisation +relative plus avancé qu'à Tahiti.</p> + +<p>Toute une cour très luxueuse; un roi lépreux et +doré; des fêtes à l'européenne, des +ministres et des généraux empanachés et +légèrement grotesques; tout un personnel +drôle, repoussoir multiple sur lequel se détachait +la figure gracieuse de la reine Emma. Des dames de la suite +très élégantes et parées. Des jeunes +filles du même sang que Rarahu transformées en +<i>misses</i>; des jeunes filles qui avaient son type, son air un +peu sauvage et ses grands cheveux, -- mais qui faisaient venir de +France, par la voie des paquebots du Japon, leurs gants à +plusieurs boutons et leurs toilettes parisiennes.</p> + +<p>Honolulu, une grande ville avec des tramways, un bizarre +mélange de population; des Hawaïens tatoués +dans les rues, des commerçants américains et des +marchands chinois.</p> + +<p>Un beau pays, une belle nature; une belle +végétation, rappelant de loin celle de Tahiti, mais +moins fraîche et moins puissante pourtant que celle de +l'île aux vallées profondes et aux grandes +fougères.</p> + +<p>Encore la langue maorie, ou plutôt un idiome dur, issu +de la même origine; quelques mots cependant étaient +les mêmes, et les indigènes me comprenaient encore. +Je me sentis là moins loin de l'île chérie, +que plus tard, lorsque je fus sur la côte +d'Amérique.</p> + +<p> </p> + +<h3>II</h3> + +<p><br> + A San-Francisco de Californie, notre seconde relâche, +où nous arrivâmes après un mois de +traversée, je trouvai cette première lettre de +Rarahu qui m'attendait. (Elle avait été remise au +consulat d'Angleterre par un bâtiment américain +chargé de nacre, qui avait quitté Tahiti quelques +jours après notre départ.)</p> + +<p>A Loti, homme porte-aiguillettes de l'amiral anglais du navire +à vapeur <i>Rendeer</i>.</p> + +<p>O mon cher petit ami!<br> + O ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand dans mon +coeur de ne plus te voir...</p> + +<p>O mon étoile du matin! mes yeux se fondent dans les +pleurs de ce que tu ne reviens plus!...</p> + +<p>. . . . . . . . . . .</p> + +<p>Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi +chrétienne.</p> + +<p>Ta petite amie,</p> + +<p>RARAHU.</p> + +<p>Je répondis à Rarahu par une longue lettre, +écrite dans un tahitien correct et classique, -- qu'un +bâtiment baleinier fut chargé de lui faire parvenir, +par l'intermédiaire de la reine Pomaré.</p> + +<p>Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers +mois de l'année, et la priais d'en informer Taïmaha, +en lui rappelant les serments.</p> + +<p> </p> + +<h3>III</h3> + +<h3>HORS-D'OEUVRE CHINOIS</h3> + +<p><br> + Un souvenir saugrenu, qui n'a rien de commun avec ce qui +précède, encore moins avec ce qui va suivre, -- qui +n'a avec cette histoire qu'un simple lien chronologique, un +rapport de dates:</p> + +<p><br> + La scène se passait à minuit, -- en mai 1873, -- +dans un théâtre du quartier chinois de San-Francisco +de Californie.</p> + +<p>Vêtus de costumes de circonstance, William et moi, nous +avions gravement pris place au parterre. Acteurs, spectateurs, +machinistes, -- tout le monde était chinois, +excepté nous.</p> + +<p>On était à un moment pathétique d'un +grand drame lyrique que nous ne comprenions point. Les dames des +galeries cachaient derrière leurs éventails leurs +tout petits yeux retroussés en amande, et minaudaient sous +le coup de leur émotion comme des figurines de potiches. +Les artistes, revêtus de costumes de l'époque des +dynasties éteintes, poussaient des hurlements surprenants, +inimaginables, avec des voix de chats de gouttières; -- +l'orchestre, composé de gongs et de guitares, faisait +entendre des sons extravagants, des accords inouïs.</p> + +<p>Effet de nuit. Les lumières étaient +baissées. -- Devant nous, le public du parterre, -- un +alignement de têtes rasées, ornées +d'impayables queues que terminaient des tresses de soie.</p> + +<p>Il nous vint une idée satanique, -- dont +l'exécution rapide fut favorisée par la disposition +des sièges, l'obscurité, la tension des esprits: +attacher les queues deux à deux, et +déguerpir...</p> + +<p>O Confucius!...</p> + +<p> </p> + +<h3>IV</h3> + +<p><br> + ... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Amérique +russe... Six mois d'expéditions et d'aventures qui ne +tiennent en rien à cette histoire.</p> + +<p>Dans ces pays, on se sentait plus près de l'Europe et +déjà bien loin de l'Océanie.</p> + +<p>Tout ce passé tahitien semblait un rêve, un +rêve auprès duquel la réalité +présente n'intéressait plus.</p> + +<p>En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe +par l'Australie et le Japon; "l'amiral à cheveux blancs" +voulait traverser l'océan Pacifique dans +l'hémisphère nord, en laissant à +d'effroyables distances dans le sud<br> + <i>l'île délicieuse</i>.</p> + +<p>Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse +au coeur... Rarahu avait dû m'écrire plusieurs +lettres, mais la vie errante que nous menions sur les côtes +d'Amérique les empêchait de me parvenir, et je ne +recevais plus rien d'elle...</p> + +<p> </p> + +<h3>V</h3> + +<p><br> + ... Dix mois ont passé.</p> + +<p>Le <i>Rendeer</i>, parti le 1er novembre de San-Francisco, se +dirige à toute vitesse vers le sud. Il s'est engagé +depuis deux jours dans cette zone qui sépare les +régions tempérées des régions +chaudes, et qui s'appelle: <i>zone des calmes tropicaux.</i></p> + +<p>Hier, c'était un calme morne, avec un ciel gris qui +rappelait encore les régions tempérées; +l'air était froid, un rideau de nuages immobiles et tout +d'une pièce nous voilait le soleil.</p> + +<p>Ce matin nous avons passé le tropique, et la mise en +scène a brusquement changé; c'est bien ce ciel +étonnamment pur, cet air vif, tiède, +délicieux, de la région des alizés, et cette +mer si bleue, asile des poissons volants et des dorades.</p> + +<p>Les plans sont changés, nous revenons en Europe par le +sud de l'Amérique, le cap Horn et l'océan +Atlantique; Tahiti est sur notre route dans le Pacifique, et +l'amiral a décidé qu'il s'y arrêterait en +passant. Ce sera peu, rien qu'une relâche de quelques +jours, quand après, tout sera fini pour jamais; mais quel +bonheur d'arriver, surtout après avoir craint de ne pas +revenir!...</p> + +<p>... J'étais accoudé sur les bastingages, +regardant la mer. Le vieux docteur du <i>Rendeer</i> s'approcha +de moi, en me frappant doucement sur l'épaule:</p> + +<p>-- Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien à quoi vous +rêvez: nous y serons bientôt, dans votre île, +et même nous allons si vite que ce sont, je pense, vos +amies tahitiennes qui nous tirent à elles...!</p> + +<p>-- Il est incontestable, docteur, répondis-je, que si +elles s'y mettaient toutes...</p> + +<p> </p> + +<h3>VI</h3> + +<p><br> + 26 novembre 1873.</p> + +<p><br> + En mer. -- Nous avons passé hier par un grand vent au +milieu des îles Pomotous.</p> + +<p>La brise tropicale souffle avec force, le ciel est +nuageux.</p> + +<p>A midi, la terre (Tahiti) par bâbord devant.</p> + +<p>C'est John qui l'a vue le premier; une forme indécise +au milieu des nuages: la pointe de Faaa.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent +par tribord, au-dessus d'une panne transparente.</p> + +<p>Les poissons volants se lèvent par centaines.</p> + +<p><i>L'île délicieuse</i> est là tout +près... Impression singulière, qui ne peut se +traduire...</p> + +<p>Cependant la brise apporte déjà les parfums +tahitiens, des bouffées d'orangers et de gardénias +en fleurs.</p> + +<p>Une masse énorme de nuages pèse sur toute +l'île. On commence à distinguer sous ce rideau +sombre la verdure et les cocotiers. Les montagnes défilent +rapidement: Papenoo, le grand morne de Mahéna, Fataoua, et +puis la pointe Vénus, Fare-Ute, et la baie de Papeete.</p> + +<p>J'avais peur d'une désillusion, mais l'aspect de +Papeete est enchanteur. Toute cette verdure dorée fait de +loin un effet magique au soleil du soir.</p> + +<p>Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage: personne +sur la plage, à nous regarder arriver. Quand je mets pied +à terre il fait nuit...</p> + +<p>On est comme enivré de ce parfum tahitien qui se +condense le soir sous le feuillage épais... Cette ombre +est enchanteresse. C'est un bonheur étrange de se +retrouver dans ce pays...</p> + +<p>... Je prends l'avenue qui mène au palais. Ce soir elle +est déserte. Les bouaros l'ont jonchée de leurs +grandes fleurs jaune pâle et de leurs feuilles mortes. Il +fait sous ces arbres une obscurité profonde. Une tristesse +inquiète, sans cause connue, me pénètre peu +à peu au milieu de ce silence inattendu; on dirait que ce +pays est mort...</p> + +<p>J'approche de l'habitation de Pomaré... Les filles de +la reine sont là, assises et silencieuses. Quel caprice +bizarre a retenu là ces créatures indolentes, qui +en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant de nous... +Cependant elles se sont parées; elles ont mis de longues +tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles +attendent.</p> + +<p>Une jeune femme qui se tient debout à l'écart, +une forme plus svelte que les autres, attire mon regard, et +instinctivement je me dirige vers elle.</p> + +<p>-- <i>Aue! Loti!</i>... dit-elle en me serrant de toutes ses +forces dans ses bras...</p> + +<p>Et je rencontre dans l'obscurité les joues douces et +les lèvres fraîches de Rarahu...</p> + +<p> </p> + +<h3>VII</h3> + +<p><br> + Rarahu et moi, nous passâmes la soirée à +errer sans but dans les avenues de Papeete ou dans les jardins de +la reine; tantôt nous marchions au hasard dans les +allées qui se présentaient à nous; +tantôt nous nous étendions sur l'herbe odorante, +dans les fouillis épais des plantes... Il est de ces +heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite toute +une vie; -- ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles +la nature d'Océanie jetait son charme +indéfinissable, et son étrange prestige.</p> + +<p><br> + Et pourtant nous étions tristes, tous deux, au milieu de +ce bonheur de nous revoir; tous deux nous sentions que +c'était la fin, que bientôt nos destinées +seraient séparées pour jamais...</p> + +<p>Rarahu avait changé; dans l'obscurité, je la +sentais plus frêle, et la petite toux si redoutée +sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au jour, je vis sa +figure plus pâle et plus accentuée; elle avait +près de seize ans; elle était toujours adorablement +jeune et enfant; seulement elle avait pris plus que jamais ce +quelque chose qu'en Europe on est convenu d'appeler +<i>distinction</i>, elle avait dans sa petite physionomie sauvage +une distinction fine et suprême. Il semblait que son visage +eût pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont +mourir...</p> + +<p>Par une fantaisie bien inattendue, elle s'était fait +admettre au nombre des suivantes du palais; elle avait +précisément demandé d'être au service +d'Ariitéa, à laquelle elle appartenait en ce +moment, et qui s'était prise à beaucoup l'aimer. +Dans ce milieu, elle avait puisé certaines notions de la +vie des femmes européennes; elle avait appris, surtout +à mon intention, l'anglais qu'elle commençait +presque à savoir; elle le parlait avec un petit accent +singulier, enfantin et naïf; sa voix semblait plus douce +encore dans ces mots inusités, dont elle ne pouvait pas +prononcer les syllabes dures.</p> + +<p>C'était bizarre d'entendre ces phrases de la langue +anglaise sortir de la bouche de Rarahu; je l'écoutais avec +étonnement, il semblait que ce fût une autre +femme...</p> + +<p>Nous passâmes tous deux, en nous donnant la main comme +autrefois, dans la grande rue qui jadis était pleine de +mouvement et d'animation.