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+<html>
+<head>
+<title>Le Mariage de Loti</title>
+<meta http-equiv="Content-Type" content=
+"text/html; charset=iso-8859-1">
+</head>
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+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti
+#10 in our series by Pierre Loti
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
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+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Le Mariage de Loti
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: January, 2005 [EBook #7263]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on April 2, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+
+<h1>LE MARIAGE DE LOTI</h1>
+<br><br>
+<h2>par Pierre Loti.</h2>
+
+<br><br>
+<p>"E hari te fau.<br>
+ E toro te faaro<br>
+ E no te taata."</p>
+
+<p><i>Le palmier cro&icirc;tra,<br>
+ Le corail s'&eacute;tendra,<br>
+ Mais l'homme p&eacute;rira.</i></p>
+
+<p>(<i>Vieux dicton de la Polyn&eacute;sie</i>)</p>
+
+<p>A Madame Sarah Bernhardt<br>
+ Juin 1878.</p>
+
+<p><i>Madame,</i></p>
+
+<p><i>A vous qui brillez tout en haut, l'auteur tr&egrave;s
+obscur</i> d'Aziyad&eacute; <i>d&eacute;die humblement ce
+r&eacute;cit sauvage.</i></p>
+
+<p><i>Il lui semble que votre nom laissera tomber sur ce livre un
+peu de son grand charme po&eacute;tique.</i></p>
+
+<p><i>L'auteur &eacute;tait bien jeune lorsqu'il a &eacute;crit
+ce livre; il le met &agrave; vos pieds, Madame, en vous demandant
+beaucoup, beaucoup d'indulgence.</i><br>
+ ............................................................................................................................................</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>PREMI&Egrave;RE PARTIE</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3><br>
+ PAR PLUMKET, AMI DE LOTI</h3>
+
+<p><br>
+ Loti fut baptis&eacute; le 25 janvier 1872, &agrave; l'&acirc;ge
+de vingt-deux ans et onze jours.</p>
+
+<p>Lorsque la chose eut lieu, il &eacute;tait environ une heure
+de l'apr&egrave;s-midi, &agrave; Londres et &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s minuit, en dessous,
+sur l'autre face de la boule terrestre, dans les jardins de la
+feue reine Pomar&eacute;, o&ugrave; la sc&egrave;ne se
+passait.</p>
+
+<p>En Europe, c'&eacute;tait une froide et triste journ&eacute;e
+d'hiver. En dessous dans les jardins de la reine, c'&eacute;tait
+le calme, l'&eacute;nervante langueur d'une nuit
+d'&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Cinq personnes assistaient &agrave; ce bapt&ecirc;me de Loti,
+au milieu des mimosas et des orangers, dans une atmosph&egrave;re
+chaude et parfum&eacute;e, sous un ciel tout constell&eacute;
+d'&eacute;toiles australes.<br>
+</p>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;taient: Ariit&eacute;a, princesse du sang,
+Fa&iuml;mana et T&eacute;ria, suivantes de la reine, Plumket et
+Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique.</p>
+
+<p>Loti, qui, jusqu'&agrave; ce jour, s'&eacute;tait
+appel&eacute; Harry Grant, conserva ce nom, tant sur les
+registres de l'&eacute;tat civil que sur les r&ocirc;les de la
+marine royale, mais l'appellation de Loti fut
+g&eacute;n&eacute;ralement adopt&eacute;e par ses amis.</p>
+
+<p>La c&eacute;r&eacute;monie fut simple; elle s'acheva sans
+longs discours, ni grand appareil.</p>
+
+<p>Les trois Tahitiennes &eacute;taient couronn&eacute;es de
+fleurs naturelles, et v&ecirc;tues de tuniques de mousseline
+rose, &agrave; tra&icirc;nes. Apr&egrave;s avoir inutilement
+essay&eacute; de prononcer les noms barbares d'Harry Grant et de
+Plumket, dont les sons durs r&eacute;voltaient leurs gosiers
+maoris, elles d&eacute;cid&egrave;rent de les d&eacute;signer par
+les mots <i>R&eacute;muna</i> et <i>Loti</i>, qui sont deux noms
+de fleurs.</p>
+
+<p>Toute la cour eut le lendemain communication de cette
+d&eacute;cision, et <i>Harry Grant</i> n'exista plus en
+Oc&eacute;anie, non plus que <i>Plumket</i> son ami.</p>
+
+<p>Il fut convenu en outre que les premi&egrave;res notes de la
+chanson indig&egrave;ne: "Loti ta&iuml;man&eacute;, etc..."
