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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77062 ***
+
+ LA VÉRITÉ
+ SUR LE
+ PRÉTENDU SILPHION
+ DE LA CYRÉNAÏQUE
+
+
+ * * * * *
+ IMPRIMERIE JULES MOUREAU
+ A SAINT-QUENTIN
+ * * * * *
+
+
+ LA VÉRITÉ
+ SUR LE
+ PRÉTENDU SILPHION
+ DE LA CYRÉNAÏQUE
+ (SILPHIUM CYRENAÏCUM DU Dr Laval)
+
+ CE QU’IL EST ;
+ CE QU’IL N’EST PAS.
+
+ PAR
+ =F. HERINCQ=
+ ATTACHÉ AU MUSÉUM D’HISTOIRE NATURELLE DE PARIS
+
+ * * * * *
+ _Deuxième Édition_
+ * * * * *
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE DE LAUWEREYNS
+ 2, RUE CASIMIR-DELAVIGNE, 2
+ * * * * *
+ 1876
+
+
+
+
+ AVANT-PROPOS
+
+ * * * * *
+
+
+Depuis la publication de la première édition de cette brochure (janvier
+1876), deux faits très-importants se sont produits :
+
+Le premier, c’est l’acceptation par tous des conclusions que nous avons
+formulées quant à l’_espèce_ de la plante qu’on appelle d’un nom qui
+n’est pas le sien.
+
+Le second, c’est la négation absolue de la _valeur thérapeutique_ du
+Silphium cyrenaïcum par le Dr Chartier, de Valenciennes, dont on
+invoquait si souvent le témoignage.
+
+Nos conclusions sont péremptoires ; elles affirment que le Silphium
+cyrenaïcum du Dr Laval n’a rien de commun avec le _silphion_ des
+anciens, et qu’il est tout simplement le _thapsia garganica_. Personne
+ne les a combattues, pas même MM. Derode et Deffès, les Pharmaciens
+homœopathes qui vendent le Silphium ; nous sommes bien certains qu’ils
+ne parleront plus, ni de la _résurrection_ du silphion des Grecs, ni de
+_fraude coupable_ à l’adresse de ceux de leurs confrères qui ont
+toujours considéré comme une seule et même chose la plante cyrénéenne et
+le Thapsia garganica.
+
+Quant à la valeur thérapeutique du produit, nous faisions à la page 24
+de notre 1re édition, dans l’intérêt de la science et de l’humanité, un
+appel public au témoignage du médecin de Valenciennes qui
+l’expérimentait en 1874, dans son hôpital, à l’instigation et sous les
+yeux du Dr Laval. MM. Derode et Deffès ont répondu par l’insertion dans
+un journal, d’une lettre que le Dr Chartier aurait écrite _il y a deux
+ans et demi_, au père d’un jeune homme qu’on disait être phthisique, et
+dans laquelle il faisait l’éloge du Silphium cyrenaïcum.
+
+Mais, de son côté, le Dr Chartier nous adressait directement, en réponse
+à notre appel, une lettre décisive dont nous considérons comme un devoir
+de reproduire textuellement les principaux passages :
+
+
+« MONSIEUR,
+
+Je lis, à la page 24 de la très-intéressante brochure que vous m’avez
+fait l’honneur de m’adresser, un appel à ma modeste opinion. Je
+m’empresse de vous répondre :
+
+Je crois que c’est bien moi qu’on a voulu désigner en invoquant les
+règlements militaires pour expliquer mon silence. Si j’ai mis ma
+position militaire en avant pour me taire, c’est parce qu’il ne me
+convenait pas de voir mon nom prononcé dans ce que, dès le début, je
+considérais comme une affaire de commerce. Mais, ce n’était pas la seule
+raison : des observations hâtivement interprétées ne me paraissaient
+nullement convaincantes ; et je suis de l’avis de M. Gervais, professeur
+d’anatomie comparée au Muséum, lorsqu’il disait au docteur Laval :
+_Quand vous aurez cent observations toutes concordantes, recueillez-en
+cent nouvelles, et puis encore cent autres. Alors vous pourrez dire :_
+PEUT-ÊTRE !
+
+Ce n’est point mon cas ; car, si une singulière coïncidence, produite
+certainement par la constitution médicale régnante, a paru améliorer les
+phthisies traitées par le Silphium au début de mes expériences, j’ai
+bientôt dû reconnaître que ce n’était qu’un leurre . . . . . . . . . . .
+
+Si je me dépars aujourd’hui de la réserve dans laquelle je m’étais
+renfermé, c’est que je ne veux pas qu’on se serve de mon nom pour
+répandre dans le public un remède qui, j’en ai la conviction, n’en est
+pas un, pas plus dans la phthisie, où je l’ai essayé, que dans les
+contusions et les entorses, où il a constamment échoué sous mes yeux,
+entre les mains du Dr Laval.
+
+Veuillez agréer...
+
+ Dr CHARTIER,
+
+_Médecin en chef de l’hôpital militaire de Valenciennes._ »
+
+
+Les lecteurs peuvent sans peine, maintenant, juger la question qui nous
+occupe, tant au point de vue botanique, qu’au point de vue
+thérapeutique. Ils ont toutes les pièces sous les yeux.
+
+ F. HERINCQ.
+
+
+
+
+ DU SILPHION DES ANCIENS
+ ET DU
+ SILPHIUM CYRENAÏCUM DES MODERNES[1]
+
+ * * * * *
+
+
+Depuis quelque temps, on fait beaucoup de bruit autour d’une plante
+récoltée en Cyrénaïque, et qu’on a appelée _Silphium Cyrenaïcum_, mais
+dont le nom botanique est _Thapsia silphium_ de Viviani, et mieux encore
+_Thapsia garganica_ de Linné. Les gens du pays l’appellent _Dirias_ ou
+_Drias_.
+
+Les uns prétendent que c’est le fameux _Silphion_ des Grecs, qui était
+employé à la fois comme épice et comme médicament ; d’autres répondent,
+avec tous les auteurs anciens, que le Silphion des Grecs a disparu dès
+le commencement de l’ère chrétienne, et que la plante en question est
+tout simplement le _Thapsia garganica_ de Linné, qui est très-abondant
+en Algérie, en Espagne, en Italie, etc., que MM. Bertherand et
+Reboulleau ont fait connaître en 1857, et que le pharmacien Leperdriel
+exploite depuis longtemps à Paris (_emplâtre de Thapsia_). — Les uns
+parlent du Silphium cyrenaïcum comme s’il avait été découvert par le
+docteur Laval ; d’autres font remarquer que, s’il y avait découverte, le
+mérite en reviendrait à Della Cella, qui le rapportait de son voyage
+dans la Libye, en 1817. — Les uns annoncent bruyamment que le _Silphium
+cyrenaïcum_ guérit la _phthisie pulmonaire_ à tous les degrés, la
+_phthisie laryngée_, les _angines catarrhales_, la _méningite
+tuberculeuse_, etc. ; d’autres se montrent tout à fait incrédules à
+l’endroit de cette affirmation, et pensent qu’elle ne peut suffire pour
+arrêter l’attention des médecins sérieux.
+
+Presque tous les travaux qui ont été publiés dans ces derniers temps sur
+ce sujet n’ont eu d’autre résultat que de le compliquer et de
+l’obscurcir, parce qu’ils n’avaient, comme base de discussion, que les
+écrits confus des auteurs anciens, et le dessin informe des médailles
+cyrénéennes.
+
+Il est temps, croyons-nous, de porter la lumière sur cette question si
+débattue. Il est temps de dissiper les équivoques et de mettre à néant
+des assertions téméraires et des erreurs regrettables. C’est ce que nous
+nous proposons de faire dans ce travail, en appuyant nos opinions sur
+des preuves irréfutables tirées des nombreux et précieux matériaux
+rapportés tout récemment de la Cyrénaïque par notre collègue, M. Daveau,
+chef de la section des graines au Muséum d’histoire naturelle de
+Paris[2].
+
+
+ I
+
+
+Les Grecs appelaient _Silphion_ (σιλφιον), et les Romains _Laserpitium_,
+une plante qui croissait plus particulièrement dans la Cyrénaïque, et
+qui donnait, par des incisions faites à la racine et à la tige, un suc
+gommo-résineux que les Grecs appelaient _Laseros_, et les Latins
+_Laser_, que l’on employait comme condiment, et auquel on attribuait des
+propriétés merveilleuses, comme, par exemple, de rendre la vue, de
+guérir les plaies venimeuses, de rajeunir, etc. ; aussi se vendait-il au
+poids de l’or.
+
+On donnait à cette plante une origine surnaturelle. Les auteurs grecs
+ont écrit que, sept ans avant la fondation de Cyrène, qui fut bâtie l’an
+143 de Rome, le _Silphion_ fut produit tout à coup par une sorte de
+pluie poisseuse qui tomba en Afrique, aux environs du jardin des
+Hespérides et de la grande Syrte, et que la vertu productive de cette
+pluie se fit sentir sur une étendue de quatre mille stades.
+
+Tous les auteurs s’accordent à dire que le _Silphion_ devint de plus en
+plus rare dans la Cyrénaïque, dès le premier siècle de l’ère chrétienne,
+et qu’il finit par disparaître complétement ; mais ils expliquent sa
+disparition de diverses manières plus ou moins acceptables.
+
+Pline raconte que, de son temps, on ne trouva, dans la Cyrénaïque,
+_qu’un seul pied_ de cette plante, et qu’il fut envoyé à l’empereur
+Néron.
+
+Quoi qu’il en soit, disent Mérat et de Lens, le _Silphion_ devint
+inconnu aux générations suivantes, et son image ne se retrouva plus que
+sur des médailles ou des monnaies qui représentent, d’un côté, les
+diverses parties de la plante (tige, racine, graines...), et de l’autre,
+la tête de Jupiter Ammon.
+
+Il ne faut pas confondre ce _Silphion_ des Grecs avec les divers
+Silphium des botanistes : S. _laciniatum_ — S. _compositum_ — S.
+_terebinthinaceum_... tous originaires de l’Amérique septentrionale et
+qui appartiennent à la famille des _Composées_.
+
+Et quant aux Laserpitium des naturalistes modernes, il y en a un grand
+nombre d’espèces : L. _gummiferum_ — L. _latifolium_ — L. _Siler_ — L.
+_triquetrum_ — L. _ferulaceum_, etc...
+
+Il était naturel qu’on se demandât à quelle plante, parmi celles qu’on
+connaît aujourd’hui, il fallait rapporter le _Silphion_ des Grecs ou
+_Laserpitium_ des Romains. De nombreuses recherches ont été faites dans
+ce but. On s’est accordé, généralement, à regarder la plante qui
+produisait le _Laser_ comme une ombellifère (sans en fournir la preuve
+cependant) ; mais il y a eu beaucoup moins d’unanimité lorsqu’il s’est
+agi de désigner le genre et l’espèce.