</p> + +<p>Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes +étalées sous les vérandas. Là +même tout était désert. Je ne sais quel vent +de tristesse, depuis notre départ, avait soufflé +sur Tahiti...</p> + +<p><br> + C'était jour de réception chez le gouverneur +français; nous nous approchâmes de sa demeure. Par +les fenêtres ouvertes, on plongeait dans les salons +éclairés; il y avait là tous mes camarades +du <i>Rendeer</i>, et toutes les femmes de la cour; la reine +Pomaré, la reine Moé, et la princesse +Ariitéa. On se demanda plus d'une fois sans doute: +"Où donc est Harry Grant?..." Et Ariitéa put +répondre avec son sourire tranquille:</p> + +<p>-- Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma +suivante pour rire, et qui l'attendait depuis le coucher du +soleil devant le jardin de la reine.</p> + +<p>Le fait est que Loti était avec Rarahu, et que pour +l'instant le reste n'existait plus pour lui...</p> + +<p><br> + Une petite créature qu'on tenait sur les genoux dans le +coin le plus tranquille du salon, m'avait seule aperçu et +reconnu; sa voix d'enfant, déjà bien affaiblie et +presque mourante, cria:</p> + +<p>-- <i>Ia ora na, Loti!</i> (Je te salue, Loti!)</p> + +<p>C'était la petite princesse Pomaré V, la fille +adorée de la vieille reine.</p> + +<p>J'embrassai par la fenêtre sa petite main qu'elle me +tendait, et l'incident passa inaperçu du public...</p> + +<p>Nous continuâmes à errer tous deux; nous n'avions +plus de gîte où nous retirer ensemble; Rarahu +était influencée comme moi par la tristesse des +choses, le silence et la nuit.</p> + +<p>A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service +auprès de la reine et d'Ariitéa. Nous +ouvrîmes sans bruit la barrière du jardin et nous +avançâmes avec précaution pour examiner les +lieux. C'est qu'il fallait éviter les regards du vieil +Ariifaité, le mari de la reine, qui rôde souvent le +soir sous les vérandas de ses domaines.</p> + +<p>Le palais s'élevait isolé, au fond du vaste +enclos; sa masse blanche se dessinait clairement à la +faible clarté des étoiles; on n'entendait nulle +part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de +Pomaré prenait ce même aspect qu'il avait autrefois, +quand je le voyais dans mes rêves d'enfance. Tout +était endormi à l'entour; Rarahu, rassurée, +monta par le grand perron, en me disant adieu.</p> + +<p>Je descendis à la plage, prendre mon canot pour rentrer +à bord; tout ce pays me semblait ce soir-là d'une +tristesse désolée.</p> + +<p>Pourtant c'était une belle nuit tahitienne, et les +étoiles australes resplendissaient...</p> + +<p> </p> + +<h3>VIII</h3> + +<p><br> + Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariitéa qui ne +s'y opposa point.</p> + +<p>Notre case sous les grands cocotiers, qui était +restée déserte en mon absence, se rouvrit pour +nous. Le jardin était plus fouillis que jamais, et tout +envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches +roses avaient poussé et fleuri jusque dans notre +chambre... Nous reprîmes possession du logis +abandonné avec une joie triste. Rarahu y rapporta son +vieux chat fidèle, qui était demeuré son +meilleur ami et qui s'y retrouva en pays connu.<br> + ... Et tout fut encore comme aux anciens jours...</p> + +<p> </p> + +<h3>IX</h3> + +<p><br> + Les oiseaux commandés par la petite princesse m'avaient +donné la plus grande peine en route, la plus grande peine +que des oiseaux puissent donner. -- Une vingtaine survivaient, +sur trente qu'ils avaient été d'abord, encore se +trouvaient-ils très fatigués de leur +traversée, -- une vingtaine de petits êtres +dépeignés, gluants, piteux, qui avaient +été autrefois des pinsons, des linottes et des +chardonnerets. -- Cependant ils furent agréés par +l'enfant malade, dont les grands yeux noirs +s'éclairèrent à leur vue d'une joie +très vive.</p> + +<p>-- <i>Mea maitai!</i> (C'est bien, dit-elle, c'est bien, +Loti!)</p> + +<p>Les oiseaux avaient conservé un de leurs plus grands +charmes; -- déplumés, souffreteux, ils chantaient +tout de même, -- et la petite reine les écoutait +avec ravissement.</p> + +<p> </p> + +<h3>X</h3> + +<p>Papeete, 28 novembre 1873.</p> + +<p><br> + A sept heures du matin, -- heure délicieuse entre toutes +dans les pays du soleil, -- j'attendais, dans le jardin de la +reine, Taïmaha, à qui j'avais fait donner +rendez-vous.</p> + +<p>De l'avis même de Rarahu, Taïmaha était une +incompréhensible créature qu'elle avait à +peine pu voir depuis mon départ et qui ne lui avait jamais +donné que des réponses vagues ou +incohérentes au sujet des enfants de Rouéri.</p> + +<p>A l'heure dite, Taïmaha parut en souriant, et vint +s'asseoir près de moi. Pour la première fois je +voyais en plein jour cette femme qui, l'année +précédente, m'était apparue d'une +manière à moitié fantastique, la nuit, et +à l'instant du départ.</p> + +<p>-- Me voici, Loti, dit-elle, -- en allant au-devant de mes +premières questions, -- mais mon fils Taamari n'est pas +avec moi; deux fois j'avais chargé le chef de son district +de l'amener ici; mais il a peur de la mer, et il a refusé +de venir. Atario, lui, n'est plus à Tahiti; la vieille +Huahara l'a fait partir pour l'île de Raiatéa, +où une de ses soeurs désirait un fils.</p> + +<p>Je me heurtais encore contre l'impossible, -- contre l'inertie +et les inexplicables bizarreries du caractère maori.</p> + +<p>Taïmaha souriait. -- Je sentais qu'aucun reproche, aucune +supplication ne la toucheraient plus. Je savais que ni +prières, ni menaces, ni intervention de la reine ne +pourraient obtenir que dans des délais si courts on me +fît venir de si loin cet enfant que je voulais +connaître. Et je ne pouvais prendre mon parti de +m'éloigner pour toujours sans l'avoir vu.</p> + +<p>-- Taïmaha, dis-je après un moment de +réflexion silencieuse, nous allons partir ensemble pour +l'île de Moorea. Tu ne peux pas refuser au frère de +Rouéri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille +mère, pour lui montrer ton fils.</p> + +<p>Et pourtant j'étais bien avare de ces quelques jours +derniers passés à Papeete, bien jaloux de ces +dernières heures d'amour et d'étrange +bonheur...</p> + +<p> </p> + +<h3>XI</h3> + +<p><br> + Papeete, 29 novembre.</p> + +<p>Encore le chant rapide, et le bruit et la +frénésie de la <i>upa-upa</i>; encore la foule des +Tahitiennes devant le palais de Pomaré; une +dernière grande fête au clair des étoiles +comme autrefois.</p> + +<p>Assis sous la véranda de la reine, je tenais dans ma +main la main amaigrie de Rarahu, qui portait dans ses cheveux une +profusion inusitée de fleurs et de feuillage. Près +de nous était assise Taïmaha, qui nous contait sa vie +d'autrefois, sa vie avec Rouéri. Elle avait ses heures de +souvenir et de douce sensibilité; elle avait versé +des larmes vraies, en reconnaissant certain pareo bleu, -- pauvre +relique du passé que mon frère avait jadis +rapportée au foyer, et que moi j'avais trouvé +plaisir à ramener en Océanie.</p> + +<p>Notre voyage à Moorea était décidé +en principe; il n'y avait plus que les difficultés +matérielles qui en retardaient l'exécution.</p> + +<p> </p> + +<h3>XII</h3> + +<p><br> + 1er décembre 1873.</p> + +<p>Le départ pour Moorea s'organisa de grand matin sur la +plage.</p> + +<p>Le chef Tatari, qui rejoignait son île, donnait passage +à Taïmaha et à moi sur la recommandation de la +reine. -- Il emmenait aussi deux jeunes hommes de son district, +et deux petites filles qui tenaient des chats en laisse. Ce fut +en face même de la case abandonnée de Rouéri +que nous vînmes nous embarquer; le hasard avait +amené ce rapprochement.</p> + +<p>Ce n'était pas sans grand'peine que ce voyage avait pu +s'arranger, l'amiral ne comprenait point quelle nouvelle +fantaisie me prenait d'aller courir dans cette île de +Moorea, et, en raison du peu de temps que le <i>Rendeer</i> +devait passer à Papeete, il m'avait pendant deux jours +refusé l'autorisation de partir. De plus, les vents +régnants rendaient les communications difficiles entre les +deux pays, et la date de mon retour à Tahiti restait +problématique.</p> + +<p><br> + On mettait à l'eau la baleinière de Tatari; les +passagers apportaient leur léger bagage et prenaient +gaîment congé de leurs amis; nous allions +partir.</p> + +<p>A la dernière minute, Taïmaha, changeant +brusquement d'idée, refusa de me suivre; elle alla +s'appuyer contre la case de Rouéri, et, cachant sa +tête dans ses mains, elle se mit à pleurer.</p> + +<p>Ni mes prières, ni les conseils de Tatari ne purent +rien contre la décision inattendue de cette femme, et +force nous fut de nous éloigner sans elle.</p> + +<p> </p> + +<h3>XIII</h3> + +<p><br> + La traversée dura près de quatre heures; au large, +le vent était fort et la mer grosse, la baleinière +se remplit d'eau.</p> + +<p>Les deux chats passagers, fatigués de crier, +s'étaient couchés tout mouillés +auprès des deux petites filles, qui ne donnaient plus +signe de vie.</p> + +<p>Tout trempés, nous abordâmes loin du point que +nous voulions atteindre, dans une baie voisine du district de +Papetoaï, -- pays sauvage et enchanteur, où nous +tirâmes la baleinière au sec sur le corail.</p> + +<p><br> + Il y avait très loin, de ce lieu au district de Mataveri +qu'habitaient les parents de Taïmaha et le fils de mon +frère.</p> + +<p>Le chef Tauïro me donna pour guide son fils Tatari, et +nous partîmes tous deux par un sentier à peine +visible, sous une voûte admirable de palmiers et de +pandanus.</p> + +<p><br> + De loin en loin nous traversions des villages bâtis sous +bois, où les indigènes assis à l'ombre, +immobiles et rêveurs comme toujours, nous regardaient +passer. -- Des jeunes filles se détachaient des groupes, +et venaient en riant nous offrir des cocos ouverts et de l'eau +fraîche.</p> + +<p>A mi-chemin, nous fîmes halte chez le vieux chef +Taïrapa, du district de Téharosa. C'était un +grave vieillard à cheveux blancs, qui vint au-devant de +nous appuyé sur l'épaule d'une petite fille +délicieusement jolie.</p> + +<p>Jadis il avait vu l'Europe et la cour du roi Louis-Philippe. +Il nous conta ses impressions d'alors et ses étonnements; +on eût cru entendre le vieux Chactas contant aux Natchez sa +visite au Roi-Soleil.</p> + +<p> </p> + +<h3>XIV</h3> + +<p><br> + Vers trois heures de l'après-midi, je fis mes adieux au +chef Taïrapa, et continuai ma route.</p> + +<p>Nous marchâmes encore une heure environ, dans des +sentiers sablonneux, sur des terrains que Tatari me dit +appartenir à la reine Pomaré.</p> + +<p>Puis nous arrivâmes à une baie admirable, +où des milliers de cocotiers balançaient leur +tête au vent de la mer.</p> + +<p>On se sentait sous ces grands arbres aussi +écrasés, aussi infime, qu'un insecte microscopique +circulant sous de grands roseaux. -- Toutes ces hautes tiges +grêles étaient, comme le sol, d'une monotone couleur +de cendre; et, de loin en loin, un pandanus ou un laurier-rose +chargé de fleurs jetait une nuance éclatante sous +cette immense colonnade grise. -- La terre nue était +semée de débris de madrépores, de palmes +desséchées, de feuilles mortes. -- La mer, d'un +bleu foncé, déferlait sur une plage de coraux +brisés d'une blancheur de neige; à l'horizon +apparaissait Tahiti, à demi perdu dans la vapeur, +baigné dans la grande lumière tropicale.</p> + +<p>Le vent sifflait tristement là-dessous, comme parmi des +tuyaux d'orgues gigantesques; ma tête s'emplissait de +pensées sombres, d'impressions étranges, -- et ces +souvenirs de mon frère, que j'étais venu là +invoquer, revivaient comme ceux de mon enfance, à travers +la nuit du passé...</p> + +<p> </p> + +<h3>XV</h3> + +<p><br> + -- Voici, dit Tatari, les personnes de la famille de +Taïmaha; l'enfant que tu cherches doit être là, +ainsi que sa vieille grand'mère Hapoto.