+chant&eacute;es discr&egrave;tement la nuit aux abords du palais,
+signifieraient: "R&eacute;muna est l&agrave;, ou Loti, ou tous
+deux ensemble; ils prient leurs amies de se rendre &agrave; leur
+appel, ou tout au moins de venir sans bruit leur ouvrir la porte
+des jardins..."<br>
+ ........................................................................................</p>
+
+<h3> </h3>
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE
+PLUMKET</h3>
+
+<p><br>
+ Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'&icirc;le de
+Bora-Bora, situ&eacute;e par 16&deg; de latitude australe, et
+154&deg; de longitude ouest.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; commence cette histoire, elle venait
+d'accomplir sa quatorzi&egrave;me ann&eacute;e.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une tr&egrave;s singuli&egrave;re petite fille,
+dont le charme p&eacute;n&eacute;trant et sauvage
+s'exer&ccedil;ait en dehors de toutes les r&egrave;gles
+conventionnelles de beaut&eacute; qu'ont admises les peuples
+d'Europe.</p>
+
+<p>Toute petite, elle avait &eacute;t&eacute; embarqu&eacute;e
+par sa m&egrave;re sur une longue pirogue voil&eacute;e qui
+faisait route pour Tahiti. Elle n'avait conserv&eacute; de son
+&icirc;le perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la
+surplombe. La silhouette de ce g&eacute;ant de basalte,
+plant&eacute; comme une borne monstrueuse au milieu du Pacifique,
+&eacute;tait rest&eacute;e dans sa t&ecirc;te, seule image de sa
+patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une &eacute;motion
+bizarre, dessin&eacute;e dans les albums de Loti; ce fait fortuit
+fut la cause premi&egrave;re de son grand amour pour lui.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>D'&Eacute;CONOMIE SOCIALE</h3>
+
+<p><br>
+ La m&egrave;re de Rarahu l'avait amen&eacute;e &agrave; Tahiti,
+la grande &icirc;le, l'&icirc;le de la reine, pour l'offrir
+&agrave; une tr&egrave;s vieille femme du district d'Apir&eacute;
+qui &eacute;tait sa parente &eacute;loign&eacute;e. Elle
+ob&eacute;issait ainsi &agrave; un usage ancien de la race
+maorie, qui veut que les enfants restent rarement aupr&egrave;s
+de leur vraie m&egrave;re. Les m&egrave;res adoptives, les
+p&egrave;res adoptifs (<i>faa</i> <i>amu</i>) sont l&agrave;-bas
+les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet
+&eacute;change traditionnel des enfants est l'une des
+originalit&eacute;s des moeurs polyn&eacute;siennes.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPT&Ecirc;ME), A SA SOEUR, A
+BRIGHTBURY, COMT&Eacute; DE YORKSHIRE (ANGLETERRE)</h3>
+
+<p>"Rade de Tahiti, 20 janvier 1872.</p>
+
+<p>"Ma soeur aim&eacute;e,</p>
+
+<p>"Me voici devant cette &icirc;le lointaine que
+ch&eacute;rissait notre fr&egrave;re, point myst&eacute;rieux qui
+fut longtemps le lieu des r&ecirc;ves de mon enfance. Un
+d&eacute;sir &eacute;trange d'y venir n'a pas peu
+contribu&eacute; &agrave; me pousser vers ce m&eacute;tier de
+marin qui d&eacute;j&agrave; me fatigue et m'ennuie.</p>
+
+<p>"Les ann&eacute;es ont pass&eacute; et m'ont fait homme.