+
+Plusieurs végétaux qui croissent en Afrique ont été successivement
+indiqués : le _Thapsia garganica_ ; le _Ferula tingitana_ ; le
+_Laserpitium gummiferum_ ; le _Ferula asa fœtida_ ; le _Laserpitium
+Siler_, etc.
+
+En 1817, Della Cella rapporta de la Cyrénaïque plusieurs végétaux, entre
+autres une ombellifère qu’il supposait être le _Silphion_ des anciens.
+Viviani crut y reconnaître, d’une part, les caractères du Silphion des
+monnaies, d’autre part, une grande ressemblance avec le Thapsia
+garganica, et l’appela _Thapsia silphium_ (c’est le Silphium cyrenaïcum
+du docteur Laval). Mais, ainsi que le font remarquer Mérat et de Lens,
+la certitude de Viviani et de Della Cella ne pouvait pas être absolue.
+
+La certitude n’était absolue pour personne, puisque quelques années plus
+tard, en 1826, la _Société de géographie_ instituant un prix pour la
+description de la Cyrénaïque, exprimait le vœu qu’on recherchât si le
+_Silphion_ se trouvait parmi les plantes du pays.
+
+M. Pacho, qui obtenait ce prix, avait récolté le _Thapsia silphium_ de
+Della Cella et de Viviani (Silphium cyrenaïcum du Dr Laval), et il était
+porté à croire que c’était le _Silphion_ des anciens ; mais il hésitait
+à se prononcer nettement, parce qu’il avait trouvé sa plante sur les
+collines septentrionales de la Cyrénaïque, alors que les indications
+géographiques marquaient sa place bien plus au midi. Ses doutes sont
+constatés en ces termes par le rapporteur :
+
+« Quel scrupule empêche donc notre voyageur, dit-il, de reconnaître
+définitivement dans son _Laserpitium_ le _Silphion_ des anciens ?... M.
+Pacho n’a pas osé décider que sa plante fût le _Silphion_ des Grecs.
+Cette modestie, peut-être exagérée, nous a valu de précieuses
+recherches. »
+
+La question en était là, lorsqu’en 1873, le Dr Laval, médecin-major à
+l’hôpital militaire de Valenciennes, remettait au jardin d’acclimatation
+de Paris, des graines qu’il étiquetait _graines de Silphion de la
+Cyrénaïque_. Il accompagnait son envoi de la note suivante : « Cette
+plante croît abondamment autour des ruines de Cyrène et des autres
+villes de la Pentapole libyque, sur des plateaux élevés de 200 à 500
+mètres au-dessus du niveau de la mer, et exposés à une température de
+15° pendant les mois de décembre, janvier et février. Elle semble
+préférer les sols siliceux. Elle fleurit pendant les mois d’avril et de
+mai. »
+
+Les graines du Dr Laval furent apportées au Muséum d’histoire naturelle
+pour avoir leur nom botanique.
+
+Je fus le premier à examiner ces graines. Leur structure me fit voir
+immédiatement qu’il s’agissait d’un _Thapsia_, et en les comparant avec
+les diverses espèces de ce genre, que possède notre riche herbier
+général, je fus convaincu que j’avais sous les yeux les semences du
+_Thapsia garganica_ de Linné, qui croît en Algérie, en Espagne, en
+Italie, et dans toutes les régions qui bordent, des deux côtés, la
+Méditerranée.
+
+J’ignorais, à ce moment-là, que ces graines appartenaient à une plante
+qui devait fournir à la thérapeutique un _médicament merveilleux_ ; je
+m’étais donc occupé de la détermination de l’espèce au simple point de
+vue botanique, et sans idée préconçue.
+
+Mon opinion, confirmée plus tard par les hommes les plus compétents, ne
+parut pas satisfaire le Dr Laval. Il vint au Muséum pour consulter
+l’herbier général et pour me signaler les caractères qui
+différenciaient, suivant lui, le _Thapsia garganica_ de son _Thapsia
+silphium_, qu’il affirmait être le fameux _Silphion_ des Grecs. C’est
+alors seulement qu’il fut question des guérisons miraculeuses qu’il
+disait obtenir avec l’extrait de la plante récoltée par lui sur le
+plateau de Cyrène. Je n’eus pas de peine à lui démontrer, pièces en
+mains, que ses graines et celles du _Thapsia garganica_ ne présentaient
+aucun caractère différentiel, qu’elles étaient absolument identiques.
+Voici du reste le dessin des deux graines :
+
+[Illustration :Silphium cyrenaïcum du Dr Laval. Thapsia garganica.]
+
+Le Dr Laval se tourna alors du côté des _feuilles_. Il prétendit que les
+segments de son _Thapsia_ étaient terminés par trois lobes, et qu’il
+n’en était pas de même pour le _Thapsia garganica_. Je lui prouvai, par
+les échantillons de notre herbier, qu’il était dans l’erreur. — Il
+n’invoqua pas alors les racines qui, _depuis quelque temps_,
+constitueraient le caractère distinctif, mais que l’on n’a jamais
+montrées.
+
+Les arguments du Dr Laval manquaient d’ailleurs de point d’appui. En
+effet, les caisses, qui contenaient précisément les diverses parties de
+la plante, avaient été perdues, disait-il, au chemin de fer, et il
+n’avait sauvé du naufrage que l’extrait, le précieux extrait qui opérait
+des prodiges.
+
+J’engageai néanmoins le Dr Laval à lire une note sur ce sujet à la
+_Société botanique de France_, et MM. les professeurs Brongniart et
+Bureau, auxquels je venais de le présenter, lui donnèrent le même
+conseil. Quelque temps après, il publia sur le _Thapsia silphium_ cinq à
+six pages dénuées de toute valeur scientifique, et au lieu de suivre
+notre avis, en s’adressant aux hommes compétents de la _Société
+botanique de France_, il frappa à la porte du _Bulletin de la Société
+d’acclimatation_.
+
+La description du _Thapsia silphium_ (_Silphium cyrenaïcum_ de Laval)
+donnée par Viviani[3] et celle du _Thapsia garganica_ donnée par de
+Candolle[4], ne laissent aucun doute dans l’esprit du botaniste.
+L’identité est parfaite.
+
+Le caractère trifide des segments terminaux n’est pas très-nettement
+indiqué dans la phrase caractéristique du Thapsia garganica donnée par
+Linné ; c’est là, sans doute, ce qui avait induit en erreur Viviani, et
+l’avait porté à faire du _Thapsia_ recueilli par Della Cella une
+nouvelle espèce, le _Thapsia silphium_, en la déclarant, du reste, très-
+voisine du _Thapsia garganica_ « cui nostra species valde proxima ,»
+dit-il. A l’époque où Viviani publiait sa flore Libyque (1824) il
+n’avait à sa disposition, pour la diagnose du _Thapsia garganica_, que
+la description imparfaite de Linné, et il pouvait croire tout
+naturellement à la nouveauté de la plante cyrénéenne. Mais aujourd’hui
+que les matériaux se sont accumulés dans les collections botaniques, la
+description de la plante a pu être complétée ; il n’y a plus de
+différence entre la description de de Candolle, plus récente que celle
+de Linné, et la description donnée par Viviani en 1824 ; qu’on en juge :
+
+ _Thapsia garganica_.
+
+Foliis bi tri-pinnatisectis, nitidis, laciniis linearibus acutis
+elongatis, secus margines integerrimis. Variat petiolis glabris aut
+pilis sparsis subhirsutis.
+
+(De Candolle : _Prodromus_, tom. 4, pag. 202.)
+
+ _Thapsia silphium_.
+
+Foliis pinnatis, foliolis multipartitis, laciniis simplicibus trifidis,
+omnibus linearibus elongatis, utrinque hirsutis margine revolutis.
+
+(Viviani : _Floræ Libycæ_, p. 17.)
+
+[Illustration : Fragment de feuilles, grandeur naturelle, du Thapsia
+garganica, de Blidah.]
+
+Ainsi, tandis que de Candolle dit : Les feuilles sont deux ou trois fois
+pennées, Viviani décrit les siennes comme pennées, à folioles divisées
+en nombreuses lanières, les unes simples, les autres trifides, ce qui
+revient exactement au même. Le caractère sur lequel Laval s’appuyait
+(les folioles à trois lobes terminaux) se retrouve dans les deux
+plantes ; par conséquent, la différence invoquée par lui n’existe en
+aucune façon. Quant au caractère « _margine revolutis_ » indiqué par
+Viviani, c’est tout simplement l’effet d’une mauvaise préparation de
+l’échantillon soumis à l’auteur de la _Flore libyque_ ; on retrouve ce
+caractère dans les échantillons d’herbier du _Thapsia garganica_,
+notamment dans un échantillon de cette espèce récoltée aux îles
+Baléares, et qui a été donné au Muséum par M. Cambessèdes.
+
+[Illustration : Silphium cyrenaïcum, de la Cyrénaïque (fragment de
+feuille grandeur naturelle).]
+
+Nous avons déjà reproduit (page 12) la semence du _Thapsia garganica_ et
+celle du _Silphium cyrenaïcum_ pour montrer l’identité parfaite de cet
+organe dans les deux plantes. Nous reproduisons actuellement, pages 14
+et 15, un fragment de leurs feuilles ; l’un provient d’un échantillon
+récolté dans la plaine de Blidah, l’autre a été détaché d’une feuille
+récoltée par le consul des États-Unis à Tripoli, sous les yeux du Dr
+Laval ; personne ne peut contester l’authenticité du type représentant
+le prétendu Silphion. Or, la comparaison ne permet plus de douter que le
+Dr Laval ne se soit complétement mépris sur le caractère des trois lobes
+terminaux ; ce caractère existe dans les deux exemples. Dans le compte
+rendu de son voyage en Cyrénaïque, M. Daveau s’exprime ainsi au sujet
+des feuilles : « Les feuilles sont exactement divisées comme celles du
+_Thapsia garganica_, et j’en ai aussi observé à des degrés plus ou moins
+grands de villosité. Les feuilles dites radicales sont beaucoup plus
+développées que celles insérées sur la tige et qui sont toujours
+alternes entre elles. » (Voir Appendice, page 51.)
+
+L’examen des feuilles du _Thapsia garganica_ du Muséum n’avait point
+permis au Dr Laval de soutenir longtemps que les trois lobes terminaux,
+pas plus que les graines, différenciaient sa plante de celle de
+l’Algérie ; mais tenant, on ne sait trop pourquoi, à maintenir
+absolument une différence spécifique entre elles, il eut recours plus
+tard à la _racine_, et la représenta comme fournissant les véritables
+caractères distinctifs ; seulement, il n’a jamais pu en donner la
+preuve : les caisses qui renfermaient précisément les échantillons ayant
+été perdues au chemin de fer, ainsi que nous l’avons déjà signalé.