</p> + +<p>Nous apercevions en effet devant nous un groupe +d'indigènes assis à l'ombre; c'étaient des +enfants et des femmes dont les silhouettes obscures se +profilaient sur la mer étincelante.</p> + +<p>Mon coeur battait fort en approchant d'eux, à la +pensée que j'allais voir cet enfant inconnu, +déjà aimé, - pauvre petit sauvage, +lié à moi-même par les puissants liens du +sang.</p> + +<p>-- Celui-ci est Loti, le frère de Rouéri, -- +celle-ci est Hapoto, la mère de Taïmaha, dit Tatari +en me montrant une vieille femme qui me tendit sa main +tatouée.</p> + +<p>-- Et voici Taamari, continua-t-il, en désignant un +enfant qui était assis à mes pieds.</p> + +<p>J'avais pris dans mes bras avec amour cet enfant de mon +frère; -- je le regardais, cherchant à +reconnaître en lui les traits déjà lointains +de Rouéri. C'était un délicieux enfant, mais +je retrouvais dans sa figure ronde les traits seuls de sa +mère, le regard noir et velouté de +Taïmaha.</p> + +<p>Il me semblait bien jeune aussi: dans ce pays, où les +hommes et les plantes poussent si vite, j'attendais un grand +garçon de treize ans, au regard profond comme celui de +Georges, et pour la première fois un doute +amèrement triste me traversa l'esprit...</p> + +<p> </p> + +<h3>XVI</h3> + +<p><br> + Vérifier l'époque de la naissance de Taamari +était chose difficile, -- et j'interrogeai inutilement les +femmes. Là-bas où les saisons passent +inaperçues, dans un éternel été, la +notion des dates est incomplète, -- et les années +se comptent à peine.</p> + +<p><br> + -- Cependant, dit Hapoto, on avait remis au chef des +écrits qui étaient comme les actes de naissance de +tous les enfants de la famille, -- et ces papiers étaient +conservés dans le <i>farehau</i> du district.</p> + +<p>Une jeune fille, à ma prière, partit pour les +chercher, au village de Tehapeu, en demandant deux heures pour +aller et revenir.</p> + +<p><br> + Ce site où nous étions avait quelque chose de +magnifique et de terrible; rien dans les pays d'Europe ne peut +faire concevoir l'idée de ces paysages de la +Polynésie; ces splendeurs et cette tristesse ont +été créées pour d'autres imaginations +que les nôtres.</p> + +<p>Derrière nous, les grands pics +s'élançaient dans le ciel clair et profond. Dans +toute l'étendue de cette baie, déployée en +cercle immense, les cocotiers s'agitaient sur leurs grandes +tiges; la puissante lumière tropicale étincelait +partout. -- Le vent du large soufflait avec violence, les +feuilles mortes voltigeaient en tourbillons; la mer et le corail +faisaient grand bruit...</p> + +<p><br> + J'examinai ces gens qui m'entouraient; ils me semblaient +différents de ceux de Tahiti; leurs figures graves avaient +une expression plus sauvage.</p> + +<p>L'esprit s'endort avec l'habitude des voyages; on se fait +à tout, -- aux sites exotiques les plus singuliers, comme +aux visages les plus extra-ordinaires. A certaines heures +pourtant, quand l'esprit s'éveille et se retrouve +lui-même, on est frappé tout à coup de +l'étrangeté de ce qui vous entoure.</p> + +<p>Je regardais ces indigènes comme des inconnus, -- +pénétré pour la première fois des +différences radicales de nos races, de nos idées et +de nos impressions; bien que je fusse vêtu comme eux, et +que je comprisse leur langage, j'étais isolé au +milieu d'eux tous, autant que dans l'île du monde la plus +déserte.</p> + +<p>Je sentais lourdement l'effroyable distance qui me +séparait de ce petit coin de la terre qui est le mien, +l'immensité de la mer, et ma profonde solitude...</p> + +<p>Je regardai Taamari et l'appelai près de moi: il appuya +familièrement sur mes genoux sa petite tête brune. +Et je pensai à mon frère Georges qui dormait +à cette heure, du sommeil éternel, couché +dans les profondeurs de la mer, là-bas, sur la côte +lointaine du Bengale. -- Cet enfant était son fils, et une +famille issue de notre sang se perpétuerait dans ces +îles perdues...</p> + +<p>-- Loti, dit en se levant la vieille Hapoto, viens te reposer +dans ma case, qui est à cinq cents pas d'ici sur l'autre +plage. Tu y trouveras de quoi manger et dormir; tu y verras mon +fils Téharo, et vous conviendrez ensemble des moyens de +retourner à Tahiti, avec cet enfant que tu veux +emmener.</p> + +<p> </p> + +<h3>XVII</h3> + +<p><br> + La case de la vieille Hapoto était à quelques pas +de la mer; c'était la classique case maorie, avec les +vieux pavés de galets noirs, la muraille à jours, +et le toit de pandanus, repaire des scorpions et des cents-pieds. +-- Des pièces de bois massives soutenaient de grands lits +d'une forme antique, dont les rideaux étaient faits de +l'écorce distendue et assouplie du mûrier à +papier. -- Une table grossière composait, avec ces lits +primitifs, tout l'ameublement du logis; mais sur cette table +était posée une Bible tahitienne, qui venait +rappeler au visiteur que la religion du Christ était en +honneur dans cette chaumière perdue.</p> + +<p><br> + Téharo, le frère de Taïmaha, était un +homme de vingt-cinq ans, à la figure intelligente et +douce; il avait conservé de mon frère un souvenir +mêlé de respect et d'affection, et me reçut +avec joie.</p> + +<p>Il avait à sa disposition la baleinière du chef +du district, et nous convînmes de repartir pour Tahiti +dès que le vent et l'état de la mer nous le +permettraient.</p> + +<p>J'avais dit que j'étais habitué à la +nourriture indigène, et que je me contenterais comme le +reste de la famille des fruits de l'arbre-à-pain. Mais la +vieille Hapoto avait ordonné de grands préparatifs +pour mon repas du soir, qui devait être un festin. On +poursuivit plusieurs poules pour les étrangler, et on +alluma sur l'herbe un grand feu, destiné à cuire +pour moi le <i>feii</i> et les fruits de +l'arbre-à-pain.</p> + +<p> </p> + +<h3>XVIII</h3> + +<p><br> + Cependant le temps s'écoulait lentement. Il fallait plus +d'une heure encore avant que la jeune fille qui était +allée chercher les actes de naissance des enfants de +Taïmaha pût revenir.</p> + +<p>En l'attendant, je fis au bord de la mer, avec mes nouveaux +amis, une promenade qui m'a laissé un souvenir fantastique +comme celui d'un rêve.</p> + +<p>Depuis cet endroit jusqu'au district d'Afareahitu vers lequel +nous nous dirigions, le pays n'est plus qu'une étroite +bande de terrain, longue et sinueuse, resserrée entre la +mer et les mornes à pic, -- au flanc desquels sont +accrochées d'impénétrables forêts.</p> + +<p>Autour de moi, tout semblait de plus en plus s'assombrir. Le +soir, l'isolement, la tristesse inquiète qui me +pénétrait, prêtaient à ces paysages +quelque chose de désolé.</p> + +<p>C'étaient toujours des cocotiers, des lauriers-roses en +fleurs et des pandanus, tout cela étonnamment haut et +frêle, et courbé par le vent. Les longues tiges des +palmiers, penchées en tous sens, portaient +çà et là des touffes de lichen qui pendaient +comme des chevelures grises. -- Et puis, sous nos pieds, toujours +cette même terre nue et cendrée, criblée de +trous de crabes.</p> + +<p>Le sentier que nous suivions semblait abandonné: les +crabes bleus avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec +ce bruit particulier qu'ils font le soir. -- La montagne +était déjà pleine d'ombres.</p> + +<p>Le grand Téharo marchait près de moi, +rêveur et silencieux comme un Maori, et je tenais par la +main l'enfant de mon frère.</p> + +<p>De temps à autre, la voix douce de Taamari +s'élevait au milieu de tous les grands bruits monotones de +la nature; ses questions d'enfant étaient +incohérentes et singulières. -- J'entendais +cependant sans difficulté le langage de ce petit +être, que bien des gens qui parlent à Tahiti le +<i>dialecte de la plage</i> n'eussent pas compris; il parlait la +vieille langue maorie à peu près pure.</p> + +<p><br> + Nous vîmes poindre sur la mer une pirogue voilée, +qui revenait imprudemment de Tahiti; elle entra bientôt +dans les bassins intérieurs du récif, presque +couchée sous ce grand vent alizé.</p> + +<p>Il en sortit quelques indigènes, deux jeunes filles qui +se mirent à courir toutes mouillées, jetant au vent +triste la note inattendue de leurs éclats de rire.</p> + +<p>Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui +s'arrêta pour caresser le petit Taamari, et tira de son sac +des gâteaux qu'il lui donna.</p> + +<p>Cette prévenance de ce vieux pour cet enfant, et son +regard, me donnèrent une idée horrible...</p> + +<p>Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos +têtes, secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs +scorpions. -- Il passait des rafales qui courbaient ces grands +arbres comme un champ de roseaux; les feuilles mortes +voltigeaient follement sur la terre nue...</p> + +<p>Je fis cette réflexion naturelle, qu'il faudrait sans +doute rester plusieurs jours dans cette île avant qu'il +fût possible à une pirogue de prendre la mer; cela +arrive fréquemment entre Tahiti et Moorea. -- Le +départ du <i>Rendeer</i> était fixé aux +premiers jours de la semaine suivante; mon absence ne le +retarderait pas d'une heure, -- et les derniers moments que +j'aurais pu passer avec Rarahu, -- les derniers de la vie, +s'envoleraient ainsi loin d'elle.</p> + +<p><br> + Quand nous revînmes, la nuit tombait tout à fait. +-- Je n'avais prévu cette nuit, ni l'impression sinistre +que me causait son approche.</p> + +<p>Je commençais à sentir aussi l'engourdissement +et la soif de la fièvre; -- les impressions si vives de +cette journée l'avaient déterminée sans +doute, en même temps qu'un grand excès de +fatigue.</p> + +<p>Nous nous assîmes devant la case de la vieille +Hapoto.</p> + +<p>Il y avait là plusieurs jeunes filles couronnées +de fleurs, qui étaient venues des cases voisines pour voir +le <i>paoupa</i> (l'étranger) -- car il en vient rarement +dans ce district.</p> + +<p>-- Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi, -- c'est +toi, Mata-reva!...</p> + +<p>Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que +Rarahu m'avait donné jadis et contre lequel avait +prévalu celui de Loti.</p> + +<p>Elle avait appris ce nom dans le district d'Apiré, au +bord du ruisseau de Fataoua, où l'année +précédente elle m'avait vu.</p> + +<p><br> + La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects +étranges et imprévus, sous l'influence de la +fièvre et de la nuit. -- On entendait dans les bois de la +montagne le son plaintif et monotone des flûtes de +roseau.</p> + +<p>A quelques pas de là, sous un toit de chaume soutenu +par des pieux de bourao, on faisait la cuisine à mon +intention. -- Le vent balayait terriblement cette cuisine; des +hommes nus, avec de grands cheveux ébouriffés, +étaient accroupis là, comme des gnomes, autour +d'une épaisse fumée. -- Le mot "Toupapahou!", +prononcé près de moi, résonnait +étrangement à mes oreilles...</p> + +<p> </p> + +<h3>XIX</h3> + +<p><br> + Cependant la jeune fille qui avait été +envoyée chez le chef du district arriva, -- et je pus +encore lire à cette dernière lueur du jour les +quelques phrases tahitiennes qui rétablissaient la +vérité par des dates:</p> + +<blockquote> +<p>Ua fanau o Taamari i te Taïmaha,<br> + Est né le Taamari de la Taïmaha,<br> + I te mahana pae no Tiurai 1864...<br> + le jour cinq de juillet 1864...<br> + Ua fanau o Atario i te Taïmaha.<br> + Est né le Atario de la Taïmaha,<br> + I te mahana piti no Aote 1865...<br> + le jour deux de août 1865...</p> +</blockquote> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . .</p> + +<p>Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans +mon coeur, -- et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas +croire. -- Chose étrange, je m'étais attaché +à l'idée de cette famille tahitienne, -- et ce vide +qui se faisait là me causait une douleur +mystérieuse et profonde; c'était quelque chose +comme si mon frère perdu eût été +plongé plus avant et pour jamais dans le néant; +tout ce qui était lui s'enfonçait dans la nuit, +c'était comme s'il fût mort une seconde fois. -- Et +il semblait que ces îles fussent devenues subitement +désertes, -- que tout le charme de l'Océanie +fût mort du même coup, et que rien ne +m'attachât plus à ce pays.</p> + +<p><br> + -- Es-tu bien sûr, disait d'une voix tremblante la +mère de Taïmaha, -- pauvre vieille femme à +moitié sauvage, -- es-tu bien sûr, Loti, des choses +que tu viens nous dire?...</p> + +<p>Je leur affirmai à tous ce mensonge. -- Taïmaha +avait fait ce que fait plus d'une incompréhensible +Tahitienne; après le départ de Rouéri, elle +avait pris un autre amant européen; on ne voyage +guère, entre le district de Matavéri et Papeete; +elle avait pu tromper sa mère, son frère et ses +soeurs, en leur cachant pendant deux ans le départ de +celui auquel ils<br> + l'avaient confiée, -- après quoi elle était +venue le pleurer à Moorea. -- Elle l'avait +réellement pleuré pourtant, et peut-être +n'avait-elle aimé que lui.</p> + +<p>Le petit Taamari était encore près de moi, la +tête appuyée sur mes genoux. -- La vieille Hapoto le +tira rudement par le bras. -- Elle se cacha la figure dans ses +mains ridées et couvertes de tatouages; un peu +après, je l'entendis pleurer...</p> + +<p> </p> + +<h3>XX</h3> + +<p><br> + Je restai là longtemps assis, tenant toujours en main les +papiers du chef, et cherchant à rassembler mes +idées embrouillées par la fièvre.</p> + +<p>Je m'étais laissé abuser comme un enfant +naïf par la parole de cette femme; je maudissais cette +créature, qui m'avait poussé dans cette île +désolée, tandis qu'à Tahiti Rarahu +m'attendait, et que le temps irréparable s'envolait pour +nous deux.</p> + +<p>Les jeunes filles étaient toujours là assises, +avec leurs couronnes de gardénias qui répandaient +leur parfum du soir; tous étaient immobiles, la tête +tournée vers la forêt, groupés, comme pour +s'unir contre l'obscurité envahissante, contre la solitude +et le voisinage des bois.</p> + +<p>Le vent gémissait plus fort, il faisait froid et il +faisait nuit...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXI</h3> + +<p><br> + Je fis peu d'honneur au souper qui m'était offert, et, +Téharo m'ayant abandonné son lit, je +m'étendis sur les nattes blanches, essayant du sommeil +pour calmer ma tête troublée.</p> + +<p>Lui, Téharo, s'engageait à veiller jusqu'au +jour, afin que rien ne retardât notre départ pour +Tahiti, si, vers le matin, le vent venait à s'apaiser.</p> + +<p>La famille prit son repas du soir, -- et tous +s'étendirent silencieusement sur leurs lits de chaume, +roulés comme des momies d'Égypte dans leurs pareos +sombres, -- la nuque reposant à l'antique sur des supports +en bois de bambou.</p> + +<p>La lampe d'huile de cocotier, tourmentée par le vent, +ne tarda pas à mourir, et l'obscurité devint +profonde.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXII</h3> + +<p><br> + Alors commença une nuit étrange, toute remplie de +visions fantastiques et d'épouvante.</p> + +<p>Les draperies d'écorce de mûrier voltigeaient +autour de moi avec des frôlements d'ailes de +chauves-souris, le terrible vent de la mer passait sur ma +tête. Je tremblais de froid sous mon pareo. -- Je sentais +toutes les terreurs, toutes les angoisses des enfants +abandonnés...</p> + +<p>Où trouver en français des mots qui traduisent +quelque chose de cette nuit polynésienne, de ces bruits +désolés de la nature, -- de ces grands bois +sonores, de cette solitude dans l'immensité de cet +océan, -- de ces forêts remplies de sifflements et +de rumeurs étranges, peuplées de fantômes; -- +les Toupapahous de la légende océanienne, courant +dans les bois avec des cris lamentables, -- des visages bleus, -- +des dents aiguës et de grandes chevelures...</p> + +<p>Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix +humaines qui me fit du bien; et puis une main prit doucement la +mienne:</p> + +<p>C'était Téharo qui venait voir si j'avais encore +la fièvre.</p> + +<p>Je lui dis que j'avais aussi le délire par instants, et +d'étranges visions, -- et le priai de rester près +de moi. Ces choses sont familières aux Maoris, et ne les +étonnent jamais.</p> + +<p>Il garda ma main dans la sienne, et sa présence apporta +du calme à mon imagination.</p> + +<p>Il arriva aussi que, la fièvre suivant son cours, j'eus +moins froid, -- et finis par m'endormir.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIII</h3> + +<p><br> + A trois heures du matin, Téharo m'éveilla. -- A ce +moment je me crus là-bas, à Brightbury, +couché dans ma chambre d'enfant, sous le toit béni +de la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux +tilleuls de la cour remuer sous ma fenêtre leurs branches +moussues, -- et le bruit familier du ruisseau sous les +peupliers...</p> + +<p>Mais c'étaient les grandes palmes des cocotiers qui se +froissaient au dehors, -- et la mer qui rendait sa plainte +éternelle sur les récifs de corail.</p> + +<p>Téharo m'éveillait pour partir; le temps +s'était calmé, et on apprêtait la +pirogue.</p> + +<p>Quand je fus dehors, j'en éprouvai du bien; mais +j'avais la fièvre encore, et la tête me tournait un +peu.</p> + +<p>Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans +l'obscurité les mâts, les voiles et les pagayes.</p> + +<p>Je m'étendis, épuisé, dans l'embarcation, +et nous partîmes.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIV</h3> + +<p><br> + C'était une nuit sans lune. -- Cependant à la +lueur diffuse des étoiles on distinguait nettement les +forêts suspendues au-dessus de nos têtes, -- et les +tiges blanches des grands cocotiers penchés.</p> + +<p>Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse +imprudente, au moment de passer en pleine nuit la ceinture des +récifs; les Maoris exprimaient tout bas leur frayeur, de +courir ainsi par mauvais temps dans l'obscurité.</p> + +<p>La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les +redoutables rameaux blancs écorchèrent sa quille +avec un bruit sourd, mais ils se brisèrent, et nous +passâmes.</p> + +<p>Au large, la brise tomba; -- subitement le calme se fit. +Ballottés par une houle énorme, dans une nuit +profonde, nous n'avancions plus; il fallut pagayer.</p> + +<p>Cependant la fièvre était passée; j'avais +pu me lever, et prendre en main le gouvernail. -- Je vis alors +qu'une vieille femme était étendue au fond de la +pirogue; c'était Hapoto, qui nous avait suivis pour aller +parler à Taïmaha.</p> + +<p>Quand la mer se fut calmée comme le vent, le jour +était près de paraître.</p> + +<p>Nous aperçûmes bientôt les premières +lueurs de l'aube; -- et les hauts pics de Moorea, qui +déjà s'éloignaient, prirent une +légère teinte rose.</p> + +<p>La vieille femme étendue à mes pieds +était immobile et semblait évanouie; mais les +Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que lui avaient +donné la fatigue et l'excès de la frayeur; ils +parlaient bas pour ne point la troubler.</p> + +<p>Chacun de nous procéda sans bruit à sa toilette, +en se plongeant dans l'eau de la mer. -- Après quoi nous +fîmes des cigarettes de pandanus en attendant le +soleil.</p> + +<p>Le lever du jour fut calme et splendide; tous les +fantômes de la nuit s'étaient envolés; je +m'éveillais de ces rêves sinistres avec une intime +sensation de bien-être physique.</p> + +<p>Et bientôt, quand j'aperçus Tahiti, Papeete, la +case de la reine, celle de mon frère, au beau soleil du +matin; -- Moorea, non plus sombre et fantastique, mais +baignée de lumière, je vis combien j'aimais encore +ce pays, malgré ce vide qui venait de se faire pour moi, +et ces liens du sang qui n'existaient plus; -- et je pris en +courant le chemin de la chère petite case où Rarahu +m'attendait...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>XXV</h3> + +<p><br> + ... Le jour fixé par la petite princesse pour +lâcher dans la campagne les oiseaux chanteurs était +arrivé.</p> + +<p>Nous étions cinq personnes qui devions procéder +à cette importante opération, et, une voiture +partie de chez la reine nous ayant déposés à +l'entrée des sentiers de Fataoua, nous nous +enfonçâmes sous bois.</p> + +<p>La petite Pomaré qu'on nous avait confiée +marchait tout doucement entre Rarahu et moi qui, tous deux, lui +donnions la main; deux suivantes venaient par derrière, +portant sur un bâton la cage et ses précieux +habitants.</p> + +<p>Ce fut dans un recoin délicieux du bois de Fataoua, +loin de toute habitation humaine, que l'enfant désira +s'arrêter.</p> + +<p>C'était le soir; le soleil déjà +très bas ne pénétrait plus guère sous +l'épais couvert de la forêt; au-dessus de toute +cette végétation, il y avait encore les grands +mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une lumière +bleuâtre, qui descendait d'en haut comme dans les caves, +tombait à terre sur un tapis de fougères fines et +exquises; sous les grands arbres s'étalaient des +citronniers tout blancs de fleurs. -- On entendait de loin dans +l'air humide le bruit de la grande cascade; -- autrement, +c'était toujours ce silence des bois de la +Polynésie, -- sombre pays enchanté, auquel il +semble qu'il manque la vie.</p> + +<p>La petite-fille de Pomaré, grave et sérieuse, +ouvrit elle-même la porte aux oiseaux, -- et puis nous nous +retirâmes tous pour ne point troubler ce départ.</p> + +<p>Mais les petites bêtes avaient l'air peu +disposées à prendre la volée. Celle qui la +première passa la tête à la porte, -- une +grosse linotte sans queue, -- parut examiner attentivement les +lieux, et puis elle rentra, effrayée de ce silence et de +cet air solennel, -- pour dire aux autres sans doute: "Vous vous +trouverez mal dans ce pays; le Créateur n'y avait point +mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour nous."</p> + +<p>Il fallut les prendre tous à la main pour les +décider à sortir, et quand toute la bande fut +dehors, sautillant de branche en branche d'un air inquiet, -- +nous retournâmes sur nos pas.</p> + +<p>Il faisait déjà presque nuit. Nous les +entendîmes derrière nous jusqu'au moment où +nous fûmes hors des grands bois...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVI</h3> + +<p><br> + ...Je ne puis exprimer l'effet étrange que me produisait +Rarahu lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de +cette impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle +était sûre de ce qu'elle allait dire, et +désirait que j'en fusse particulièrement +frappé. Sa voix avait alors une douceur +indéfinissable, un bizarre charme de +pénétration et de tristesse; il y avait des mots, +des phrases qu'elle prononçait bien; -- et alors il +semblait que ce fût une jeune fille de ma race et de mon +sang; il semblait que tout à coup cela nous +rapprochât l'un de l'autre, d'une manière +mystérieuse et inattendue...</p> + +<p>Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer à +me garder auprès d'elle, que ce projet d'autrefois +était abandonné comme un rêve d'enfant, que +tout cela était bien impossible et bien fini pour jamais. +Nos jours étaient comptés. -- Tout au plus +parlais-je de revenir, et encore, elle n'y croyait pas. En mon +absence, je ne sais ce qu'avait fait la pauvre petite; on ne lui +avait pas connu d'amants européens, c'était tout ce +que j'avais désiré apprendre. -- J'avais +conservé au moins sur son imagination une sorte de +prestige que la séparation ne m'avait pas enlevé, +et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; à mon retour, +tout l'amour que peut donner une petite fille passionnée +de seize ans, elle me l'avait prodigué sans mesure, -- et +pourtant, je le voyais bien, en même temps que nos derniers +jours s'envolaient, Rarahu s'éloignait de moi; elle +souriait toujours de son même sourire tranquille, mais je +sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de +désenchantement, de sourde irritation, et de toutes les +passions effrénées des enfants sauvages.