+D&eacute;j&agrave; j'ai couru le monde, et me voici enfin devant
+l'&icirc;le r&ecirc;v&eacute;e. Mais je n'y trouve plus que
+tristesse et amer d&eacute;senchantement.</p>
+
+<p>"C'est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine,
+l&agrave;-bas, sous la verdure, cette baie aux grands palmiers,
+ces hautes montagnes aux silhouettes dentel&eacute;es, c'est bien
+tout cela qui &eacute;tait connu. Tout cela, depuis dix ans je
+l'avais vu, dans ces dessins jaunis par la mer,
+po&eacute;tis&eacute;s par l'&eacute;norme distance, que nous
+envoyait Georges; c'est bien ce coin du monde dont nous parlait
+avec amour notre fr&egrave;re qui n'est plus...</p>
+
+<p>"C'est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des
+illusions ind&eacute;finies, des impressions vagues et
+fantastiques de l'enfance... Un pays comme tous les autres, mon
+Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve l&agrave;, le m&ecirc;me
+Harry qu'&agrave; Brightbury, qu'&agrave; Londres, qu'ailleurs,
+si bien qu'il me semble n'avoir pas chang&eacute; de place...</p>
+
+<p>"Ce pays des r&ecirc;ves, pour lui garder son prestige,
+j'aurais d&ucirc; ne pas le toucher du doigt.</p>
+
+<p>"Et puis ceux qui m'entourent m'ont g&acirc;t&eacute; mon
+Tahiti, en me le pr&eacute;sentant &agrave; leur mani&egrave;re;
+ceux qui tra&icirc;nent partout leur personnalit&eacute; banale,
+leurs id&eacute;es terre &agrave; terre, qui jettent sur toute
+po&eacute;sie leur bave moqueuse, leur propre
+insensibilit&eacute;, leur propre ineptie. La civilisation y est
+trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale, toutes nos
+conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la sauvage
+po&eacute;sie s'en va, avec les coutumes et les traditions du
+pass&eacute;...</p>
+
+<p>
+............................................................................................................................................................................................</p>
+
+<p>"Tant est que, depuis trois jours que le <i>Rendeer</i> a
+jet&eacute; l'ancre devant Papeete, ton fr&egrave;re Harry a
+gard&eacute; le bord, le coeur serr&eacute;, l'imagination
+d&eacute;&ccedil;ue.</p>
+
+<p>
+........................................................................................................................................................................................</p>
+
+<p>"John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que
+d&eacute;j&agrave; ce pays l'enchante; depuis notre
+arriv&eacute;e je le vois &agrave; peine.</p>
+
+<p>"Il est d'ailleurs toujours ce m&ecirc;me ami fid&egrave;le et
+sans reproche, ce m&ecirc;me bon et tendre fr&egrave;re, qui
+veille sur moi comme un ange gardien et que j'aime de toute la
+force de mon coeur...</p>
+
+<p>
+..................................................................................................................................................................................</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p><br>
+ Rarahu &eacute;tait une petite cr&eacute;ature qui ne
+ressemblait &agrave; aucune autre, bien qu'elle f&ucirc;t un type
+accompli de cette race <i>maorie</i> qui peuple les archipels
+polyn&eacute;siens et passe pour une des plus belles du monde;
+race distincte et myst&eacute;rieuse, dont le provenance est
+inconnue.</p>
+
+<p>Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur
+exotique, d'une douceur c&acirc;line, comme celle des jeunes
+chats quand on les caresse; ses cils &eacute;taient si longs, si
+noirs qu'on les e&ucirc;t pris pour des plumes peintes. Son nez
+&eacute;tait court et fin, comme celui de certaines figures
+arabes; sa bouche, un peu plus &eacute;paisse, un peu plus fendue
+que le type classique, avait des coins profonds, d'un contour
+d&eacute;licieux. En riant, elle d&eacute;couvrait jusqu'au fond
+des dents un peu larges, blanches comme de l'&eacute;mail blanc,
+dents que les ann&eacute;es n'avaient pas eu le temps de beaucoup
+polir, et qui conservaient encore les stries
+l&eacute;g&egrave;res de l'enfance. Ses cheveux, parfum&eacute;s
+au santal,<br>
+ &eacute;taient longs, droits, un peu rudes; ils tombaient en