+
+
+« Le Thapsia _garganica_, disent les prôneurs du silphium n’a qu’une
+racine pivotante et _quelquefois_ bifurquée à son extrémité, tandis que
+notre Thapsia _silphium_ a des racines grosses et nombreuses,
+_traçantes_, divergentes, horizontales ; de la souche principale
+naissent quatre à huit rhizomes qui atteignent une longueur de 0m 70 à
+0m 80, et quand leur extrémité rencontre la surface du sol, elle donne
+naissance à une nouvelle souche. »
+
+Or, ce n’est pas _quelquefois_ que la racine de Thapsia garganica est
+bifurquée à son extrémité, c’est _toujours_, à un certain âge ; j’en ai
+reçu de l’Algérie qui ont trois, quatre et jusqu’à neuf bifurcations,
+toutes _très_-horizontales, exactement comme celles du plateau de Cyrène
+rapportées par M. Daveau ; j’en mets les dessins en regard (Voir pages
+18 et 19).
+
+Quant aux quatre ou huit rhizomes de la souche principale qui seraient
+un signe distinctif du _Silphium cyrenaïcum_, il est bon de noter que ce
+caractère appartient à toutes les ombellifères vivaces, moins la
+longueur ; aucun botaniste n’a jamais admis ces racines _traçantes_,
+longues de 0m 80, qui donneraient naissance à de nouvelles souches
+lorsque leur extrémité rencontre la surface du sol.
+
+M. Daveau, dans la relation de son voyage, s’exprime ainsi au sujet de
+la racine de la plante cyrénéenne :
+
+
+« La _racine_ de cette plante qui, à tout âge, est d’une couleur brune,
+de _simple_ qu’elle est dans sa jeunesse, devient _rameuse_ en
+vieillissant, comme l’est, du reste, celle du _Thapsia garganica_,
+lorsqu’il croît dans un sol aride et pierreux, conditions réunies
+précisément par celui de la Cyrénaïque. Les divisions des racines tantôt
+s’enfoncent perpendiculairement dans le sol, tantôt se dirigent plus
+horizontalement ; mais, _dans aucun cas_, elles ne donnent naissance à
+des bourgeons adventifs en se rapprochant de la surface du sol. Ce mode
+de multiplication, qu’on disait être le seul de cette plante, est même
+_matériellement impossible_, puisque les pieds du Thapsia Silphium sont
+séparés, dans le plus grand nombre de cas, par une distance de 20
+mètres. De plus, ils poussent fréquemment dans des trous de rochers où
+il est facile de se convaincre qu’il leur est impossible de _tracer_. »
+
+
+Quant à l’agent thérapeutique, c’est-à-dire au produit gommo-résineux du
+silphium, il vient, lui aussi, témoigner en faveur de l’identité des
+deux plantes.
+
+Tout le monde connaît les emplâtres de Thapsia du pharmacien
+Leperdriel ; ils sont préparés avec le suc gommeux du _Thapsia
+garganica_ et produisent, sur la peau, de nombreuses vésicules. Ces
+cloches remplies d’eau sont déterminées par le suc du Thapsia qui
+contient un principe acre, vésicant. Or, le suc gommo-résineux du
+_Silphium cyrenaïcum_ contient le même principe, de l’aveu du Dr Laval,
+et, pour être pris à l’intérieur, il doit être dépouillé de ce principe
+irritant qui produirait sur les organes internes le phénomène que les
+emplâtres de Thapsia produisent sur la peau.
+
+Ainsi, tout vient confirmer l’opinion des savants, botanistes et
+médecins, qui ont reconnu, comme nous, la parfaite identité des deux
+plantes.
+
+[Illustration : Silphium cyrenaïcum : racine bifurquée.]
+
+[Illustration : Silphium cyrenaïcum : vieille souche à racines
+multiples.]
+
+Il est donc acquis définitivement à la science, que le _Silphium
+cyrenaïcum_ n’est pas autre chose que le _Thapsia garganica_ de
+l’Algérie, de l’Espagne, de l’Italie, etc. :
+
+
+_Parce que le Thapsia garganica, croissant parallèlement des deux côtés
+de la Méditerranée, il est tout naturel que cette espèce vienne
+également en Cyrénaïque ;_
+
+
+_Parce que la gomme résine des deux plantes contient les deux mêmes
+principes, l’un vésicant, l’autre résolutif, et présente les mêmes
+dangers ;_
+
+[Illustration : Thapsia garganica : racine bifurquée.]
+
+[Illustration : Thapsia garganica : vieille souche à racines multiples.]
+
+
+_Parce que les racines et les éléments histologiques de cet organe sont
+semblables dans les deux plantes ;_
+
+
+_Parce que leurs graines sont absolument identiques ;_
+
+[Illustration : Silphium cyrenaïcum.]
+
+[Illustration :Silphium cyrenaïcum. Thapsia garganica.]
+
+
+_Parce que les feuilles ne présentent aucune différence, comme on peut
+le voir par les fragments représentés ci-dessus et page 21._
+
+[Illustration : Thapsia garganica.]
+
+
+En rapportant de la Cyrénaïque la plante que l’on dérobait à nos
+regards, M. Daveau a rendu un véritable service à la science et à
+l’humanité.
+
+ * * * * *
+
+
+ II
+
+
+Nous avons démontré que le _Thapsia silphium_ de Viviani (Silphium
+cyrenaïcum du Dr Laval) est tout simplement le _Thapsia garganica_ de
+l’Algérie, de l’Espagne, de l’Italie, etc. Il s’agit maintenant de
+prouver qu’il n’est pas le _Silphion_ des Grecs.
+
+Uniquement préoccupé des intérêts de la science et des droits de la
+vérité, nous allons résoudre franchement et nettement la seconde partie
+du problème, et, après avoir dit _ce qu’est_ le Silphium cyrenaïcum,
+nous allons dire _ce qu’il n’est pas_.
+
+Le professeur Œrsted, de Copenhague, qui a publié sur ce sujet un
+travail très-étendu[5], après avoir émis l’opinion que le Silphion des
+Grecs n’est pas le _Thapsia silphium_ de Viviani (_Silphium cyrenaïcum_
+du Dr Laval), ni aucune autre espèce d’ombellifère, se range à l’avis de
+plusieurs auteurs modernes qui sont convaincus que la plante des Grecs
+n’a jamais été retrouvée ; puis, il émet la pensée que ce Silphion
+devait avoir une grande ressemblance avec le _Ferula asa-fœtida_, autant
+qu’on en peut juger d’après les médailles de l’antiquité.
+
+[Illustration]
+
+Bien que le savant danois appuie notre thèse, en affirmant que le
+Thapsia Silphium du Dr Laval n’est en aucune façon le Silphion des
+Grecs, nous n’acceptons pas comme valable l’argument qu’il tire du
+dessin des monnaies cyrénéennes. Lorsqu’on connaît, comme nous, les
+difficultés que le botaniste éprouve chaque jour, pour la détermination
+de certaines espèces, alors qu’il est entouré de matériaux de toutes
+sortes (échantillons types, descriptions complètes, dessins autrement
+exacts que ceux des livres anciens), il est impossible d’admettre qu’on
+puisse prendre pour terme de comparaison le dessin informe, et
+relativement microscopique, des monnaies de Cyrène, et qu’on puisse
+demander à cette source des raisons concluantes, soit pour affirmer la
+similitude avec le Dr Laval, soit pour la nier avec le professeur
+Œrsted.
+
+On ne peut qu’admirer le profond savoir de ces botanistes modernes, qui
+non-seulement ont su reconnaître, dans le dessin des médailles
+anciennes, une espèce particulière d’ombellifères, mais qui ont cru
+pouvoir affirmer que la plante ainsi représentée n’est ni une Férule, ni
+une Berce, ni le Thapsia garganica, mais bien le Thapsia silphium ! Pour
+nous, nous disons hautement que jamais les ombellifères n’ont eu des
+feuilles _opposées connées_, comme dans le Chardon à foulon (Dipsacus
+fullonum), ainsi qu’il est indiqué sur les médailles ; que jamais les
+graines de Thapsia n’ont eu la forme d’un _cœur_ comme celles qui sont
+figurées sur les dites médailles cyrénéennes. Nous disons hautement que
+le dessin des médailles représente tout ce que l’on voudra, excepté une
+ombellifère.
+
+Nous avons d’ailleurs des arguments tout à fait décisifs pour démontrer
+que le Silphium cyrenaïcum du Dr Laval n’est pas le Silphion des
+anciens. Nous allons les énumérer :
+
+[Illustration : Fragment d’une feuille de persil.]
+
+I. — Ceux qui prétendent que la plante récoltée récemment en Cyrénaïque
+est le Silphion des anciens, signalent, d’après Théophraste, entre
+autres caractères, la _forme_ des feuilles ; mais ils négligent tous de
+la spécifier. L’_oubli_ sera trouvé tout naturel quand on saura que
+cette forme exclut précisément toute ressemblance entre la plante
+ancienne et la plante prônée de nos jours.
+
+En effet, on lit dans Théophraste : « La tige du Silphion est grande
+comme celle de la Férule ; sa feuille est _semblable à celle du
+persil_ » (liv. VII, ch. III).
+
+D’après Dioscoride, « la graine était large, et les feuilles étaient
+_semblables à celles du persil_ » (liv. III, ch. LXXVIII).
+
+D’après Pline, « la graine était aplatie comme une feuille, l’écorce de
+la racine était noire ; les feuilles _ressemblaient fort à celles du
+persil_, et poussaient au printemps. »
+
+[Illustration : Fragment de feuille de Silphium cyrenaïcum du Dr Laval.]
+
+[Illustration :Fruit du Silphion des anciens. Fruit du Silphium
+cyrenaïcum de Laval.]
+
+Or, il suffit de mettre en regard (comme il est fait ci-dessus), un
+fragment de feuille de persil et un fragment de la feuille de Silphium
+récoltée en Cyrénaïque par le consul des États-Unis à Tripoli, en
+compagnie du Dr Laval, pour être aussitôt convaincu que le Thapsia
+Silphium du plateau de Cyrène n’est pas du tout le Silphion des anciens.
+
+
+II. — Le suc du Silphion était _âcre_, dit-on. Oui, dans le sens du mot
+latin _acer_, et du mot grec ακη (aké), aigu, pointe, c’est-à-dire qu’il
+avait un goût piquant, aigrelet[6], comme certains fruits ; mais nulle
+part il n’est question des propriétés irritantes dont parle le Dr
+Laval ; nulle part il n’est question d’un principe vésicant, et encore
+moins d’un procédé quelconque pour l’en débarrasser et le rendre
+inoffensif.