</p> + +<p>Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant!</p> + +<p>Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue...</p> + +<p>-- Oh! ma chère petite amie, lui disais-je, ô ma +bien-aimée, tu seras sage, après mon départ. +Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu crois en Dieu, toi +aussi; prie, au moins, -- et nous nous reverrons encore dans +l'éternité.</p> + +<p>"Pars, toi aussi, lui disais-je à genoux; va, loin de +cette ville de Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie, +dans un district éloigné où ne viennent pas +les Européens; -- tu te marieras comme elle, tu auras une +famille comme les femmes chrétiennes; avec de petits +enfants qui t'appartiendront et que tu garderas près de +toi, tu seras heureuse...</p> + +<p>Alors et toujours, ce même incompréhensible +sourire paraissait sur ses lèvres; -- elle baissait la +tête et ne répondait plus. -- Et je comprenais bien +qu'après mon départ elle serait une des petites +filles les plus folles, et les plus perdues de Papeete.</p> + +<p>Quelle angoisse c'était, mon Dieu, quand, silencieuse +et distraite, -- à tout ce que je trouvais de suppliant et +de passionné à lui dire, -- elle souriait de son +même sourire de sombre insouciance, de doute et +d'ironie...</p> + +<p>Y a-t-il une souffrance comparable à celle-là: +aimer, et sentir qu'on ne vous écoute plus? -- que ce +coeur qui vous appartenait se ferme, quoi que vous fassiez? -- +que le côté sombre et inexplicable de sa nature +reprend sur lui sa force et ses droits?...</p> + +<p>Et pourtant on aime de toute son âme cette âme qui +vous échappe. Et puis, la mort est là qui attend; +elle va prendre bientôt ce corps adoré, qui est la +chair de votre chair. La mort sans résurrection, sans +espoir, -- puisque celle-là même qui va mourir ne +croit plus à rien de ce qui sauve et fait revivre...</p> + +<p>Si cette âme était tout à fait mauvaise et +perdue, on en ferait le sacrifice comme d'une chose impure... +Mais, sentir qu'elle souffre, savoir qu'elle a été +douce, aimante, et pure!... -- C'est comme un voile de +ténèbres qui l'enveloppe, -- une mort +anticipée qui l'étreint et qui la glace. +Peut-être ne serait-il pas impossible de la sauver encore, +-- mais il faut partir, s'en aller pour toujours, -- et le temps +passe et on ne peut rien!...</p> + +<p>Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes; -- +on veut s'enivrer à la dernière heure de tout ce +qui va vous être enlevé sans retour, -- et prendre +encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on peut arracher +à la vie de joies délirantes et de sensations +fiévreuses...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVII</h3> + +<p><br> + ...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur +la route d'Apiré. C'était l'avant-veille du +départ.</p> + +<p>Il faisait une accablante chaleur d'orage. -- L'air +était chargé de senteurs de goyaves mûres; +toutes les plantes étaient énervées. De +jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes +immobiles sur un ciel noir et plombé; le morne de Fataoua +montrait dans les nuages ses cornes et ses dents; ces montagnes +de basalte semblaient peser lourdes et chaudes sur nos +têtes, et oppresser nos pensées comme nos sens.</p> + +<p>Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin, +se levèrent à notre approche et s'avancèrent +vers nous.</p> + +<p>L'une qui était vieille, cassée, tatouée +entraînait par la main l'autre, qui était encore +belle et jeune; -- c'était Hapoto, et sa fille +Taïmaha.</p> + +<p>-- Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne à +Taïmaha...</p> + +<p>Taïmaha souriait de son éternel sourire en +baissant les yeux comme un enfant pris en faute, mais qui n'a pas +conscience du mal qu'il a fait et n'en éprouve aucun +remords.</p> + +<p>-- Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui!</p> + +<p>Je pardonnai à cette femme, et prit sa main qu'elle me +tendait. -- Il ne nous est pas possible, à nous qui sommes +nés sur l'autre face du monde, de juger ou seulement de +comprendre ces natures incomplètes, si différentes +des nôtres, chez qui le fond demeure mystérieux et +sauvage, et où l'on trouve pourtant, à certaines +heures, tant de charme d'amour, et d'exquise +sensibilité.</p> + +<p>Taïmaha avait à me remettre un objet bien +précieux, -- une relique d'autrefois, -- le pareo de +Rouéri que, sur sa demande, je lui avais +confié.</p> + +<p>Elle l'avait blanchi et réparé avec un soin +extrême. Elle parut émue cependant, et une larme +trembla dans ses yeux quand elle me remit ce souvenir -- qui +allait retourner avec moi là-bas, à Brightbury +d'où je l'avais emporté.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXVIII</h3> + +<p><br> + Dans une dernière visite que je fis à +Pomaré, je lui recommandai Rarahu.</p> + +<p>-- ... Et quand même, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en +ferais-tu?...</p> + +<p>-- Je reviendrai, répondis-je en hésitant.</p> + +<p>-- Loti!... ton frère aussi devait revenir!... Vous +dites tous cela, continua-t-elle lentement, comme repassant ses +propres souvenirs. -- Quand vous quittez mon pays, vous dites +tous cela. -- Mais la terre britannique (<i>te funua +piritania</i>) est loin de la Polynésie; de tous ceux que +j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus...</p> + +<p>"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa +petite-fille. -- Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXIX</h3> + +<p><br> + Le soir, Rarahu et moi, nous étions assis sous la +véranda de notre case; on entendait partout dans l'herbe +les bruits de cigales des soirs d'été. -- Les +branches non émondées des orangers et des hibiscus +donnaient à notre demeure un air d'abandon et de ruine; +nous étions à moitié cachés sous +leurs masses capricieuses et touffues.</p> + +<p>-- Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton +enfance, qu'autrefois tu savais prier avec amour?</p> + +<p>-- Quand l'homme est mort, répondit lentement Rarahu, +et enfoui sous la terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire +sortir?</p> + +<p>-- Pourtant, dis-je encore, en me rattachant à +certaines croyances sombres qu'elle n'avait pas perdues, -- +pourtant tu as peur des fantômes; tu sais bien qu'à +cette heure même, autour de nous, dans ces arbres, +peut-être il y en a...</p> + +<p>-- Ah! oui, dit-elle avec un frisson, -- après, il y a +peut-être le Toupapahou; après la mort, il y a le +fantôme qui, quelque temps, paraît encore, et +rôde incertain dans les bois; -- mais je pense que le +Toupapahou s'éteint aussi, quand, à la longue, il +n'a plus de forme sous la terre, -- et qu'alors c'est la +fin...</p> + +<p>Je n'oublierai jamais cette voix fraîche d'enfant, +prononçant dans sa langue douce et singulière +d'aussi sombres choses...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXX</h3> + +<p><br> + C'était le dernier jour...</p> + +<p>Le soleil d'Océanie s'était levé aussi +radieux qu'à l'ordinaire sur "Tahiti la +délicieuse"; -- ce que souffrent dans leur coeur les +hommes qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec +l'éternelle nature, et n'entrave jamais ses fêtes +inconscientes.</p> + +<p>Depuis le matin nous étions debout tous deux, et bien +empressés. -- Les préparatifs du départ +apportent souvent une diversion heureuse à la tristesse de +ceux qui vont se quitter, -- et ce cas était le +nôtre...</p> + +<p><br> + Il nous fallait emballer le produit de toutes nos pêches, +de toutes nos expéditions sur les récifs; tous nos +coquillages, tous nos madrépores rares, qui, en mon +absence, avaient séché sur l'herbe du jardin, et +ressemblaient maintenant à de grands lichens fins et +compliqués plus blancs que de la neige.</p> + +<p>Rarahu déployait une activité extrême, et +faisait beaucoup d'ouvrage, ce qui n'est point habituel aux +femmes tahitiennes; tout ce mouvement trompait sa douleur. -- Je +sentais bien que son coeur se déchirait en me voyant +partir; je la retrouvais elle-même, et je reprenais un peu +de confiance et d'espoir...</p> + +<p>Nous avions à emballer une quantité d'objets, -- +une foule de choses qui eussent fait sourire beaucoup de gens: +des branches des goyaviers d'Apiré, des branches des +arbres de notre jardin, des morceaux de l'écorce des +grands cocotiers qui ombrageaient notre case...</p> + +<p>Plusieurs couronnes fanées de Rarahu, -- toutes celles +des derniers jours, -- faisaient aussi partie de mon bagage, -- +avec des gerbes de fougères, et des gerbes de fleurs. +Rarahu y ajoutait encore des touffes de reva-reva, +renfermées dans des boîtes de bois odorant, et de +délicates couronnes en paille de peïa, qu'elle avait +fait tresser pour moi.</p> + +<p>Et tout cela emplissait des caisses en quantité, tout +cela constituait un train de départ énorme...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXI</h3> + +<p><br> + Vers deux heures nous eûmes terminé ces grands +préparatifs. Rarahu mit sa plus belle tapa de mousseline +blanche, plaça des gardénias dans ses cheveux +dénoués, -- et nous sortîmes de chez +nous.</p> + +<p>Je voulais avant de partir revoir une dernière fois +Faaa, les grands cocotiers et les grandes plages de corail; je +voulais jeter un coup d'oeil dernier sur tous ces paysages +tahitiens; je voulais revoir Apiré, et me baigner encore +avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je +désirais dire adieu à une foule d'amis +indigènes; je voulais voir tout et tout le monde, je ne +pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et l'heure passait, +et nous ne savions plus auquel courir...</p> + +<p>Ceux-là seuls qui ont dû abandonner pour toujours +des lieux et des êtres chéris peuvent comprendre +cette agitation du départ, et cette tristesse +inquiète, qui oppresse comme une souffrance +physique...</p> + +<p><br> + Il était déjà tard quand nous +arrivâmes à Apiré, au ruisseau de +Fataoua.</p> + +<p>Mais tout était encore là comme dans le bon +vieux temps; au bord de l'eau, la société +était nombreuse et choisie; il y avait toujours +Tétouara la négresse, qui trônait au milieu +de sa cour, et une foule de jeunes femmes qui plongeaient et +nageaient comme des poissons, avec la plus insouciante +gaîté du monde.</p> + +<p>Nous passâmes tous deux, nous donnant la main comme +autrefois, et disant doucement bonjour de droite et de gauche +à tous ces visages connus et amis. A notre approche les +éclats de rire avaient cessé; la petite figure +douce et profondément sérieuse de Rarahu, sa robe +blanche traînante comme celle d'une mariée, son +regard triste avaient imposé le silence...</p> + +<p>Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et +respectent la douleur. On savait que Rarahu était la +<i>petite femme de Loti</i>; on savait que le sentiment qui nous +unissait n'était point une chose banale et ordinaire; -- +on savait surtout qu'on nous voyait pour la dernière +fois.</p> + +<p><br> + Nous tournâmes à droite, par un étroit +sentier bien connu. -- A quelques pas plus loin, sous l'ombrage +triste des goyaviers, était ce bassin plus isolé +où s'était passée l'enfance de Rarahu, et +qu'autrefois nous considérions un peu comme notre +propriété particulière.