+masses lourdes sur ses rondes &eacute;paules nues. Une m&ecirc;me
+teinte fauve tirant sur le rouge brique, celle des terres cuites
+claires de la vieille Etrurie, &eacute;tait r&eacute;pandue sur
+tout son corps, depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses
+pieds.</p>
+
+<p>Rarahu &eacute;tait d'une petite taille, admirablement prise,
+admirablement proportionn&eacute;e; sa poitrine &eacute;tait pure
+et polie, ses bras avaient une perfection antique.</p>
+
+<p>Autour de ses chevilles, de l&eacute;gers tatouages bleus,
+simulant des bracelets; sur la l&egrave;vre inf&eacute;rieure,
+trois petites raies bleues transversales, imperceptibles, comme
+les femmes des Marquises; et, sur le front, un tatouage plus
+p&acirc;le, dessinant un diad&egrave;me. Ce qui surtout en elle
+caract&eacute;risait sa race, c'&eacute;tait le rapprochement
+excessif de ses yeux, &agrave; fleur de t&ecirc;te comme tous les
+yeux maoris; dans les moments o&ugrave; elle &eacute;tait rieuse
+et gaie, ce regard donnait &agrave; sa figure d'enfant une
+finesse maligne de jeune ouistiti ; alors qu'elle &eacute;tait
+s&eacute;rieuse ou triste, il y avait quelque chose en elle qui
+ne pouvait se mieux d&eacute;finir que par ces deux mots: une
+gr&acirc;ce polyn&eacute;sienne.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p><br>
+ La cour de Pomar&eacute; s'&eacute;tait par&eacute;e pour une
+demi-r&eacute;ception, le jour o&ugrave; je mis pour la
+premi&egrave;re fois le pied sur le sol tahitien. -- L'amiral
+anglais du <i>Rendeer</i> venait faire sa visite d'arriv&eacute;e
+&agrave; la souveraine (une vieille connaissance &agrave; lui) --
+et j'&eacute;tais all&eacute;, en grande tenue de service,
+accompagner l'amiral.</p>
+
+<p>L'&eacute;paisse verdure tamisait les rayons de l'ardent
+soleil de deux heures; tout &eacute;tait tranquille et
+d&eacute;sert dans les avenues ombreuses dont l'ensemble forme
+Papeete, la ville de la reine. -- Les cases &agrave;
+v&eacute;randas, diss&eacute;min&eacute;es dans les jardins, sous
+les grands arbres, sous les grandes plantes tropicales, --
+semblaient, comme leurs habitants, plong&eacute;es dans le
+voluptueux assoupissement de la sieste. -- Les abords de la
+demeure royale &eacute;taient aussi solitaires, aussi
+paisibles...</p>
+
+<p>Un des fils de la reine, - sorte de colosse basan&eacute; qui
+vint en habit noir &agrave; notre rencontre, nous introduisit
+dans un salon aux volets baiss&eacute;s, o&ugrave; une douzaine
+de femmes &eacute;taient assises, immobiles et
+silencieuses...</p>
+
+<p>Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils
+dor&eacute;s &eacute;taient plac&eacute;s c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te. -- Pomar&eacute;, qui en occupait un, invita l'amiral
+&agrave; s'asseoir dans le second, tandis qu'un interpr&egrave;te
+&eacute;changeait entre ces deux anciens amis des compliments
+officiels.</p>
+
+<p>Cette femme, dont le nom &eacute;tait m&ecirc;l&eacute; jadis
+aux r&ecirc;ves exotiques de mon enfance, m'apparaissait
+v&ecirc;tue d'un long fourreau de soie rose, sous les traits
+d'une vieille cr&eacute;ature au teint cuivr&eacute;, &agrave; la
+t&ecirc;te imp&eacute;rieuse et dure. -- Dans sa massive laideur
+de vieille femme, on pouvait d&eacute;m&ecirc;ler encore quels
+avaient pu &ecirc;tre les attraits et le prestige de sa jeunesse,
+dont les navigateurs d'autrefois nous ont transmis l'original
+souvenir.</p>
+
+<p>Les femmes de sa suite avaient, dans cette p&eacute;nombre
+d'un appartement ferm&eacute;, dans ce calme silence du jour
+tropical, un charme ind&eacute;finissable. -- Elles
+&eacute;taient belles presque toutes de la beaut&eacute;
+tahitienne: des yeux noirs, charg&eacute;s de langueur, et le
+teint ambr&eacute; des gitanos. -- Leurs cheveux
+d&eacute;nou&eacute;s &eacute;taient m&ecirc;l&eacute;s de fleurs
+naturelles et leurs robes de gaze tra&icirc;nantes, libres
+&agrave; la taille, tombaient autour d'elles en longs plis
+flottants.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sur la princesse Ariit&eacute;a surtout, que
+s'arr&ecirc;taient involontairement mes regards. Ariit&eacute;a
+&agrave; la figure douce, r&eacute;fl&eacute;chie, r&ecirc;veuse,