+
+Au contraire, le suc du Silphium cyrenaïcum est composé de deux
+principes, l’un vésicant, l’autre résolutif ; et il est indispensable de
+lui enlever la propriété vésicante pour pouvoir l’administrer à
+l’intérieur[7].
+
+
+III. — Tous les auteurs anciens s’accordent à dire que les bestiaux
+engraissaient par l’usage du Silphion, et que leur chair devenait
+meilleure.
+
+Or, le Silphium cyrenaïcum des modernes est considéré comme un poison
+pour les animaux. « La paille qu’on tire de la région où il abonde n’est
+donnée aux ânes et aux mulets que lorsqu’elle a été examinée avec soin
+et reconnue exempte de fragments de tiges et de graines de Silphium
+cyrenaïcum. » (Dr Reboud, _Lettre à la Société botanique de France_,
+1875.)
+
+« On sait, dit M. Cauvet, que les chameliers ont soin de musuler les
+chameaux et les ânes, pendant le parcours de la région où croît cette
+plante. Ils prétendent qu’une semence suffit pour déterminer, chez ces
+animaux, une diarrhée très-intense pouvant amener la mort. » (Cauvet,
+_Nouv. élém. d’hist. natur. médic._)
+
+
+IV. — Le Silphion des Grecs (Laserpitium des Romains), était considéré
+comme un médicament universel, mais il était aussi, et surtout, un
+condiment très-recherché par les gourmets. Pline dit : « Après les
+truffes et les champignons, c’est le Laserpitium (le Silphion), qui
+tient le premier rang. » — Dioscoride raconte qu’on mangeait la racine
+mêlée avec du sel, pour donner une saveur plus agréable aux viandes. —
+Enfin, on lit dans Théophraste, que les racines qu’on apportait à
+Athènes étaient conservées et mises dans des pots avec de la farine,
+mais qu’elles étaient bonnes également _fraîches_, coupées en tranches
+et assaisonnées avec du vinaigre.
+
+Or, la plante récoltée par Laval ne pourrait être un condiment, et l’on
+se garderait bien, assurément, d’en manger la racine _fraîche_ coupée
+par tranches. Même lorsqu’elle est dépouillée de son principe vésicant,
+elle ne cesse pas d’être dangereuse, et l’extrait aqueux que contiennent
+les granules pharmaceutiques demande à être manié avec une grande
+prudence, d’après le compagnon de voyage du Dr Laval.
+
+
+« La question du nombre de granules à donner, dit-il dans une
+instruction écrite que nous avons sous les yeux, est difficile à
+résoudre. Le nombre doit être en rapport avec l’intensité de la maladie,
+la susceptibilité nerveuse du sujet, et sa réceptivité pour le
+médicament. Tel supportera 10 granules jaunes par jour, pendant des
+semaines, sans qu’il se manifeste la moindre aggravation
+médicamenteuse ; tel autre ne pourra prendre la moitié de cette dose
+sans qu’il survienne des crachements de sang et des étouffements. »
+
+
+En résumé, le Silphium cyrenaïcum n’est pas le Silphion des Grecs :
+
+
+_Parce que son aspect, d’après le professeur Œrsted, n’est pas du tout
+celui du dessin des médailles, contrairement à l’affirmation du Dr
+Laval ;_
+
+
+_Parce que les graines apportées par le Dr Laval ne ressemblent
+aucunement aux graines à forme de cœur représentées sur les médailles de
+la Cyrénaïque_ (voir page 25) ;
+
+
+_Parce que les feuilles du Silphion étaient semblables à celles du
+persil, d’après Théophraste, Dioscoride, Pline, alors que celles du
+Silphium du Dr Laval en diffèrent aussi complétement que possible, et
+sont en tout semblables à celles du Thapsia garganica_ (pages 24 et
+25) ;
+
+
+_Parce que les bestiaux engraissaient par l’usage du Silphion ancien,
+alors qu’ils sont empoisonnés par le Silphium moderne ;_
+
+
+_Parce que le suc du Silphion ancien était constamment pris à
+l’intérieur, soit comme épice, soit comme médicament, sans préparation
+chimique, alors que le Silphium moderne ne peut entrer en aucun cas dans
+l’alimentation ; alors qu’il est indispensable de le priver de son
+principe vésicant, pour l’employer comme agent médicamenteux ; alors
+que, même dépouillé de ce principe, l’extrait aqueux peut provoquer,
+dans certains cas, des crachements de sang et des étouffements._
+
+ * * * * *
+
+
+ III
+
+
+Il nous reste à dire quelques mots sur les propriétés merveilleuses que
+l’on a attribuées au _Silphium cyrenaïcum_.
+
+Les médicaments qui guérissent _infailliblement_ la phthisie, d’après
+les prospectus, deviennent chaque jour plus nombreux, et pourtant nous
+voyons mourir les phthisiques comme auparavant. On ne sera donc pas
+surpris si nous disons que les promesses qu’on nous fait, au nom du
+Silphium cyrenaïcum (ou mieux _Thapsia garganica_), nous trouvent tout à
+fait incrédule. Pour admettre, comme possibles, des résultats même
+beaucoup moins prodigieux que ceux annoncés par le Dr Laval (la guérison
+de la phthisie et de la méningite tuberculeuse), il nous faudrait autre
+chose que les affirmations des petites brochures, autre chose que les
+réclames de la quatrième page des journaux.
+
+Dans le mémoire inséré au _Bulletin de la Société d’acclimatation_, le
+Dr Laval parle de quelques guérisons qui auraient été obtenues par le Dr
+Chartier, médecin en chef de l’hôpital militaire de Valenciennes ; mais
+son assertion ne nous suffit pas. Où sont les observations médicales du
+Dr Chartier ? Où est son témoignage ? Ce médecin ne serait-il pas celui
+auquel il est fait allusion dans les brochures publiées sur le Silphium,
+et dont l’auteur _n’est pas autorisé_, dit-il, à écrire le nom ? On
+invoque les règlements militaires pour expliquer ce silence ; mais est-
+ce que le Dr Laval, médecin militaire, n’a pas publié un mémoire sur le
+Silphium dans le _Bulletin de la Société d’acclimatation_ ? Est-ce qu’il
+n’a pas nommé le Dr Chartier ? Est-ce que le Dr Cauvet, pharmacien
+militaire, a hésité à publier divers travaux sur le même sujet ?
+
+Il serait à désirer, dans l’intérêt de la science et de l’humanité,
+qu’on sortît de cette réserve et qu’on publiât l’opinion du Dr
+Chartier ; nous la réclamons avec instance[8].
+
+En attendant, énumérons les maladies que le Silphion des Grecs
+guérissait infailliblement, et que le Silphium des modernes devra guérir
+non moins infailliblement :
+
+
+« L’action du Silphium cyrenaïcum sur les tubercules à forme chronique,
+dit le Dr Laval, peut être plus rapidement appréciée dans la
+_tuberculose aiguë_ et dans la _méningite_ de même nature. » (_Bulletin
+de la Société d’acclimatation_. Mars, 1874.)
+
+
+D’après deux petites brochures publiées par le compagnon de voyage du Dr
+Laval, la _phthisie pulmonaire_, la _phthisie laryngée_, le _catarrhe_,
+l’_angine_, et toutes les maladies indiquées par les anciens comme
+trouvant leur remède dans le Silphion des Grecs, pourront être guéries à
+l’aide du Silphium cyrenaïcum, « par les médecins _qui ne reculent pas
+devant l’application d’un remède nouveau_. » Mais l’auteur de ces
+brochures est bien injuste, pour le Silphion des Grecs, lorsqu’il se
+borne à citer, d’après Dioscoride, l’enrouement, l’esquinancie, la toux,
+les douleurs de côté, les maladies du poumon, comme guéries autrefois
+par cette plante célèbre.
+
+D’après Dioscoride, le Silphion guérissait encore : la _scrofule_, la
+_sciatique_, les _hémorrhoïdes_, les _contusions_, les _cataractes
+récentes_, les _maux de dents_, les _morsures des animaux_, la
+_gangrène_, l’_anthrax_, les _maladies de la peau_, les _polypes du
+nez_, les _excroissances de chair_..... Bu _dans un œuf mollet_, il
+guérissait la _toux_, les _douleurs de côté_ et l’_hydropisie_. Bu dans
+du vin avec de l’encens, il guérissait les _tremblements_ qui précèdent
+la fièvre. Pris dans un grain de raisin, il combattait utilement les
+_fluxions stomacales_. Mêlé au poivre et à la myrrhe, il _provoquait les
+règles_, etc.
+
+D’après Hippocrate, il était souverain contre la _fièvre singultueuse_,
+la _fièvre tierce_, la _fièvre quarte_, les _chutes du rectum_, la
+_pleurésie_, etc.
+
+D’après Pline, il guérissait les _écrouelles_, les _hémorrhoïdes_, les
+_contusions_, les _spasmes_, la _goutte_, la _jaunisse_, l’_hydropisie_,
+la _toux_, l’_enrouement_, la _pleurésie_, l’_esquinancie_, les CORS,
+les DURILLONS ; il arrêtait la chute des cheveux !!! etc.
+
+Voilà le champ dans lequel peuvent désormais se mouvoir, avec une
+entière sécurité, et avec la perspective de succès éclatants, les
+médecins _qui ne reculent pas devant l’application d’un remède
+nouveau !!_ Ce domaine sera des plus vastes, et c’est à peine si celui
+de la _douce revalescière_ pourra lui être comparé.
+
+Malheureusement, le récit scientifique des résultats obtenus par le Dr
+Laval, à l’aide du _Silphium cyrenaïcum_, fait absolument défaut.
+
+L’une des brochures de son compagnon de voyage renvoie bien _au livre_
+du Dr Laval sur le Silphium cyrenaïcum ; mais ce livre n’a jamais
+existé. Le libraire qu’on indique ne l’a jamais possédé[9].