</p> + +<p><br> + Nous trouvâmes là deux jeunes filles inconnues, +très belles, malgré la dureté farouche de +leurs traits: elles étaient vêtues, l'une de rose, +l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit +étaient crêpés comme ceux des femmes de +Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi l'expression de sauvage +ironie.</p> + +<p>Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds +baignant dans l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un +air de l'archipel des Marquises.</p> + +<p>Elles se sauvèrent en nous voyant paraître, et, +comme nous l'avions désiré, nous restâmes +seuls.</p> + +<p> </p> + +<h4>XXXII</h4> + +<p><br> + Nous n'étions pas revenus là depuis le retour du +<i>Rendeer</i> à Tahiti. -- En nous retrouvant dans ce +petit recoin qui jadis était à nous, nous +éprouvâmes une émotion vive, -- et aussi une +sensation délicieuse, qu'aucun autre lieu au monde +n'eût été capable de nous causer.</p> + +<p>Tout était bien resté tel qu'autrefois, dans cet +endroit où l'air avait toujours la fraîcheur de +l'eau courante; nous connaissions là toutes les pierres, +toutes les branches, -- tout, jusqu'aux moindres mousses. -- Rien +n'avait changé; c'étaient bien ces mêmes +herbes et cette même odeur, -- mélangée de +plantes aromatiques et de goyaves mûres.</p> + +<p>Nous suspendîmes nos vêtements aux branches, -- et +puis nous nous assîmes dans l'eau, savourant le plaisir de +nous retrouver encore, et pour la dernière fois, en pareo, +au baisser du soleil, dans le ruisseau de Fataoua.</p> + +<p><br> + Cette eau, claire, délicieuse, arrivait de l'Oroena par +la grande cascade. -- Le ruisseau courait sur de grosses pierres +luisantes, entre lesquelles sortaient les troncs frêles des +goyaviers. -- Les branches de ces arbustes se penchaient en +voûte au-dessus de nos têtes, et dessinaient sur ce +miroir légèrement agité les mille +découpures de leur feuillage. -- Les fruits mûrs +tombaient dans l'eau; le ruisseau en roulait; son lit +était semé de goyaves, d'oranges et de citrons.</p> + +<p>Nous ne disions rien tous deux; -- assis près l'un de +l'autre, nous devinions mutuellement nos pensées tristes, +sans avoir besoin de troubler ce silence pour nous les +communiquer.</p> + +<p>Les frêles poissons et les tout petits lézards +bleus se promenaient aussi tranquillement que s'il n'y eût +eu là aucun être humain; nous étions +tellement immobiles, que les <i>varos</i>, si craintifs, +sortaient des pierres et circulaient autour de nous.</p> + +<p>Le soleil qui baissait déjà, -- le dernier +soleil de mon dernier soir d'Océanie, -- éclairait +certaines branches de lueurs chaudes et dorées; j'admirais +toutes ces choses pour la dernière fois. Les sensitives +commençaient à replier pour la nuit leurs feuilles +délicates; -- les mimosas légers, les goyaviers +noirs, avaient déjà pris leurs teintes du soir, -- +et ce soir était le dernier, -- et demain, au lever du +soleil, j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma +petite amie bien-aimée allaient disparaître, comme +s'évanouit le décor de l'acte qui vient de +finir...</p> + +<p>Celui-là était un acte de féerie au +milieu de ma vie, -- mais il était fini sans retour!... +Finis les rêves, les émotions douces, enivrantes, ou +poignantes de tristesse, -- tout était fini, était +mort...</p> + +<p>Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les +miennes... De grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes +silencieuses, qui tombaient pressées, comme d'un vase trop +plein...</p> + +<p>-- Loti, dit-elle, je suis à toi... je suis ta petite +femme, n'est-ce pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je +prie, et je prierai... Va, tout ce que tu m'as demandé, je +le ferai... Demain je quitterai Papeete en même temps que +toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec Tiahoui, je +n'aurai point d'autre époux, et, jusqu'à ce que je +meure, je prierai pour toi...</p> + +<p>Alors les sanglots coupèrent les paroles de Rarahu, qui +passa ses deux bras autour de moi et appuya sa tête sur mes +genoux... Je pleurai aussi, mais des larmes douces; -- j'avais +retrouvé ma petite amie, elle était brisée, +elle était sauvée. Je pouvais la quitter +maintenant, puisque nos destinées nous séparaient +d'une manière irrévocable et fatale; ce +départ aurait moins d'amertume, moins d'angoisse +déchirante; je pouvais m'en aller au moins avec +d'incertaines mais consolantes pensées de retour, -- +peut-être aussi avec de vagues espérances dans +l'éternité!<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIII</h3> + +<p><br> + Le soir il y avait grand bal chez Pomaré, bal d'adieu +offert aux officiers du <i>Rendeer</i>. -- On devait danser +jusqu'à l'heure de l'appareillage, que "l'amiral à +cheveux blancs" avait fixé pour le lever du jour.</p> + +<p>Et Rarahu et moi, nous avions décidé d'y +assister.</p> + +<p>Il y avait énormément de monde à ce bal, +pour un bal de Papeete; toutes les Tahitiennes de la cour, +quelques femmes européennes, tout ce qu'avait pu fournir +le personnel de la colonie, et puis tous les officiers du +<i>Rendeer</i>, et tous les fonctionnaires français.</p> + +<p>Rarahu naturellement n'était point admise dans le salon +de la fête; mais, pendant que la foule dansait +fiévreusement la <i>upa-upa</i> dans les jardins, elle et +quelques autres jeunes femmes dans une situation semblable, +privilégiées de la reine, avaient été +invitées à prendre place sous la véranda, +sur une banquette d'où elles pouvaient, tout aussi bien +qu'à l'intérieur, voir et être vues. -- Et +avec le laisser-aller tahitien, on trouvait tout naturel que je +vinsse souvent m'accouder à la fenêtre, pour causer +avec ma petite amie.</p> + +<p>En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle +était éclairée comme une vision, par la +lueur rouge des lampes, mêlée aux rayons bleus de la +lune; sa robe blanche et son collier de perles brillaient sur le +fond sombre du dehors.</p> + +<p><br> + Vers minuit, la reine m'appela d'un signe. -- On emportait sa +petite-fille malade qui avait exigé qu'on l'habillât +pour ce bal. -- La petite Pomaré avait voulu me dire adieu +avant de se laisser endormir.</p> + +<p><br> + Malgré tout, ce bal était triste; les officiers du +<i>Rendeer</i>, qui étaient en majorité, y jetaient +une impression de départ et de séparation contre +laquelle on ne pouvait réagir. -- Il y avait là de +jeunes hommes, qui allaient dire adieu à leurs +maîtresses, à leur vie de nonchalance et de plaisir; +il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou trois fois dans le +courant de leur existence étaient venus à Tahiti, +qui savaient que maintenant leur carrière était +finie, et dont le coeur se serrait en songeant qu'ils ne +reviendraient plus...</p> + +<p>La princesse Ariitéa vint à moi, plus +animée que de coutume, et parlant plus vite:</p> + +<p>-- La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au +piano; de jouer la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la +jouer très vite; de la continuer sans interruption par une +autre danse, -- et puis encore par une troisième, -- afin +de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir.</p> + +<p>Je jouai avec fièvre, en m'étourdissant +moi-même, tout ce que je trouvai au hasard sur le piano. -- +Je réussis pour une heure à ranimer le bal; mais +c'était une animation factice, -- et je ne pouvais pas +plus longtemps la soutenir.</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXIV</h3> + +<p><br> + Vers trois heures du matin, quand le salon fut vide, +j'étais encore au piano, jouant je ne sais quels airs +insensés, accompagnés dans le lointain par la +<i>upa-upa</i> qui râlait au dehors.</p> + +<p>J'étais seul avec la vieille reine, qui était +restée pensive et immobile dans son grand fauteuil +doré. -- Elle avait l'air d'une idole incorrecte et +sombre, parée avec un luxe encore sauvage.</p> + +<p>Le salon de Pomaré avait cet aspect triste des fins de +bal; un grand désordre, une grande salle vide; des bougies +s'éteignant dans les torchères, tourmentées +par le vent de la nuit.</p> + +<p>La reine se leva péniblement, dans les plis de sa robe +de velours cramoisi. -- Elle vit Rarahu qui se tenait près +de la porte, debout et silencieuse. -- Elle comprit et lui fit +signe d'entrer.</p> + +<p>Rarahu entra... timide, les yeux baissés, et s'approcha +de la reine. -- Apparaissant après ce bal, dans cette +salle déserte, dans ce silence, avec sa longue +traîne de mousseline blanche, ses pieds nus, ses longs +cheveux flottants, sa couronne de gardénias blancs, -- et +ses yeux agrandis par les larmes, -- elle avait l'air d'une +willi, d'une vision délicieuse de la nuit.</p> + +<p>-- Tu as à me parler, Loti, sans doute; tu veux me +demander de veiller sur elle, dit la vieille reine avec +bienveillance. Mais c'est elle, je le crains, qui ne le voudra +pas...</p> + +<p>-- Madame, répondis-je, elle va partir demain pour +Papéuriri, demander l'hospitalité à Tiahoui +son amie. -- Là-bas comme ici, je vous supplie de ne pas +l'abandonner. On ne la reverra plus à Papeete.</p> + +<p>-- Ah!... dit la reine, de sa grosse voix +étonnée, et visiblement émue... C'est bien, +cela, mon enfant; c'est bien... à Papeete tu aurais +été bien vite une petite fille perdue...</p> + +<p>Nous pleurions tous les deux, ou pour mieux dire, tous les +trois: la vieille reine nous tenait les mains, et ses yeux +d'ordinaire si durs se mouillaient de larmes.</p> + +<p>-- Eh bien, mon enfant, dit-elle, il ne faut pas +différer ce départ. -- Si tes préparatifs, +comme je le pense, ne sont pas longs à faire, veux-tu +partir ce matin même, un peu après le soleil, vers +sept heures, dans la voiture qui emmènera ma belle-fille +Moé? Moé s'en va à Atimaono, prendre le +navire qui doit la conduire dans sa possession de +Raïatéa. -- Vous coucherez la nuit prochaine à +Maraa, et demain matin vous serez à Papéuriri, +où, en passant, la voiture te déposera.</p> + +<p>Rarahu sourit à travers ses larmes, à cette +idée qui lui causait une joie d'enfant, de partir avec la +jeune reine de Raïatéa.</p> + +<p>Il y avait entre Rarahu et Moé une affinité +mystérieuse; -- étrangement malheureuses toutes +deux, et brisées, elles avaient le même +caractère, les mêmes allures et le même genre +de charme.</p> + +<p><br> + Rarahu répondit qu'elle serait prête. -- La pauvre +petite en effet n'avait guère à emporter que +quelques robes de mousseline de diverses couleurs, -- et son +fidèle vieux chat gris...</p> + +<p><br> + Et nous prîmes congé de Pomaré, en serrant +avec effusion et de tout notre coeur ses vieilles mains royales. +-- La princesse Ariitéa, qui avait reparu dans le salon, +vint en tenue de bal nous accompagner jusqu'à la porte du +jardin; elle disait à Rarahu pour la consoler des choses +aussi douces que si elle eût été sa soeur... +Et pour la dernière fois nous descendîmes à +la plage...</p> + +<p> </p> + +<h3>XXXV</h3> + +<p><br> + Il faisait nuit close encore.</p> + +<p>Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient; toutes +les filles de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir, +avaient suivi les officiers du <i>Rendeer</i>. -- Si on +n'eût entendu quelques jeunes femmes pleurer, on eût +dit plutôt une fête qu'un départ.</p> + +<p>Et ce fut là que, un peu avant le jour, j'embrassai +pour la dernière fois ma petite amie.</p> + +<p><br> + En même temps que le <i>Rendeer</i> quittait l'île +délicieuse, la voiture qui emportait Rarahu et Moé +quittait Papeete, -- et longtemps Rarahu put voir, par les +échappées des cocotiers, à travers les +rideaux de verdure, -- le <i>Rendeer</i> s'éloigner sur +l'immensité bleue. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p> </p> + +<h2>QUATRIÈME PARTIE</h2> + +<p><i>"Aue! Aue! a munaiho te tiaré iti tarona +menehenehe!...<br> + "Aue! Aue! i teienei ra, na maheahea!..."<br> + (Hélas! Hélas! autrefois elle était jolie, +la petite fleur d'arum!...<br> + Hélas! Hélas! maintenant elle est +fanée!...)<br> + (RARAHU)</i></p> + +<h3><br> + I</h3> + +<p><br> + Quelques jours plus tard, le <i>Rendeer</i>, poursuivant sa +route à travers le Pacifique, passa en vue des mornes de +Rapa, la plus australe des îles polynésiennes. Et +puis cette dernière terre des Maoris disparut +elle-même de notre grand horizon monotone, -- et ce fut +fini de l'Océanie.</p> + +<p>Après avoir relâche au Chili, nous sortîmes +du Grand Océan par le détroit de Magellan, pour +rentrer en Europe par la Plata, le Brésil et les +Açores.</p> + +<p> </p> + +<h3>II</h3> + +<p><br> + Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux, +je revins à Brightbury, frapper à la porte de ma +maison chérie... On ne m'attendait pas encore.</p> + +<p>Je tombai dans les bras de ma vieille mère, qui +tremblait d'émotion et de surprise. -- Le bonheur et +l'étonnement furent grands de me revoir.</p> + +<p><br> + Après les premiers moments, une impression de tristesse +succède à la joie; un serrement de coeur se +mêle au charme du retour: des années ont +passé depuis le départ; on regarde ceux que l'on +chérit: le temps a laissé sur eux ses traces, -- on +les trouve vieillis... Heureux encore, s'il n'y a point de place +vide au foyer!...</p> + +<p><br> + C'est triste une matinée d'hiver dans nos climats du +Nord, -- surtout quand on a la tête toute remplie des +images ensoleillées des tropiques. C'est triste, le jour +pâle, le ciel morne et sans rayons, -- le froid qu'on avait +oublié, -- les vieux arbres sans feuilles, -- les tilleuls +humides et moussus, -- et le lierre sur les pierres grises.</p> + +<p>Pourtant, qu'on est bien au foyer! -- quelle joie de les +revoir tous, y compris les vieux serviteurs qui ont veillé +sur votre enfance; de retrouver les douces coutumes +oubliées, les bonnes soirées d'hiver d'autrefois, +et comme, au coin du feu, l'Océanie semble un rêve +singulier!...</p> + +<p>Le matin où je revins à Brightbury frapper +à la porte de ma maison, j'encombrais la rue de bagages, +de colis et de caisses énormes.</p> + +<p>Tout ce déballage est une des distractions du retour. +Les armes sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs +polynésiens, les coquilles et les madrépores, +faisaient bizarre figure, en revoyant la lumière dans ma +vieille maison, sous le ciel britannique. J'éprouvai +surtout une émotion vive, en déballant les plantes +séchées, les couronnes fanées, qui avaient +conservé leur odeur exotique, et embaumaient ma chambre +d'un parfum d'Océanie.</p> + +<p> </p> + +<h3>III</h3> + +<p><br> + Quelques jours après mon retour on me remit une lettre +couverte de timbres américains qui m'arrivait par la voie +d'Overland. -- L'adresse était mise de la main de mon ami +Georges T., de Papeete, que les Tahitiens appelaient Tatehau.</p> + +<p>Sous l'enveloppe je trouvai deux pages de la grosse +écriture enfantine et appliquée de Rarahu, qui +m'envoyait son cri de douleur à travers les mers.</p> + +<p><i>RARAHU A LOTI</i></p> + +<p><i>Papéuriri, le 15 janvier 1874.</i></p> + +<p><i>Cher ami,<br> + ô mon petit Loti, ô mon petit époux +chéri, ô toi ma seule pensée à Tahiti, +je te salue par le vrai Dieux.<br> + Cette lettre te dira ma tristesse pour toi.</i></p> + +<p><i>Depuis le jour où tu es parti, rien ne donne la +mesure de ma douleur. Jamais ma pensée ne t'oublie depuis +ton départ.<br> + O mon ami chéri, voici ma parole: ne pense pas que je me +marierai; comment me marierais-je, puisque c'est toi qui es mon +époux. Reviens pour que nous restions ensemble dans mon +pays de Bora-Bora, pour que nous nous installions dans mon pays +de Bora-Bora -- Ne reste pas si longtemps dans ton pays, et +sois-moi fidèle.</i></p> + +<p><i>Voici encore une parole: reviens à Bora-Bora; peu +importe que tu n'aies pas de richesses, je ne demande pas +beaucoup, ne t'occupe pas de cela, et reviens à +Tahiti.</i></p> + +<p><i>Ah! quel contentement d'être ensemble, Ah! quelle +joie de mon coeur d'être réunie de nouveau à +toi, ma pensée, et mon amour de chaque jour.</i></p> + +<p><i>Ah! cette pensée chérie que tu sois mon +époux. Ah! combien je désire ton corps pour manger +beaucoup de toi!...</i></p> + +<p><i>Voici une parole sur mon séjour à +Papéuriri: je suis sage, je reste bien tranquille. Je me +repose bien chez Tiahoui-femme, elle ne cesse d'être bonne +pour moi -- ô mon petit ami (et mon grand chagrin) je te +fais savoir en finissant cette lettre, jamais maintenant je suis +bien, je suis retombée dans ce mal que tu savais sur moi +cesser, ce même mal, pas un autre; et cette maladie, je la +supporte avec patience, parce que tu m'as oubliée; si tu +étais près de moi, tu me soulagerais un +peu...</i></p> + +<p><i>Et maintenant, la Tiahoui et les siens te rappellent leur +amitié pour toi, et ses parents aussi et moi aussi; jamais +tu ne seras oublié des hommes de mon pays...</i></p> + +<p><i>J'ai fini mon discours, je te salue, mon petit époux +chéri.</i></p> + +<p><i>Je te salue ô mon Loti,<br> + De Rarahu ta petite épouse,</i></p> + +<p><i>RARAHU</i></p> + +<p><i>J'ai donné cette lettre à Tatehau +oeil-de-rat, je ne sais pas bien le nom de l'endroit où je +dois t'écrire.</i></p> + +<p><i>Je te salue, mon ami chéri,</i></p> + +<p><i>RARAHU.</i></p> + +<p> </p> + +<h3>IV</h3> + +<h3>NOTE DE PLUMKETT</h3> + +<p><br> + Loti écrivit à Rarahu une longue lettre, dans +laquelle il exprimait en langue tahitienne son grand amour pour +sa petite amie. -- Il racontait, d'une manière +intelligible pour elle, au moyen d'expression et d'images +particulières, sa traversée de six mois sur le +<i>Rendeer</i>; la tempête du cap Horn, qui avait mis son +navire en danger, et lui avait enlevé beaucoup de ses +caisses remplies de souvenirs d'Océanie. -- Et puis il lui +parlait de son retour au foyer, de son pays et de sa mère, +-- et lui disait que, malgré ces douces choses, il +rêvait de revenir encore dans le Grand-Océan, pour y +retrouver son île bien-aimée et sa petite +épouse sauvage.</p> + +<p> </p> + +<h3>V</h3> + +<p><br> + RARAHU A LOTI (<i>Un an après</i>.)</p> + +<p><br> + <i>Papeete, le 3 décembre 1874.</i></p> + +<p><i>O mon petit ami chéri, ô mon cher objet de ma +peine, je te salue par le vrai Dieu.</i></p> + +<p><i>Je suis bien péniblement étonnée de ne +pas recevoir de lettre de toi, parce que voilà cinq fois +que je t'ai écrit, et jamais un mot de toi ne m'est encore +parvenu.</i></p> + +<p><i>Peut-être arrive-t-il que tu ne te souviens plus de +moi, voici je vois que mes lettres t'ont été +envoyées, jamais tu ne m'en as informée.</i></p> + +<p><i>Cher objet de ma peine, pourquoi m'oublies-tu?</i></p> + +<p><i>Jamais maintenant je ne serai bien, la maladie, la +douleur... Mais si tu m'écrivais un peu, cela +réchaufferait mon coeur, mais jamais tu ne penses à +cela.</i></p> + +<p><i>Mais quant à moi, mon amour pour toi reste le +même, et aussi mes larmes pour toi; comme s'il restait dans +ton coeur un peu d'amour pour moi, toi-même tu penserais +à moi.</i></p> + +<p><i>Si j'avais pu aller au loin vers toi, je serais partie, +mais mon projet eût été +inexécutable...</i></p> + +<p><i>-- Voici une parole concernant Papeete:</i></p> + +<p><i>Il y a eu grande fête à Papeete le mois +passé, pour la petite-fille de la reine.</i></p> + +<p><i>Et c'était très beau, et les femmes ont +dansé jusqu'au matin. -- Et j'y étais aussi; +j'avais sur la tête une couronne de plume d'oiseau, -- mais +mon coeur était bien triste...</i></p> + +<p><i>Et maintenant, la reine Pomaré et les siens. Et sa +petite-fille Pomaré, et Ariitéa, te disent: ia ora +na. Jamais rien de nouveau à Tahiti, excepté que, +le Ariifaite le mari de la reine, est mort aux six mois +d'août...</i></p> + +<p><i>Jamais plus ne sera satisfait mon grand amour pour toi, mon +époux!...</i></p> + +<p><i>Hélas! Hélas! la petite fleur d'arum est +aussi fanée maintenant!...</i></p> + +<p><i>Avant de devenir ainsi, la petite fleur d'arum était +jolie!...</i></p> + +<p><i>Maintenant elle est fanée, elle n'est plus +jolie!...</i></p> + +<p><i>Si j'avais l'aile de l'oiseau, je partirais au loin sur le +sommet de Paea, pour que personne ne me puisse plus +voir...</i></p> + +<p><i>Hélas! Hélas! ô mon époux +chéri, ô mon ami tendrement aimé!...</i></p> + +<p><i>Hélas! Hélas! mon ami +chéri!...</i></p> + +<p><i>J'ai fini de te parler. Je te salue par le vrai +Dieu.</i></p> + +<p><i>RARAHU.</i></p> + +<p> </p> + +<h3>VI</h3> + +<h3><br> + JOURNAL DE LOTI</h3> + +<p><br> + Londres, 20 janvier 1875.</p> + +<p><br> + Je passais à neuf heures du soir dans Regent Street. -- +La nuit était froide et brumeuse; -- des milliers de becs +de gaz éclairaient la fourmilière humaine, la foule +noire et mouillée.</p> + +<p>Derrière moi une voix cria: <i>Ia ora na, Loti!</i></p> + +<p>Je me retournai bien surpris, et reconnus mon ami Georges T., +-- celui que les Tahitiens appelaient Tatehau, et que j'avais +laissé à Papeete, où il avait résolu +de finir ses jours.</p> + +<p> </p> + +<h3>VII</h3> + +<p><br> + Quand nous fûmes confortablement assis au coin du feu, +nous nous mîmes à causer de l'île +délicieuse.</p> + +<p>-- Rarahu... dit-il avec un certain embarras, -- oui, elle +était, je crois, bien portante quand j'ai quitté le +pays; il est probable même que si j'avais pris congé +d'elle, elle m'aurait donné des commissions pour vous.</p> + +<p>"Comme vous le savez, elle avait quitté Papeete en +même temps que vous-mêmes, et on disait dans le pays: +Loti et Rarahu n'ont pas pu se séparer; ils sont partis +ensemble pour l'Europe.</p> + +<p>"Je savais seul qu'elle était chez son amie Tiahoui, +moi qui recevais de Papéuriri ses lettres, avec cette +aimable suscription: <i>à Tatehau Oeil-de-rat, pour +remettre à Loti.</i></p> + +<p>"Lorsqu'elle reparut à Papeete, six ou huit mois +après, elle était plus jolie que jamais; elle +était plus femme aussi, et plus formée. -- Sa +grande tristesse lui donnait un charme de plus; elle avait la +grâce d'une élégie.</p> + +<p>"Elle devint la maîtresse d'un jeune officier +français, qui eut pour elle une passion qui n'était +pas ordinaire. -- Il était jaloux même de votre +souvenir. (On l'appelait encore: <i>la petite femme de Loti.</i>) +-- Il lui avait fait le serment de l'emmener en France avec +lui.</p> + +<p>"cela dura deux ou trois mois, pendant lesquels elle fut la +plus élégante et la plus remarquée des +femmes de Papeete.</p> + +<p>"Au bout de ce temps-là, il se produisit chez la reine +un événement depuis longtemps prévu: la +petite Pomaré V s'éteignit une belle nuit, -- peu +de jours après une grande fête qu'on avait +donnée pour la distraire, et dont elle avait +elle-même arrêté le programme.</p> + +<p>"La vieille reine, par parenthèse, fut tellement +accablée par cette dernière et suprême +douleur, que sans doute elle n'y survivra guère (1). Elle +s'est retirée pour le moment dans une case isolée, +bâtie auprès du tombeau de sa petite-fille, et ne +veut plus voir âme qui vive.</p> + +<p><i>(1) La reine Pomaré est morte en 1877, laissant le +trône à son second fils Ariiaue. Elle avait +survécu environ deux ans à sa petite-fille. -- On +peut considérer qu'à dater de ce jour commence la +fin de Tahiti, au point de vue des coutumes, de la couleur +locale, du charme et de l'étrangeté.</i></p> + +<p>"Rarahu observa dans cette circonstance la même coutume +que les suivantes de la cour; en signe de deuil, elle fit couper +tout ras ses admirables cheveux noirs.