+avec de p&acirc;les roses du Bengale, piqu&eacute;es au hasard
+dans ses cheveux noirs...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p><br>
+ Les compliments termin&eacute;s, l'amiral dit &agrave; la
+reine:</p>
+
+<p>-- Voici Harry Grant que je pr&eacute;sente &agrave; Votre
+Majest&eacute;; il est le fr&egrave;re de Georges Grant, un
+officier de marine, qui a v&eacute;cu quatre ans dans votre beau
+pays.</p>
+
+<p>L'interpr&egrave;te avait &agrave; peine achev&eacute; de
+traduire, que Pomar&eacute; me tendit sa main rid&eacute;e; un
+sourire bon enfant, qui n'avait plus rien d'officiel,
+&eacute;claire sa vieille figure:</p>
+
+<p>-- Le fr&egrave;re de Rou&eacute;ri! dit elle en
+d&eacute;signant mon fr&egrave;re par son nom tahitien. -- Il
+faudra revenir me voir... -- Et elle ajouta en anglais:
+"Welcome!" (Bienvenu!) ce qui parut une faveur toute
+sp&eacute;ciale, la reine ne parlant jamais d'autre langue que
+celle de son pays.</p>
+
+<p>-- "Welcome!" dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit
+la main, en me montrant dans un sourire ses longues dents de
+cannibale...</p>
+
+<p>Et je partis charm&eacute; de cette &eacute;trange cour...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p><br>
+ Rarahu n'avait gu&egrave;re quitt&eacute; depuis sa petite
+enfance la case de sa vieille m&egrave;re adoptive, qui habitait
+dans le district d'Apir&eacute;, au bord du ruisseau de
+Fataoua.</p>
+
+<p>Ses occupations &eacute;taient fort simples: la r&ecirc;verie,
+le bain, le bain surtout: - le chant et les promenades sous bois,
+en compagnie de Tiahoui, son ins&eacute;parable petite amie. --
+Rarahu et Tiahoui &eacute;taient deux insouciantes et rieuses
+petites cr&eacute;atures qui vivaient presque enti&egrave;rement
+dans l'eau de leur ruisseau, o&ugrave; elles sautaient et
+s'&eacute;battaient comme deux poissons-volants.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p><br>
+ Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu f&ucirc;t sans
+&eacute;rudition; elle savait lire dans sa bible tahitienne, et
+&eacute;crire, avec une grosse &eacute;criture tr&egrave;s ferme,
+les mots doux de la langue maorie; elle &eacute;tait m&ecirc;me
+tr&egrave;s forte sur l'orthographe conventionnelle fix&eacute;e
+par les fr&egrave;res Picpus, -- lesquels ont fait, en
+caract&egrave;res latins, un vocabulaire des mots
+polyn&eacute;siens.</p>
+
+<p>Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont
+moins cultiv&eacute;es assur&eacute;ment que cette enfant
+sauvage. -- Mais il avait fallu que cette instruction, prise
+&agrave; l'&eacute;cole des missionnaires de Papeete, lui
+e&ucirc;t peu co&ucirc;t&eacute; &agrave; acqu&eacute;rir, car
+elle &eacute;tait fort paresseuse.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>X</h3>
+
+<p><br>
+ En tournant &agrave; droite dans les broussailles, quand on
+avait suivi depuis une demi-heure le chemin d'Apir&eacute;, on
+trouvait un large bassin naturel, creus&eacute; dans le roc vif.
+-- Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se pr&eacute;cipitait
+en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise
+fra&icirc;cheur.</p>
+
+<p>L&agrave;, tout le jour, il y avait soci&eacute;t&eacute;
+nombreuse; sur l'herbe, on trouvait &eacute;tendues les belles
+jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes
+journ&eacute;es tropicales &agrave; causer, chanter, dormir, ou
+bien encore &agrave; nager et &agrave; plonger, comme des dorades
+agiles. -- Elles allaient &agrave; l'eau v&ecirc;tues de leurs
+tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes
+mouill&eacute;es sur leur corps, comme autrefois les
+na&iuml;ades.</p>
+
+<p>L&agrave;, venaient souvent chercher fortune les marins de
+passage; l&agrave; tr&ocirc;nait T&eacute;touara la
+n&eacute;gresse; -- l&agrave; se faisait &agrave; l'ombre une
+grande consommation d'oranges et de goyaves.</p>
+
+<p>T&eacute;touara appartenait &agrave; la race des Kanaques
+noirs de la M&eacute;lan&eacute;sie. -- Un navire qui venait
+d'Europe l'avait un jour prise dans une &icirc;le avoisinant la
+Cal&eacute;donie, et l'avait d&eacute;pos&eacute;e &agrave; mille
+lieues de son pays, &agrave; Papeete, o&ugrave; elle faisait