+
+
+« L’emploi du Silphium, dit l’auteur de la brochure citée, n’exclut
+aucun des moyens _auxiliaires_ que le médecin juge à propos de
+conseiller : huile de foie de morue, frictions iodées, hypophosphites,
+_médicaments homœopathiques_[10], granules dosimétriques, eaux
+minérales, etc. Son action réparatrice s’exerce indépendamment de tout
+ce qu’on peut lui adjoindre. Nous ferons cependant une exception pour
+les médicaments altérants, comme l’arsenic à haute dose, l’iodure de
+potassium, etc. »
+
+
+D’ordinaire, les nouveaux médicaments, lancés par les petites brochures,
+ou par la quatrième page des journaux, balayent devant eux, comme
+dangereux ou inutiles, les médicaments antérieurement employés. Le
+_Silphium cyrenaïcum_ se garde bien d’imiter cet exemple. Il veut se
+préparer un bon accueil dans le monde médical ; il tient à vivre en
+parfaite intelligence avec ses voisins ; il est bon prince, pour tout
+dire en un mot. Sans doute, il peut guérir _tout seul_ l’angine
+catarrhale, la phthisie pulmonaire à tous les degrés, la méningite
+tuberculeuse[11], etc. Mais, si l’on veut employer concurremment les
+eaux minérales, l’huile de foie de morue, les hypophosphites du Dr
+Churchill, les granules dosimétriques du Dr Burgraeve, qui sont préparés
+avec les substances les plus énergiques (atropine, émétique, morphine,
+cyanure de zinc, digitaline, etc.), le _Silphium cyrenaïcum_ n’y fera
+aucune opposition. Il acceptera, sans s’en émouvoir, le contact
+(j’allais dire le concours), de ces agents si actifs et si dangereux que
+l’auteur de la brochure, par un heureux choix d’expressions, appelle des
+_moyens auxiliaires_, et qui ne permettront guère assurément de faire à
+chacun sa part dans les succès ou dans les revers.
+
+Du reste, que les disciples de Hahnemann se rassurent : _même les
+médicaments homœopathiques_ ne seront pas exceptés ; ils pourront
+cheminer côte à côte avec le Silphium cyrenaïcum sans gêner en rien ses
+mouvements, et sans être gênés par lui. Jusqu’ici, nous avions entendu
+dire que les remèdes homœopathiques n’aimaient pas à rencontrer dans
+l’organisme d’autres agents médicamenteux, et qu’ils devaient faire
+seuls leur œuvre, pour qu’elle fût faite utilement. Mais les
+propagateurs du Silphium ont changé tout cela ; nous n’avons plus qu’à
+nous incliner.
+
+
+ IV
+
+
+Et maintenant résumons-nous.
+
+
+Les propagateurs du _Silphium cyrenaïcum_ affirmaient que cette
+ombellifère n’avait rien de commun avec le _Thapsia garganica_, ils le
+prenaient même de très-haut avec ceux qui soutenaient l’opinion
+contraire ;
+
+
+_Or, il est démontré aujourd’hui, par les matériaux rapportés de la
+Cyrénaïque, que les deux ombellifères sont une seule et même plante._
+
+
+Le Dr Laval avait présenté les graines de son _Thapsia Silphium_ comme
+différentes de celles du _Thapsia garganica_ ;
+
+[Illustration :Silphium cyrenaïcum du Dr Laval. Thapsia garganica.]
+
+
+_Or, elles sont absolument identiques ; elles présentent les mêmes
+variations de formes que dans le Thapsia garganica._
+
+
+Le Dr Laval avait prétendu ensuite que les feuilles de sa plante
+n’étaient pas entièrement semblables à celles du _Thapsia garganica_.
+
+
+_Or, il suffit de jeter les yeux sur les échantillons du Muséum, et
+aussi sur les dessins que nous donnons ci-dessous et page 35 pour
+constater combien son assertion était peu fondée._
+
+[Illustration : Silphium cyrenaïcum.]
+
+
+Tout récemment, le compagnon de voyage du Dr Laval décrivait, après lui,
+la racine du _Silphium cyrenaïcum_, et affirmait qu’elle était
+absolument différente de celle du _Thapsia garganica_ ; il ajoutait,
+avec une assurance digne d’un meilleur sort, que là était surtout le
+caractère distinctif ;
+
+
+_Or, en comparant les racines que M. Daveau a rapportées de la
+Cyrénaïque, avec celles du Thapsia garganica, on constate qu’elles sont
+entièrement semblables_ (voir pages 18 et 19).
+
+
+L’auteur des brochures écrivait, après le Dr Laval, que les racines de
+leur plante étaient _traçantes_, et donnaient naissance à une nouvelle
+souche, lorsque ces racines rencontraient la surface du sol.
+
+[Illustration : Thapsia garganica]
+
+
+_Or, M. Daveau affirme,_ de visu, _que rien n’est moins exact ; il
+soutient que ce mode de multiplication, qu’on disait être le seul pour
+cette plante, est matériellement impossible, et il en a donné la raison_
+(voir pages 17 et 50).
+
+
+Le Dr Laval assurait que la reproduction de la plante ne pouvait se
+faire par les graines, parce qu’elles étaient _toutes_ détruites par un
+insecte de l’ordre des hémiptères ;
+
+
+_Or, ce fait que nous repoussions à priori avec tous les botanistes, est
+nié par M. Daveau de la façon la plus positive ; il affirme que la
+reproduction de la plante se fait par la graine, et qu’elle ne peut se
+faire autrement._
+
+
+« Les _graines_, dit M. Daveau, tantôt lisses, tantôt ondulées, qui sont
+d’un jaune soufre avant leur complète maturité, prennent, lorsqu’elles
+sont mûres, une teinte plus foncée au centre, avec les ailes de couleur
+paille. Ces graines sont, dans certaines régions, autour de Dernah par
+exemple, attaquées _partiellement_ par le _Pentatoma lineata_, insecte
+de l’ordre des hémiptères ; mais, à mesure qu’on s’élève au-dessus du
+niveau de la mer, en se rapprochant du Guégueb ou des ruines de Cyrène
+(aujourd’hui Grennah), ces insectes disparaissent en grande partie, et
+le plus grand nombre des ombelles sont intactes. _C’est donc par le
+semis que se fait la reproduction_, et c’est le seul mode de
+multiplication naturelle du Thapsia de la Cyrénaïque[12]. »
+
+
+
+Ainsi donc, autant d’assertions, autant d’erreurs.
+
+
+MM. Laval et son compagnon de voyage qui ne montraient ni les _tiges_,
+ni les _feuilles_, ni les _racines_, reprochaient aux savants d’avoir
+résolu le problème sur la seule inspection des graines. Aujourd’hui, le
+problème a été examiné sur place par M. Daveau, et à Paris, par les
+botanistes, _avec toutes les pièces sous les yeux_, et la solution est
+absolument la même.
+
+Il est donc désormais acquis que le _Silphium cyrenaïcum_ n’est pas du
+tout le _Silphion_ des anciens, et qu’il est tout simplement le _Thapsia
+garganica_.
+
+Quant au fameux _Silphion_ des Grecs, il reste toujours plongé dans
+cette espèce d’obscurité mystique qui caractérise tout ce qui appartient
+à l’histoire de l’antiquité païenne.
+
+
+Il importait de ne pas laisser s’accréditer plus longtemps une erreur
+profondément regrettable. En rapportant de la Cyrénaïque la plante qui
+était invisible à Paris, M. Daveau a donc rendu, nous le répétons, un
+véritable service à la science et à l’humanité.
+
+
+Les débats sont clos. La légende s’évanouit, et la vérité scientifique
+reprend enfin ses droits. Notre but est atteint.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ APPENDICE
+
+ * * * * *
+
+ LES BROCHURES SUR LE SILPHIUM
+
+
+M. Petit, pharmacien de première classe à Paris, membre de la _Société
+botanique de France_, avait démontré très-nettement dans deux lettres
+adressées à la _Ruche pharmaceutique_, que le _Silphium cyrenaïcum_
+était tout simplement le _Thapsia garganica_, et que, dans tous les cas,
+il n’était pas le Silphion des anciens.
+
+C’est pour combattre cette opinion que le compagnon de voyage du Dr
+Laval a publié l’une de ses brochures.
+
+Disons tout de suite que cette publication laisse tout à fait intacte la
+démonstration de M. Petit. Les arguments de _l’explorateur de la
+Cyrénaïque_ ne sont en rien concluants, et ils ne sauraient résister à
+un examen attentif. Nous allons en passer quelques-uns en revue et les
+réduire à néant, bien que nous soyons _du nombre de ceux qui tranchent
+la question sans avoir vu la plante aux lieux où elle croît_.
+
+
+« M. Petit, écrit-il, déclare que le Silphion des anciens reste perdu
+pour nous... Il cite l’opinion du professeur Œrsted, de Copenhague, qui
+affirme que notre plante (le Thapsia silphium) ne présente, ni dans son
+aspect, ni dans ses propriétés, la moindre ressemblance avec la célèbre
+plante de l’antiquité.
+
+J’en demande pardon au savant professeur, mais son affirmation est un
+peu aventurée. Il ne connaît du Silphion des anciens que l’image
+reproduite sur les monnaies de Cyrène. Que l’artiste peu expérimenté ne
+soit pas arrivé à une reproduction rigoureusement exacte de la plante,
+cela est vrai ; mais il est impossible de ne pas y reconnaître une
+ombellifère. Et si quelques plantes de cette famille, les _Férules_, les
+_Fenouils_, etc., offrent quelque analogie avec l’empreinte de ces
+médailles, il y a une particularité qui place ces ombellifères hors de
+comparaison, c’est leur _absence absolue_ dans la contrée où croît le
+Silphium, contrée qui est bien la même dans laquelle on récoltait le
+Laser cyrenaïcum. »
+
+
+_L’explorateur de la Cyrénaïque_ n’en sait pas plus long, assurément,
+que le professeur Œrsted, sur le Silphion des Grecs et sur les monnaies
+qui en donnent la figure ; on se demande donc sur quoi il se fonde pour
+affirmer que l’artiste n’est pas arrivé à une reproduction fidèle de la
+plante. Et quand il prétend qu’il n’y a pas d’autres ombellifères que le
+Silphium du Dr Laval, dans la contrée où croissait le Silphion des
+Grecs, il commet une erreur inexplicable.
+
+En effet, dans son ouvrage _Floræ libycæ specimen, etc._, le professeur
+Viviani enregistre, pages 15, 16 et 17, _neuf_ espèces d’ombellifères
+récoltées par Della Cella, parmi lesquelles figurent : _Ferula
+nodiflora_, _Ferula communis_, _Ferula opopanax_, _Caucalis
+leptophylla_, son _Thapsia silphium_ ou _Thapsia garganica_ de Linné. De
+plus, M. Daveau en a rencontré plusieurs espèces qui ont leur
+importance : _Smyrnium olusatrum_, _Apium graveolens_ (Céleri), _Apium
+Petroselinum_ (Persil), _Fœniculum vulgare_ (Fenouil), etc.
+
+[Illustration : Silphion des Grecs, d’après la figure publiée par
+Viviani.]
+
+Nous avons déjà dit notre pensée sur la valeur de l’argument tiré du
+dessin des monnaies. Nous répéterons : que jamais les ombellifères n’ont
+de feuilles _opposées_ ; que jamais les graines des _Thapsia_ et du
+_Silphium cyrenaïcum_ n’ont eu la forme d’un _cœur_, comme celles qui
+sont représentées sur les médailles cyrénéennes ; que le dessin des
+médailles ne représente rien moins qu’une ombellifère, ainsi qu’on peut
+s’en convaincre par l’examen de l’image reproduite à la page précédente.