</p> + +<p>"La reine lui en sut gré, mais ce fut le sujet d'une +querelle entre elle et son amant, -- et comme elle ne l'aimait +guère, elle profita de l'occasion pour le quitter.</p> + +<p>"Je voudrais pouvoir vous dire qu'elle est retournée +à Papéuriri auprès de son amie. -- Mais, +malheureusement, la pauvre petite est restée à +Papeete, où je crois qu'elle mène aujourd'hui une +vie absolument déréglée et folle.</p> + +<p> </p> + +<h3>VIII</h3> + +<h3>NOTE DE PLUMKETT</h3> + +<p><br> + A partir de cette époque on ne trouve plus que de loin en +loin dans le journal de Loti quelques traces de souvenirs +conservés au fond de son coeur pour la lointaine +Polynésie; -- dans sa mémoire, l'image de Rarahu +s'éloigne et s'efface.</p> + +<p>Ces fragments sont mêlés aux aventures d'une vie +enfiévrée et légèrement excentrique, +qui se déroulent un peu partout, -- en Afrique +principalement, -- et plus tard en Italie.</p> + +<p> </p> + +<h3>FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTI</h3> + +<p><br> + Sierra-Leone, mars 1875.</p> + +<p><br> + O ma bien-aimée petite amie, nous retrouverons-nous +jamais là-bas -- dans notre chère île, -- +assis le soir sur les plages de corail?...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . .</p> + +<p><br> + Bobdiara (Sénégambie), octobre 1875.</p> + +<p>C'est la saison des grandes pluies, <i>là-bas</i>, -- +la saison où la terre est couverte de fleurs roses, +semblables à nos perce-neige d'Angleterre; les mousses +sont humides, les forêts pleines d'eau.</p> + +<p>Le soleil se couche ici, terne et sanglant, sur les solitudes +de sable. Il est trois heures du matin <i>là-bas</i>, il +fait nuit noire, les toupapahous rôdent dans les +bois...</p> + +<p>Deux années ont passé déjà sur ces +souvenirs, et j'aime ce pays comme aux premiers jours: -- +l'impression persiste comme celle de Brightbury, celle de la +patrie, -- quand tant d'autres se sont effacées +depuis.</p> + +<p>Au pied des grands arbres, ma case enfouie dans la verdure, -- +et ma petite amie sauvage!... Mon Dieu, ne les reverrai-je +jamais, - n'entendrai-je plus jamais le vivo plaintif, le soir, +sous les cocotiers des plages?...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . .</p> + +<p><br> + Southampton, mars 1876.<br> + (Journal de Loti)</p> + +<p><br> + ... Tahiti, Bora-Bora, l'Océanie, -- que c'est loin tout +cela, mon Dieu!</p> + +<p>Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je à +présent, -- sinon les désenchantements amers, et +les regrets poignants du passé?... Je pleure, en songeant +au charme perdu de ces premières années, -- +à ce charme qu'aucune puissance ne peut plus me rendre, -- +à tout cela que je n'ai même pas le pouvoir de fixer +sur mon papier, et qui déjà s'obscurcit et s'efface +dans mon souvenir.</p> + +<p>Hélas! où est-elle notre vie tahitienne, -- les +fêtes de la reine, -- les <i>himéné</i> au +clair de lune? -- Rarahu, Ariitéa, Taïmaha, où +sont-elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes +émotions, tous mes rêves d'autrefois, où +est-ce tout cela?... Où est ce bien-aimé +frère John, qui partageait avec moi ces premières +impressions de jeunesse vibrantes, étranges, +enchanteresses?...</p> + +<p>Ces parfums ambrés des gardénias, ce bruit du +grand vent sur les récifs de corail, -- cette ombre +mystérieuse, et ces voix rauques qui parlaient la nuit, ce +grand vent qui passait partout dans l'obscurité... +Où est tout le charme indéfinissable de ce pays, +toute la fraîcheur de nos impressions partagées, de +nos joies à deux?...</p> + +<p>Hélas, il y a pour moi comme un attrait navrant +à repasser ces souvenirs, que le temps emporte, quand par +hasard quelque chose les éveille, -- une page +écrite là-bas, -- une plante sèche, un +reva-reva, un parfum tahitien gardé encore par de pauvres +couronnes de fleurs qui s'en vont en poussière, -- ou un +mot de cette langue triste et douce, la langue de +<i>là-bas</i> que déjà j'oublie.</p> + +<p><br> + Ici, à Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et +d'estaminets, logis de hasard, camarades de hasard; -- on se +réunit on ne sait pourquoi, on s'étourdit comme on +peut...</p> + +<p>J'ai bien changé depuis deux années, et je ne me +reconnais plus quand je regarde en arrière. -- A corps +perdu je me suis jeté dans une vie de plaisirs; c'est +là, il me semble, la seule façon logique de prendre +une existence que je n'avais pas demandée, -- et dont le +but et la fin sont pour moi des problèmes +insolubles...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>IX</h3> + +<p><br> + Ile de Malte, 2 mai 1876.</p> + +<p><br> + Nous étions une quarantaine d'officiers de la marine de +S.M. Britannique réunis dans un café de la Valette, +à l'île de Malte.</p> + +<p>Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se +rendant dans le Levant où on venait de massacrer les +consuls de France et d'Allemagne, et où de graves +événements semblaient se préparer.</p> + +<p>J'avais rencontré dans cette foule un officier qui, lui +aussi, avait vécu en Océanie, -- et nous nous +étions isolés pour causer ensemble de nos souvenirs +tahitiens.</p> + +<p> </p> + +<h3>X</h3> + +<p><br> + -- Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se +rapprochant de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti +depuis nous deux.</p> + +<p>"Elle était tombée bien bas, les derniers temps, +-- mais c'était une singulière petite fille.</p> + +<p>"Toujours des couronnes de fleurs fraîches sur une +figure de petite morte. Elle n'avait plus de gîte à +la fin, et traînait avec elle un vieux chat infirme qui +portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait tendrement. Ce +chat la suivait partout avec des miaulements lamentables.</p> + +<p>"Elle allait souvent se coucher chez la reine qui +malgré tout avait conservé pour elle une +pitié et une bienveillance extrêmes.</p> + +<p>"Tous les matelots du <i>Sea-Mew</i> l'aimaient beaucoup bien +qu'elle fût devenue décharnée. -- Elle, -- +elle les voulait tous, tous ceux qui étaient un peu +beaux.</p> + +<p>"Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'était +mise à boire de l'eau-de-vie, son mal allait très +vite.</p> + +<p>"Un beau jour -- (c'était en novembre 1875, elle +pouvait avoir dix-huit ans) -- on apprit qu'elle était +partie, avec son chat infirme, pour son île de Bora-Bora, +où elle s'en était allée mourir, et +où, paraît-il, elle ne vécut que quelques +jours.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>XI</h3> + +<p><br> + Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. Une voile +passa devant mes yeux...</p> + +<p>Ma pauvre petite amie sauvage!... Souvent en +m'éveillant la nuit je la revoyais encore; -- +malgré tout, je retrouvais son image, avec je ne sais +quelle douceur triste, quelle espérance vague, avec je ne +sais quelles idées de pardon et de rédemption, -- +et tout était fini dans la fange, dans l'abîme de +l'éternel néant!...</p> + +<p>Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. -- Un voile +passa devant mes yeux... Et je restai là, impassible, -- +et nous continuâmes à causer de nos souvenirs +d'Océanie.</p> + +<p>Et moi aussi, à la lumière gaie des lampes +reflétée par les glaces, au bruit joyeux des +conversations, des rires, des toasts britanniques et des verres +entrechoqués, -- je participais au concert +général des banalités et des inepties; comme +eux, je disais d'un ton dégagé:</p> + +<p>-- C'est un beau pays que l'Océanie; -- de belles +créatures, les Tahitiennes; -- pas de +régularité grecque dans les traits, mais une +beauté originale qui plaît plus encore, et des +formes antiques... Au fond, des femmes incomplètes qu'on +aime à l'égal des beaux fruits, de l'eau +fraîche et des belles fleurs.</p> + +<p>"J'ai vu Tahiti trop délicieuse et trop étrange, +à travers le prisme enchanteur de mon extrême +jeunesse... En somme, un charmant pays quand on a vingt ans; mais +s'en lasse vite, et le mieux est peut-être de ne pas y +revenir à trente.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>XII</h3> + +<p><br> + ...Mais la nuit, quand je me retrouvai seul dans le silence et +l'obscurité, un rêve sombre s'appesantit sur moi, +une vision sinistre qui ne venait ni de la veille ni du sommeil, +-- un de ces fantômes qui replient leurs ailes de +chauves-souris au chevet des malades, ou viennent s'asseoir sur +les poitrines haletantes des criminels. . . . . . . . . . . . . . +. . . . . .</p> + +<p> </p> + +<h3>NATUAEA</h3> + +<p>(<i>Vision confuse de la nuit.)</i></p> + +<p><i><br> +</i> ...Là-bas, <i>en dessous</i>, bien loin de +l'Europe... le grand morne de Bora-Bora dressait sa silhouette +effrayante, dans le ciel gris et crépusculaire des +rêves...</p> + +<p>... J'arrivais, porté par un navire noir, qui glissait +sans bruit sur la mer inerte, qu'aucun vent ne poussait et qui +marchait toujours... Tout près, tout près de la +terre, sous des masses noires qui semblaient de grands arbres, le +navire toucha la plage de corail et s'arrêta... Il faisait +nuit, et je restai là immobile, attendant le jour, -- les +yeux fixés sur la terre, avec une indéfinissable +horreur.</p> + +<p>... Enfin le soleil se leva, un large soleil si pâle, si +pâle, qu'on eût dit un signe du ciel annonçant +aux hommes la consommation des temps, un sinistre +météore précurseur du chaos final, un grand +soleil mort...</p> + +<p>Bora-Bora s'éclaira de lueurs blêmes; alors je +distinguai des formes humaines assises qui semblaient m'attendre, +et je descendis sur la plage...</p> + +<p>Parmi les troncs des cocotiers, sous la haute et triste +colonnade grise, des femmes étaient accroupies par terre +la tête dans leurs mains comme pour les veillées +funèbres; elles semblaient être là depuis un +temps indéfini... Leurs longs cheveux les couvraient +presque entièrement, elles étaient immobiles; leurs +yeux étaient fermés, mais, à travers leurs +paupières transparentes, je distinguais leurs prunelles +fixées sur moi...</p> + +<p>Au milieu d'elles, une forme humaine, blanche et rigide, +étendue sur un lit de pandanus...</p> + +<p>Je m'approchai de ce fantôme endormi, je me penchai sur +le visage mort... Rarahu se mit à rire...</p> + +<p>A ce rire de fantôme le soleil s'éteignit dans le +ciel, et je me retrouvai dans l'obscurité.</p> + +<p>Alors un grand souffle terrible passa dans +l'atmosphère, et je perçus confusément des +choses horribles: les grands cocotiers se tordant sous l'effort +de brises mystérieuses, -- des spectres tatoués +accroupis à leur ombre, -- les cimetières maoris et +la terre de là-bas qui rougit les ossements, -- +d'étranges bruits de la mer et du corail, les crabes +bleus, amis des cadavres, grouillant dans l'obscurité, -- +et au milieu d'eux, Rarahu étendue, son corps d'enfant +enveloppé dans ses longs cheveux noirs, -- Rarahu les yeux +vides, et riant du rire éternel, du rire figé des +Toupapahous...</p> + +<p><br> + <i>"O mon cher petit ami, ô ma fleur parfumée du +soir! mon mal est grand dans mon coeur de ne plus te voir! +ô mon étoile du matin, mes yeux se fondent dans les +pleurs de ce que tu ne reviens plus!...</i></p> + +<p><i>"Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi +chrétienne.</i></p> + +<p><i>"Ta petite amie,</i></p> + +<p><i>RARAHU."</i></p> + +<h2 align="center"><br> + FIN</h2> + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI *** + +This file should be named 8mlot10h.htm or 8mlot10h.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8mlot11h.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8mlot10a.txt + +This Etext was prepared by Walter Debeuf + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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