+l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait
+&eacute;gar&eacute;e parmi des misses anglaises.</p>
+
+<p>T&eacute;touara avec une in&eacute;puisable belle humeur, une
+ga&icirc;t&eacute; simiesque, une impudeur absolue, entretenait
+autour d'elle le bruit et le mouvement. Cette
+propri&eacute;t&eacute; de sa personne la rendait
+pr&eacute;cieuse &agrave; ses nonchalantes compagnes; elle
+&eacute;tait une des notabilit&eacute;s du ruisseau de
+Fataoua...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>PR&Eacute;SENTATION</h3>
+
+<p><br>
+ Ce fut vers midi, un jour calme et br&ucirc;lant, que pour la
+premi&egrave;re fois de ma vie j'aper&ccedil;us ma petite amie
+Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes, habitu&eacute;es du
+ruisseau de Fataoua, accabl&eacute;es de sommeil et de chaleur,
+&eacute;taient couch&eacute;es tout au bord, sur l'herbe, les
+pieds trempant dans l'eau claire et fra&icirc;che. -- L'ombre de
+l'&eacute;paisse verdure descendait sur nous, verticale et
+immobile; de larges papillons d'un noir de velours,
+marqu&eacute;s de grands yeux couleur scabieuse, volaient
+lentement, ou se posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses
+eussent &eacute;t&eacute; trop lourdes pour les enlever; l'air
+&eacute;tait charg&eacute; de senteurs &eacute;nervantes et
+inconnues; tout doucement je m'abandonnais &agrave; cette molle
+existence, je me laissais aller aux charmes de
+l'Oc&eacute;anie...</p>
+
+<p>Au fond du tableau, tout &agrave; coup des broussailles de
+mimosas et de goyaviers s'ouvrirent, on entendit un l&eacute;ger
+bruit de feuilles qui se froissent, -- et deux petites filles
+parurent, examinant la situation avec des mines de souris qui
+sortent de leurs trous.</p>
+
+<p>Elles &eacute;taient coiff&eacute;es de couronnes de
+feuillage, qui garantissaient leur t&ecirc;te contre l'ardeur du
+soleil; leurs reins &eacute;taient serr&eacute;s dans des
+<i>pareos</i> (pagnes) bleu fonc&eacute; &agrave; grandes raies
+jaunes; leurs torses fauves &eacute;taient sveltes et nus; leurs
+cheveux noirs, longs et d&eacute;nou&eacute;s... Point
+d'Europ&eacute;ens, point d'&eacute;trangers, rien
+d'inqui&eacute;tant en vue... Les deux petites, rassur&eacute;es,
+vinrent se coucher sous la cascade qui se mit &agrave;
+s'&eacute;parpiller plus bruyamment autour d'elles...</p>
+
+<p>La plus jolie des deux &eacute;tait Rarahu; l'autre Tiahoui,
+son amie et sa confidente...</p>
+
+<p>Alors T&eacute;touara, prenant rudement mon bras, ma manche de
+drap bleu marine sur laquelle brillait un galon d'or, --
+l'&eacute;leva au-dessus des herbes dans lesquelles
+j'&eacute;tais enfoui, -- et la leur montra avec une
+intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un
+&eacute;pouvantail.</p>
+
+<p>Les deux petites cr&eacute;atures, comme deux moineaux
+auxquels on montre un babouin, se sauv&egrave;rent
+terrifi&eacute;es, -- et ce fut l&agrave; notre
+pr&eacute;sentation, notre premi&egrave;re entrevue...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p><br>
+ Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par
+T&eacute;touara se r&eacute;sumaient &agrave; peu pr&egrave;s
+&agrave; ceci:</p>
+
+<p>-- Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les
+autres, et ne font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine
+qui les garde est une femme &agrave; principes, qui leur
+d&eacute;fend de se commettre avec nous.</p>
+
+<p>Elle, T&eacute;touara, e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+personnellement tr&egrave;s satisfaite si ces deux filles se
+fussent laiss&eacute; apprivoiser par moi; elle m'engageait
+tr&egrave;s vivement &agrave; tenter cette aventure.</p>
+
+<p>Pour les trouver, il suffisait, d'apr&egrave;s ses
+indications, de suivre sous les goyaviers un imperceptible
+sentier qui au bout de cent pas conduisait &agrave; un bassin
+plus &eacute;lev&eacute; que le premier et moins
+fr&eacute;quent&eacute; aussi. -- L&agrave;, disait-elle, le
+ruisseau de Fataoua se r&eacute;pandait encore dans un creux de
+rocher qui semblait fait tout expr&egrave;s pour le
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te ou trois personnes intimes.