+
+En admettant l’exactitude relative des dessins représentés sur les
+médailles, on pourrait émettre cette opinion : que le Silphion des Grecs
+n’a jamais été un Thapsia, ni un Ferula, etc., par cette raison que,
+dans ces genres, le fruit est un biakène comprimé dorsalement, tandis
+que le dessin des médailles a eu la prétention de représenter un biakène
+déprimé latéralement comme dans le genre Smyrnium ; car si l’artiste n’a
+pas prolongé l’échancrure supérieure jusqu’en bas de son dessin pour
+indiquer la suture commissurale des deux carpelles, c’est qu’il a voulu
+rendre l’illusion du _cœur_ plus complète.
+
+Les auteurs qui ont cherché à faire la lumière sur cette question
+auraient été plus près de la vérité, croyons-nous, en faisant du
+Silphion des Grecs un _Smyrnium_ par exemple ; c’est dans ce genre, en
+effet, qu’on rencontre des ombellifères à feuilles à _peu près opposées_
+dans la partie supérieure des tiges, et à fruits pouvant, à la rigueur,
+être pris pour _un cœur_ par un artiste de l’antiquité. On en jugera par
+les figures ci-dessous. Nous ajouterons qu’une espèce de ce genre, le
+_Smyrnium olusatrum_ produit une gomme résine fort estimée dans le pays
+où croissait jadis le fameux Silphion, et que les habitants de cette
+contrée en font usage pour guérir les ophthalmies.
+
+[Illustration :Smyrnium olusatrum. Silphion des anciens. Silphium
+cyrenaïcum de Laval.]
+
+Quant à la disparition complète du Silphion ancien, de la contrée où il
+s’était développé, ce n’est pointe un fait unique dans l’histoire des
+végétaux. Tout le monde sait que le Papyrus a disparu de l’Egypte et
+qu’on le retrouve dans une autre partie de l’Afrique. Et l’auteur de la
+brochure sur le Silphium qui n’a pas à _devenir_, lui, un botaniste
+consommé, a certainement constaté, dans ses herborisations, des faits
+analogues pour plusieurs espèces de la flore française.
+
+
+« M. Petit, dit encore _l’explorateur de la Cyrénaïque_, déclare que le
+Silphium cyrenaïcum ne saurait être le Silphion des anciens, parce que
+les bestiaux pouvaient manger celui-ci, tandis que le premier fait périr
+les animaux qui en mangent. Mais il oublie de dire que si les Vandales
+ont entrepris la destruction du Silphion lors de leur invasion dans la
+Cyrénaïque, c’est qu’il tuait leurs chevaux, ce qui prouve qu’il n’était
+pas plus inoffensif qu’aujourd’hui. »
+
+
+Dans sa thèse, M. Deniau exprimait à titre de simple supposition cette
+idée : que les Vandales avaient pu entreprendre la destruction du
+_Silphion_, parce qu’il tuait leurs chevaux ; et aussitôt les
+propagateurs du Silphion ont transformé l’hypothèse en un fait acquis.
+_L’explorateur de la Cyrénaïque_ n’est pas heureux dans ses
+affirmations. Les auteurs anciens ont expliqué la disparition du
+Silphion de diverses manières, mais aucun ne parle de son action
+mortelle sur les chevaux des Vandales. Le Dr Laval n’en dit pas un mot ;
+il connaissait sans doute, lui, ce passage de Théophraste : « Il est
+étrange de dire que le bétail se purge en mangeant le Silphion ; au
+contraire, il s’engraisse merveilleusement, et sa chair en devient
+meilleure. »
+
+L’adversaire de M. Petit s’est tout simplement fourvoyé. C’est le
+_Thapsia_ qui tuait le bétail, et non le _Silphion_ ; ce qui prouve une
+fois de plus que le Dr Laval n’a trouvé en Cyrénaïque que le Thapsia
+garganica. « Le Thapsia, dit Théophraste, croît en plusieurs lieux, mais
+principalement en la terre d’Athènes ; les bêtes du pays n’en mangent
+point (par instinct), et si les bêtes étrangères en mangent, il faut
+nécessairement que leur ventre se lâche ou qu’elles meurent. » (Livre
+IX, chap. XXII.)
+
+
+« Ces exemples, dit l’auteur de la brochure, démontreraient que le
+_Thapsia Silphium_ de Viviani, malgré ses propriétés caustiques sur les
+téguments _sains_, s’applique avec le plus grand succès sur les tissus
+contus, déchirés ou blessés d’une façon quelconque. Néron ne l’ignorait
+pas, et il en tirait parti. »
+
+
+Le défenseur du Silphium cyrenaïcum se trompe encore ici manifestement.
+Ce n’est pas le _Silphion_ que Néron employait, mais bien le _Thapsia
+garganica_ très-commun dans toute la Pouille, province de l’ancien
+royaume de Naples. Néron ne vit jamais qu’un seul pied du Silphion des
+anciens. Pline dit (livre XIX, chap. III) : « Il y a longtemps qu’on ne
+trouve plus le Laserpitium (Silphion) en Cyrénaïque ; de notre temps on
+n’en a trouvé qu’une plante qui fut présentée au prince Néron. » Il est
+absolument muet sur son emploi contre les meurtrissures du visage. Mais,
+au livre III, chap. XXII, il dit : « L’empereur Néron a donné grand
+crédit _au Thapsia_ : il s’en est beaucoup servi au commencement de son
+règne. Allant de nuit dans les mauvais lieux, il rentrait chez lui avec
+le visage tout meurtri. Il ne faisait alors que l’oindre de Thapsia
+mélangé avec encens et cire, et le lendemain il paraissait en public
+avec un visage frais et net, parce que le Thapsia efface
+merveilleusement les meurtrissures. »
+
+Théophraste dit de son côté : « Le _Thapsia_ fait disparaître toutes les
+meurtrissures. » (Livre IX, chap. XXII.)
+
+
+_L’explorateur de la Cyrénaïque_ s’est donc de nouveau fourvoyé : il a
+appliqué au Silphion des anciens ce que les auteurs disent du Thapsia
+garganica. Il est certain que le Thapsia du temps de Théophraste et de
+Pline avait exactement les propriétés que M. Laval attribue à son
+Silphium. Et cela démontre, une fois de plus, que sa plante n’est pas
+autre chose que le Thapsia garganica.
+
+
+« Pouvant affirmer sans crainte d’être démentis, dit l’auteur dans un
+autre passage, que nous sommes, tant en France qu’à _l’étranger_, les
+seuls détenteurs du véritable Silphium cyrenaïcum expérimenté par le Dr
+Laval, nous engageons les médecins et les malades à n’avoir confiance
+que dans les préparations de Silphium qui sortent de notre
+laboratoire. »
+
+
+Cette affirmation paraîtra sans doute quelque peu hasardée, lorsqu’on
+aura lu le fragment suivant de la lettre que le Dr Reboud, intime ami de
+Laval, écrivait à la _Société botanique de France_, le 10 août 1874.
+
+« Laval a quitté Constantine vers la fin d’avril. A peine arrivé à
+Malte, il apprend que deux pharmaciens français ont pris depuis environ
+deux mois la direction de Benghazi, et qu’un médecin allemand, chargé
+d’une mission, attend le départ d’un bateau à vapeur pour se rendre en
+Cyrénaïque, dans le but de rechercher une plante autrefois célèbre, et
+depuis longtemps perdue. Ces nouvelles sont un nouveau stimulant pour
+lui faire accélérer son voyage... » (_Bulletin de la Société botanique
+de France_, séance du 13 novembre 1874.)
+
+Nous ajouterons que, depuis cette époque, notre collègue M. Daveau a
+rapporté de son voyage une quantité considérable de ce Silphium, et que
+ce produit pourra être exploité par plusieurs pharmaciens, si tant est
+qu’on veuille l’expérimenter, malgré son _identité absolue_ avec le
+Thapsia garganica de Reboulleau et de Leperdriel.
+
+
+« Il a suffi, dit ironiquement le défenseur du Silphium cyrenaïcum, de
+quelques graines présentées à M. Cosson, membre libre de l’Institut, à
+M. Baillon, professeur à l’École de médecine, à M. Planchon, professeur
+à l’École de pharmacie, pour que ces messieurs déclarassent, d’un commun
+accord, que le Silphium cyrenaïcum n’est autre chose que le Thapsia
+garganica. »
+
+
+Eh ! sans doute, quelques graines ont suffi à ces professeurs éminents,
+de même qu’une feuille, moins que cela, une foliole, suffisait naguère à
+l’un d’eux, M. le professeur Baillon, pour arriver à nommer
+scientifiquement une plante (le _Jaborandi_), dont on ne lui montrait
+que des débris informes.
+
+A qui la faute, d’ailleurs, si l’on n’a eu pendant longtemps que des
+graines sous les yeux pour résoudre le problème ? Pourquoi n’a-t-on
+jamais montré la tige, les feuilles, les racines, de cette _précieuse_
+plante ?
+
+
+« Si j’avais pu prévoir cette polémique, dit _l’explorateur de la
+Cyrénaïque_, page 11, j’aurais apporté quelques échantillons de racines
+entières que j’aurais mises à la disposition des savants qui ont eu à
+donner leur opinion, sans avoir les pièces nécessaires. »
+
+
+_Si j’avais pu prévoir cette polémique_ est tout simplement sublime !
+
+Eh ! quoi, depuis sept ans, on répète sur tous les tons au Dr Laval que
+son Thapsia Silphium n’est pas autre chose que le Thapsia garganica de
+l’Algérie, de l’Espagne, de l’Italie le Thapsia de Bertherand et de
+Reboulleau, exploité depuis vingt ans par le pharmacien Leperdriel ; il
+rencontre cette objection à Paris, à Valenciennes, en Afrique, et jusque
+dans l’ouvrage de son ami le pharmacien-major Cauvet ; au Muséum
+d’histoire naturelle, il la discute de vive voix, ses graines en main,
+et il perd son procès ; au Conseil de santé des armées, il n’est pas
+plus heureux ; partout il se heurte à ce Thapsia garganica qu’on lui
+oppose ; de tous côtés part le même cri : montrez donc votre plante, ou
+tout au moins quelques-unes de ses parties, les feuilles, les racines,
+et confondez vos contradicteurs. Son ami M. Cauvet, las de n’avoir sous
+ses yeux que des débris, bien que Laval eût fait déjà deux voyages en
+Cyrénaïque, insiste dans le même sens et lui remet, lors de la troisième
+excursion, un carton rempli de papier à dessécher pour qu’il rapporte
+enfin des échantillons complets. Et son compagnon de voyage ne rapporte
+ni une seule plante entière, ni une seule racine ! _Il n’avait point
+prévu cette polémique !_ c’est bien étrange en vérité.