+--C'&eacute;tait la salle de bain particuli&egrave;re de Rarahu
+et de Tiahoui; on pouvait dire que l&agrave; s'&eacute;tait
+pass&eacute;e toute leur enfance...</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>C'&eacute;tait un recoin tranquille, au-dessus duquel
+faisaient vo&ucirc;te de grands arbres-&agrave;-pain aux
+&eacute;paisses feuilles, -- des mimosas, des goyaviers et de
+fines sensitives. L'eau fra&icirc;che y bruissait sur de petits
+cailloux polis; on y entendait de tr&egrave;s loin, et perdus en
+murmure confus, les bruits du grand bassin, les rires des jeunes
+femmes et la voix de cr&eacute;celle de T&eacute;touara.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p><br>
+ .........................................................................</p>
+
+<p>-- Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomar&eacute;,
+de sa grosse voix rauque -- Loti, pourquoi n'&eacute;pouserais-tu
+pas la petite Rarahu du district d'Apir&eacute;?... Cela serait
+beaucoup mieux, je t'assure, et te poserait davantage dans le
+pays...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait sous la v&eacute;randa royale que
+m'&eacute;tait faite cette question. -- J'&eacute;tais
+allong&eacute; sur une natte, et tenais en main cinq cartes que
+venait de me servir mon amie T&eacute;ria; en face de moi
+&eacute;tait &eacute;tendue ma bizarre partenaire, la reine, qui
+apportait au jeu d'&eacute;cart&eacute; une passion
+extr&ecirc;me; elle &eacute;tait v&ecirc;tue d'un peignoir jaune
+&agrave; grandes fleurs noires, et fumait une longue cigarette de
+pandanus, faite d'une seule feuille roul&eacute;e sur
+elle-m&ecirc;me. Deux suivantes couronn&eacute;es de jasmin
+marquaient nos points, battaient nos cartes, et nous aidaient de
+leurs conseils, en se penchant curieusement sur nos
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles,
+ti&egrave;des, parfum&eacute;es, qu'am&egrave;nent l&agrave;-bas
+les orages d'&eacute;t&eacute;; les grandes palmes des cocotiers
+se couchaient sous l'ond&eacute;e, leurs nervures puissantes
+ruisselaient d'eau. Les nuages amoncel&eacute;s formaient avec la
+montagne un fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce
+tableau fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne
+noire du morne de Fataoua. Dans l'air &eacute;taient<br>
+ suspendues des &eacute;manations d'orage qui troublaient le sens
+et l'imagination...</p>
+
+<p>
+.................................................................................</p>
+
+<p>"&Eacute;pouser la petite Rarahu du district d'Apir&eacute;."
+Cette proposition me prenait au d&eacute;pourvu, et me donnait
+beaucoup &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir...</p>
+
+<p>
+.................................................................................</p>
+
+<p>Il allait sans dire que la reine, qui &eacute;tait une
+personne tr&egrave;s intelligente et sens&eacute;e, ne me
+proposait point un de ces mariages suivant les lois
+europ&eacute;ennes qui encha&icirc;nent pour la vie. Elle
+&eacute;tait pleine d'indulgence pour les moeurs faciles de son
+pays, bien qu'elle s'effor&ccedil;ait souvent de les rendre plus
+correctes et plus conformes aux principes chr&eacute;tiens.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait donc simplement un mariage tahitien qui
+m'&eacute;tait offert. Je n'avais pas de motif bien
+s&eacute;rieux pour r&eacute;sister &agrave; ce d&eacute;sir de
+la reine, et la petite Rarahu du district d'Apir&eacute;
+&eacute;tait bien charmante...</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, avec beaucoup d'embarras, j'all&eacute;guai
+ma jeunesse.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral
+du <i>Rendeer</i> qui aurait pu voir d'un mauvais oeil cette
+union... Et puis un mariage est une chose fort co&ucirc;teuse,
+m&ecirc;me en Oc&eacute;anie... Et puis, et surtout, il y avait
+l'&eacute;ventualit&eacute; d'un prochain d&eacute;part, -- et
+laisser Rarahu dans les larmes, en e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+une cons&eacute;quence in&eacute;vitable, et assur&eacute;ment
+fort cruelle.</p>
+
+<p>Pomar&eacute; sourit &agrave; toutes ces raisons, dont aucune
+sans doute ne l'avait convaincue.</p>
+
+<p>Apres un moment de silence, elle me proposa Fa&iuml;mana, sa
+suivante, que cette fois je refusai tout net.</p>
+
+<p>Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout
+doucement ses yeux se tourn&egrave;rent vers Ariit&eacute;a la
+princesse:</p>
+
+<p>-- Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-&ecirc;tre
+aurais-tu accept&eacute; avec plus d'empressement, mon petit
+Loti?...</p>
+
+<p>La vieille femme r&eacute;v&eacute;lait par ces mots qu'elle
+avait devin&eacute; le troisi&egrave;me et assur&eacute;ment le
+plus s&eacute;rieux des secrets de mon coeur.</p>
+
+<p>Ariit&eacute;a baissa les yeux, et une nuance rose se
+r&eacute;pandit sur ses joues ambr&eacute;es; je sentis
+moi-m&ecirc;me que le sang me montait tumultueusement au visage
+et le tonnerre se mit &agrave; rouler dans les profondeurs de la
+montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation
+tendue d'un m&eacute;lodrame...</p>
+
+<p>Pomar&eacute; satisfaite de sa fac&eacute;tie riait sous cape.