+
+A la page 10 _l’explorateur de la Cyrénaïque_ s’exprime ainsi :
+
+
+« J’ai, d’ailleurs, la bonne fortune de pouvoir, moi aussi, m’appuyer
+sur l’autorité d’un professeur dont la compétence, dans la question, ne
+saurait être mise en doute. M. Cauvet vient d’envoyer à la Société de
+pharmacie une note sur le Silphium de la Cyrénaïque, _dont l’espèce
+connue des anciens_, dit-il, _n’aurait pas disparu, comme on l’a soutenu
+dans ces derniers temps_. Cette note, dont je n’ai pu encore avoir
+communication, doit apporter, dans la question, des arguments de nature
+à la trancher _ex professo_. »
+
+
+L’auteur de ces lignes n’a pas dû se féliciter longtemps de sa _bonne
+fortune_. Il n’avait pas compris évidemment que, dans cette note, M.
+Cauvet traduisait presque toujours l’opinion du Dr Laval, alors qu’il
+semblait exprimer son opinion personnelle.
+
+En effet, il y a sept ans, en 1869, dans son livre intitulé : _Nouveaux
+éléments d’histoire naturelle médicale_, M. Cauvet, l’ami de Laval,
+s’exprimait ainsi (page 320) :
+
+« M. le médecin principal Thomas, dans son rapport au baron Larrey,
+président du Conseil de santé des armées, a conclu que la plante
+regardée par le Dr Laval comme le Silphion des anciens est le Thapsia
+garganica des botanistes, ou le _bou-nafa_ des Arabes.
+
+M. Cosson, à qui j’ai communiqué la description du Silphium faite par le
+Dr Laval, y a reconnu aussi le Thapsia garganica.
+
+Comme, d’ailleurs, M. Laval assure qu’il n’a pas vu en Cyrénaïque
+d’autre plante pouvant être le Silphion, et que, d’autre part, les
+Arabes de l’Algérie appellent aussi _Dirias_ le Thapsia garganica (les
+Arabes de la Cyrénaïque appellent aussi _Dirias_ le Silphium du Dr
+Laval), il semble, ou que les anciens avaient beaucoup exagéré les
+propriétés du Silphion, ou que cette plante a totalement disparu de la
+Cyrénaïque. Cette dernière opinion semble d’autant plus probable que le
+_Laser_ s’écoulait (par incision), à la fois de la tige et de la racine,
+tandis que, selon M. Laval, la tige de son Silphium ne fournit
+absolument rien, soit par incision, soit par un traitement à l’alcool. »
+
+Dans une lettre que nous avons sous les yeux, et qu’il écrivait, il y a
+quelques mois, à un de nos amis, M. Cauvet s’exprime en ces termes :
+« Ce que j’ai vu du Silphium cyrenaïcum (semences et fragments de
+racines) ne diffère pas des mêmes parties du Thapsia garganica. Les
+éléments histologiques sont les mêmes, et semblablement disposés dans
+les racines des deux plantes. »
+
+Enfin, dans le mémoire qu’il lisait à la Société botanique de France, le
+8 janvier 1875, et que l’explorateur de la Cyrénaïque cite comme devant
+apporter dans la question des arguments de nature à la trancher _ex
+professo_, M. le Dr Cauvet proteste énergiquement contre le sens que
+l’on donne à ses propositions :
+
+« Dégagé de toute préoccupation mercantile, dit-il, j’ai lu avec le plus
+vif regret les réclames insérées à la quatrième page des journaux
+politiques. Affirmer ce que l’on ignore, avec une arrière-pensée de
+gain, me semble une action peu digne de notre profession. Je crois donc
+devoir protester d’avance contre toute supposition qui me ferait le
+compère de certaines gens. » (_Bulletin de la Société botanique_, 1875,
+page 17.)
+
+En parcourant rapidement le travail de M. Cauvet, on pourrait croire
+qu’il admet la similitude du Silphium de Laval et du Silphion des
+anciens, et qu’il vient prêter son appui à la plante cyrénéenne. On se
+tromperait complétement. En lisant son mémoire avec attention, on
+constate bientôt que le pharmacien-major de Nancy n’a pas _d’opinion
+arrêtée_, et que, lorsqu’il semble exprimer une conviction personnelle,
+il est tout simplement l’écho de son ami Laval, et écrit en quelque
+sorte sous sa dictée.
+
+1o — M. Cauvet _n’a pas d’opinion arrêtée_, puisqu’on lit dans l’article
+en question les phrases suivantes :
+
+« La note de M. Stanislas Martin regarde comme jugée une question que
+nos connaissances actuelles ne permettent pas de résoudre, et qu’un
+voyage dans la Pentapole libyque peut seul éclaircir[13]. »
+
+« Il _se peut_ que le Dr Laval ait retrouvé le Silphion des anciens. »
+
+« Si la plante de Laval est le Silphion des Grecs..... »
+
+« J’affirme que le mystère qui planait sur le Silphion des anciens
+subsiste complétement. »
+
+2o — M. Cauvet _est tout simplement l’écho de Laval_, puisqu’on lit dans
+son mémoire :
+
+« _Selon Laval_, les Algériens réfugiés en Cyrénaïque affirment..... »
+
+« _Selon Laval_, les racines du Silphium cyrenaïcum atteignent parfois
+un mètre de long..... »
+
+« _Selon Laval_, les fruits du Silphium cyrenaïcum sont dévorés avant
+leur maturité..... »
+
+« _Selon Laval_, le Silphium cyrenaïcum diffère du Thapsia
+garganica..... »
+
+Avions-nous raison de dire que l’_explorateur de la Cyrénaïque_ avait
+tort d’invoquer le témoignage du Dr Cauvet ?
+
+« Laval m’avait prié, dit le pharmacien-major de Nancy, de lui préparer
+des extraits aqueux et alcooliques _avec ce qui lui restait de poudre_.
+Depuis son départ, j’ai préparé de l’extrait aqueux de _Thapsia
+garganica_..... »
+
+Et M. Cauvet se met à comparer l’extrait de _Silphium cyrenaïcum_ et
+l’extrait du _Thapsia garganica_. Comme il croit y trouver certaines
+différences de goût, de couleur, d’odeur, etc. (que d’autres d’ailleurs
+ne constatent pas), il se demande si les deux plantes ne seraient pas
+différentes. C’est la première fois assurément qu’un botaniste se
+prononcerait sur la _similitude_ ou sur la _dissemblance_ de deux
+plantes, par l’examen de leurs extraits. Outre que la couleur, la saveur
+et l’odeur des extraits peuvent varier, suivant une foule de
+circonstances, il suffit qu’on puisse supposer qu’une substance
+étrangère a été mêlée à la _poudre_ de Silphium cyrenaïcum, pour que
+l’argument tiré des extraits par l’auteur du mémoire soit absolument
+sans valeur.
+
+M. Cauvet s’appuie sur les témoignages d’Avicenne, de Synésius,
+d’Oribase, d’Aétius... pour affirmer que le Silphion n’a jamais disparu
+de la thérapeutique.
+
+« Oribase, dit-il, connaissait et employait le suc de Silphion. Dans les
+divers passages de son livre, où il en parle, il s’exprime toujours au
+présent ; nulle part il ne dit : _olim_, autrefois. »
+
+Malheureusement pour M. Cauvet, sa citation latine d’Oribase, qui parle
+au _présent_, est une traduction mot pour mot, ou à peu près, de
+Dioscoride ; et pour qu’il ne puisse pas douter de son erreur, voici en
+regard le passage emprunté par lui au médecin du IVe siècle, et le
+passage de Dioscoride traduit en langue latine par un auteur florentin,
+Marcelle Vergilio[14] :
+
+ _Oribase._ | _Dioscoride._
+ |
+ Colligitur e radice scarificatà | Colligitur ex Silphio liquor,
+ et item caule, ex Silphio liquor, | scarificatis radice et caulibus ;
+ in quo genere præstatis qui | habet que primæ bonitatis
+ rubescit ; | estimationem qui non adeo rufo
+ | colore est ;
+ |
+ Ac pellucidus est, quique myrrham | Qui lucem transmittit, qui
+ olet et odore valet, gustuque | myrrham olet firmoque odore
+ suavi ; | sentitur ;
+ |
+ Non porraceus, neque cujus immitis| Damnatur contrà qui porraceo
+ gustus est, et qui cum diluitur, | colore viret, immitique gustu
+ facile exalbescit. | et asperus est, et qui cum
+ | diluitur facile albescit.
+ |
+ Cyrenaïcus vero, si quis modicum | Cyrenaïcus, si tantillum etiam ex
+ ejus gustarit, humorem in toto | eo aliquis in os sumpserit, toto
+ corpore ciebit. . . . . . . . . | corpore sudoris meo humiditatem
+ | cit.
+ |
+ At medicus et syriacus | Minore ui efficaciaque, et
+ imbecilliores sunt, sed magis | virosiore odore sunt medicus
+ virosum odorem reddunt. | et syriacus.
+ |
+ Liquor omnis, priusquam siccatus | Adulteratur liquor hic omnis
+ fuerit adulteratur indito | antequem siccetur, admixtis aut
+ sagapeno, aut lomento fabarum ; | sagapeno aut lomento fabæ ;
+ |
+ Quod gustu, odore, aspectu et | Verum deprehenditur gustu, odore
+ diluendo, deprehenditur.... | aspectuque, et cum humore aliquo
+ | diluitur.
+
+La comparaison de ces deux textes démontre évidemment qu’Oribase ne
+parlait du Silphion que d’après Dioscoride ; on y trouve les mêmes
+énonciations, et dans le même ordre. Elle ne prouve pas le moins du
+monde _qu’il connaissait et employait le suc de Silphion_ ; et si le
+célèbre médecin s’exprime toujours au présent, sans citer Dioscoride,
+s’il ne dit jamais _olim_, cela prouve simplement que déjà, au IVe
+siècle, il y avait des plagiaires et des charlatans.
+
+
+
+
+ VOYAGE
+ EN CYRÉNAÏQUE
+ DE M. DAVEAU
+ Chef de la section des graines au Muséum d’Histoire naturelle de Paris
+ (1875)
+
+ * * * * *
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Quinze jours après mon départ de Marseille, j’étais à Tripoli, ayant
+fait relâche à Malte où je suis resté pour faire quelques récoltes de
+plantes. A Tripoli, je m’embarquai sur un petit bâtiment arabe qui
+faisait voile pour Benghazi, d’où j’espérais commencer mon exploration.
+
+Muni de lettres de recommandation pour les Arabes les plus considérés de
+Dernah, pour quelques chefs bédouins de l’intérieur, et pour le
+gouverneur de la ville précitée, accompagné d’un interprète, de
+plusieurs chameliers, de leurs chameaux pour porter les provisions et
+les récoltes, et d’un cheval comme moyen de locomotion à mon usage, je
+quittai Benghazi au bout de quatre jours, pour m’enfoncer dans
+l’intérieur, de manière à traverser la Pentapole libyque de l’ouest à
+l’est, pour gagner Dernah. (Voir le tracé de la carte.)
+
+En se dirigeant de Benghazi vers Dernah, et lorsqu’on s’est éloigné du
+point de départ d’une vingtaine de kilomètres, on est frappé par la
+régularité qu’affecte la végétation. Les plantes croissent là par zones
+parfaitement déterminées, comme dans les régions montagneuses. Aucun
+changement n’existe cependant dans le sol, qui est partout composé d’une
+argile ferrugineuse fort compacte, mais bien dans l’altitude, qui
+augmente de plus en plus à mesure qu’on s’avance, quoique cette
+élévation se fasse insensiblement. Ces zones s’étendent de telle façon
+qu’on rencontre des lieues carrées couvertes par la même espèce de
+plante, et dans l’ordre suivant, à mesure qu’on s’éloigne dans la
+direction de Dernah : _Kentrophyllum lanatum_, _Phlomis Samia_,
+_Satureia Thymbra_, _Seseli tortuosum_, _Passerina hirsuta_, _Marrubium
+pseudo Dictamnus_, _Artemisia pyromacha_ et _Herba alba_ (_Semen
+contra_), _Poterium spinosum_, _Juniperus Lycia_, _Pistacia Lentiscus_ ;
+ce dernier forme de fort jolis massifs réguliers, comme s’ils étaient
+taillés.
+
+En approchant de Dernah, les forêts deviennent plus compactes et plus
+riches en végétaux ; on peut y voir les _Phyllirea angustifolia_, _Olea
+europæa_, _Arbutus Unedo_ (il existe de ce dernier arbuste des forêts
+entières près des ruines de Lamloudeh), des _Cistus_, des _Rhamnus_, et
+l’_Ephedra altissima_, grimpant sur les arbres, au milieu du feuillage
+desquels on aperçoit ses rameaux grêles couverts de fleurs jaunes.
+
+C’est à peu près au milieu de la distance qui sépare Benghazi de Dernah,
+après la vallée de Méraouah, qu’on trouve les premiers pieds de ce
+fameux _Thapsia_ qu’on rapporte au _Silphion_ des anciens.
+
+Quelques renseignements sur cette plante, qui fait tant de bruit depuis
+quelque temps, ne sont peut-être pas inutiles. En effet, la question est
+désormais résolue : le _Thapsia Silphium_ de Viviani ou _Silphium
+cyrenaïcum_ du Dr Laval _n’est pas autre chose que le Thapsia garganica_
+de Linné, comme j’ai pu l’observer sur place, et comme le prouvent les
+échantillons de tiges, feuilles, fruits, etc., etc., déposés à l’herbier
+du Muséum.
+
+La _racine_ de cette plante qui, à tout âge, est d’une couleur brune, de
+_simple_ qu’elle est dans sa jeunesse, devient _rameuse_ en vieillissant
+comme l’est, du reste, celle du _Thapsia garganica_, lorsqu’il croît
+dans un sol aride et pierreux, conditions réunies précisément par celui
+de la Cyrénaïque. Les divisions des racines tantôt s’enfoncent
+perpendiculairement dans le sol, tantôt se dirigent plus
+horizontalement ; mais, _dans aucun cas_, elles ne donnent naissance à
+des bourgeons adventifs en se rapprochant de la surface du sol. Ce mode
+de multiplication, qu’on disait être le seul pour cette plante, est même
+_matériellement impossible_, puisque les pieds de Thapsia Silphium sont
+séparés, dans le plus grand nombre de cas, par une distance de 20
+mètres. De plus, ils poussent fréquemment dans des trous de rochers où
+il est facile de se convaincre qu’il leur est impossible de _tracer_.
+
+Les _feuilles_ sont exactement divisées comme celles du _Thapsia
+garganica_, et j’en ai aussi observé à des degrés plus ou moins grands
+de villosité. Les feuilles dites radicales sont beaucoup plus
+développées que celles insérées sur la hampe, qui sont toujours
+_alternes_ entre elles[15].
+
+La hampe est glaucescente-pruineuse et légèrement sillonnée. Elle laisse
+échapper, lorsqu’on la rompt avant sa dessiccation, un suc laiteux qui
+se concrète à l’air en brunissant. Deux ou trois ombelles la
+surmontent ; une seule généralement est fertile.
+
+Les _graines_ tantôt lisses, tantôt ondulées, qui sont d’un jaune soufre
+avant leur complète maturité, prennent, lorsqu’elles sont mûres, une
+teinte plus foncée au centre, avec les ailes de couleur paille. Ces
+graines sont, dans certaines régions, autour de Dernah par exemple,
+attaquées _partiellement_ par le _Pentatoma lineata_, insecte de l’ordre
+des hémiptères ; mais à mesure qu’on s’élève au-dessus du niveau de la
+mer, en se rapprochant du Guégueb ou des ruines de Cyrène (aujourd’hui
+Grennah), ces insectes disparaissent en grande partie, et le plus grand
+nombre des ombelles sont intactes. _C’est donc par le semis que se fait
+la reproduction_, et c’est le seul mode de multiplication naturelle du
+Thapsia de la Cyrénaïque.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ (Extrait de la _Revue horticole_, octobre 1875.)
+
+[Illustration : CARTE DE LA CYRÉNAÏQUE avec l’Itineraire suivi par MR.
+J. DAVEAU Chef de la Section des Graines au Muséum d’Histoire Naturelle
+de Paris 1875]
+
+ * * * * *
+
+
+ Saint-Quentin. — Imprimerie JULES MOUREAU.
+
+
+NOTES :
+
+
+[Note 1 : Pour éviter toute confusion, nous écrirons toujours _Silphion_
+lorsqu’il s’agira de la plante des anciens, et _Silphium_ lorsqu’il
+s’agira de celle des modernes.]
+
+[Note 2 : Voir à l’Appendice, page 49 : Relation du voyage de M. Daveau
+dans la Pentapole libyque.]
+
+[Note 3 : Viviani, _Floræ Libycæ_, page 117.]
+
+[Note 4 : _Prodromus systematis naturalis regni vegetabilis_, vol. IV,
+pag. 202.]
+
+[Note 5 : Remarques pour servir à l’interprétation de la plante célèbre,
+mais aujourd’hui disparue, qui était connue dans l’antiquité sous le nom
+de Silphion. (_Bulletin de l’Académie royale de Danemark_).
+_Copenhague_, 1869.]
+
+[Note 6 : Le Dr Laval dit, dans son mémoire : « J’ai fait cuire des
+tiges de Silphium cyrenaïcum sous la cendre ; elle m’ont paru d’un goût
+sucré et parfumé. »
+
+_Elles m’ont paru !_... Que signifie cette appréciation ? C’est donc du
+bout des lèvres et avec une prudence infinie, que le Dr Laval a goûté
+ces tiges qu’il avait pourtant fait cuire ? Mais, alors, il avoue par
+cela même que sa plante n’est pas celle des anciens, celle dont les
+gourmets mangeaient tous les jours les tiges, les feuilles, les racines
+et le suc.]
+
+[Note 7 : « J’ai trouvé le moyen, dit le Dr Laval, d’enlever entièrement
+la propriété vésicante du Silphium cyrenaïcum, de telle sorte que ce suc
+a pu être ingéré à doses suffisantes. »
+
+Le procédé est des plus simples ; il a été indiqué, dans une lettre que
+j’ai sous les yeux, par un de ses amis qui était le préparateur de son
+extrait à Constantine.]
+
+[Note 8 : Voir, à l’avant-propos, la lettre du Dr Chartier sur ce
+sujet.]
+
+[Note 9 : Voir, au sujet des vertus du Silphium et des guérisons opérées
+par lui, dans la _Revue de thérapeutique médico-chirurgicale_, no du 1er
+janvier 1876, le jugement rendu par le tribunal de police
+correctionnelle de Paris (violation de secret médical), contre le Dr
+X..., l’un des prôneurs du _Silphium_.]
+
+[Note 10 : Les médecins homœopathes seront bien surpris sans doute de
+voir le traitement homœopathique rangé parmi les moyens _auxiliaires_
+par des pharmaciens homœopathes.]
+
+[Note 11 : Un journal de médecine, voué à la défense du _Silphium_, nous
+apprend qu’il guérit aussi, _depuis quelque temps_, la gonorrhée, les
+ulcères phagédéniques, les abcès froids, la fistule anale et la
+métrorrhagie.]
+
+[Note 12 : M. Daveau a rapporté une grande quantité de graines
+parfaitement intactes ; il aurait pu en récolter des hectolitres.]
+
+[Note 13 : Ce voyage a été fait depuis cette époque par notre collègue
+M. Daveau, et la question a été résolue.]
+
+[Note 14 : _Commentaires de Mathiole sur le IIIe livre de Dioscoride_,
+chap. Silphion, Edit. 1525, page 399.]
+
+[Note 15 : Et non _opposées_, comme pour la plante des anciens, dont les
+monnaies donnent les dessins.]
+
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+ OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+ * * * * *
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+
+=L’HORTICULTEUR FRANÇAIS de 1831.= Journal mensuel d’horticulture, 21
+volumes. — M. E. Donnaud, éditeur, 9, rue Cassette. 170 fr.
+
+=NOUVEAU JARDINIER ILLUSTRÉ=, par MM. F. Herincq, Alph. Lavallée, L.
+Neumann, B. Verlot, J.-B. Verlot, A. Pavard et Burel. 1 volume de 1800
+pages de texte avec plus de 500 dessins intercalés. — M. E. Donnaud,
+éditeur. 7 fr.
+
+=LE RÈGNE VÉGÉTAL=, divisé en Botanique générale ; Flore médicale
+usuelle et industrielle ; Horticulture ; Plantes agricoles et
+forestières ; Histoire biographique et bibliographique de la botanique,
+par M. F. Herincq, O. Reveil, agrégé, et Baillon, professeur de sciences
+naturelles à la Faculté de Médecine de Paris ; Fr. Gérard, botaniste
+micrographe ; Dupuis, ancien professeur à l’Institut agronomique de
+Grignon. — M. Guérin, éditeur, 5, rue Bonaparte. 17 volumes dont 9 de
+texte et 8 d’atlas. 800 fr.
+
+=MANUEL GÉNÉRAL DES PLANTES=, comprenant la description, la culture,
+l’histoire de plus de 25,000 espèces de plantes cultivées en Europe, par
+MM. Herincq, Jacques et Duchartre (de l’Institut). 4 volumes. —
+Librairie agricole, rue Jacob, 26.40 fr.
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+ Saint-Quentin. — Imp. JULES MOUREAU.
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77062 ***