+Elle avait mis &agrave; profit le trouble qu'elle venait
+d'occasionner pour marquer deux fois <i>t&eacute;
+t&acirc;n&eacute;</i> (l'homme), c'est-&agrave;-dire <i>le
+roi</i>...</p>
+
+<p>Pomar&eacute;, dont un des passe-temps favoris &eacute;tait le
+jeu d'&eacute;cart&eacute;, &eacute;tait extraordinairement
+tricheuse, elle trichait m&ecirc;me aux soir&eacute;es
+officielles, dans les parties int&eacute;ress&eacute;es qu'elle
+jouait avec les amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis
+qu'elle y pouvait gagner n'&eacute;taient certes pour rien dans
+le plaisir qu'elle &eacute;prouvait &agrave; rendre capots ses
+partenaires...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p><br>
+ Rarahu poss&eacute;dait deux robes de mousseline, l'une blanche,
+l'autre rose, qu'elle mettait alternativement le dimanche
+par-dessus son <i>pareo</i> bleu et jaune, pour aller au temple
+des missionnaires protestants, &agrave; Papeete. Ces
+jours-l&agrave;, ses cheveux &eacute;taient s&eacute;par&eacute;s
+en deux longues nattes noires tr&egrave;s &eacute;paisses; de
+plus, elle piquait au-dessus de l'oreille (&agrave; l'endroit
+o&ugrave; les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur
+d'hibiscus, dont le rouge ardent donnait une p&acirc;leur
+transparente &agrave; sa joue cuivr&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle restait peu de temps &agrave; Papeete apr&egrave;s le
+service religieux, &eacute;vitant la soci&eacute;t&eacute; des
+jeunes femmes, les &eacute;choppes des Chinois marchands de
+th&eacute;, de g&acirc;teau et de bi&egrave;re. Elle &eacute;tait
+tr&egrave;s sage, et en donnant la main &agrave; Tiahoui, elle
+rentrait &agrave; Apir&eacute; pour se d&eacute;shabiller.</p>
+
+<p>Un petit sourire contenu, une petite moue discr&egrave;te,
+&eacute;taient les seuls signes d'intelligence que m'envoyaient
+les deux petites filles, quand par hasard nous nous rencontrions
+dans les avenues de Papeete...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p><br>
+ ... Nous avions d&eacute;j&agrave; pass&eacute; bien des heures
+ensemble, Rarahu et moi, au bord du ruisseau de Fataoua, dans
+notre salle de bain sous les goyaviers, quand Pomar&eacute; me
+fit l'&eacute;trange proposition d'un mariage.</p>
+
+<p>Et, Pomar&eacute;, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir,
+connaissait cela fort bien.</p>
+
+<p>Bien longtemps j'avais h&eacute;sit&eacute;. -- J'avais
+r&eacute;sist&eacute; de toutes mes forces, -- et cette situation
+singuli&egrave;re s'&eacute;tait prolong&eacute;e, au del&agrave;
+de toute vraisemblance, plusieurs jours durant: quand nous nous
+&eacute;tentions sur l'herbe pour faire ensemble le somme de
+midi, et que Rarahu entourait mon corps de ses bras, nous nous
+endormions l'un pr&egrave;s de l'autre, &agrave; peu pr&egrave;s
+comme deux fr&egrave;res.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une bien enfantine com&eacute;die que nous
+jouions l&agrave; tous deux, et personne assur&eacute;ment ne
+l'e&ucirc;t soup&ccedil;onn&eacute;e. Le sentiment "<i>qui fit
+h&eacute;siter Faust au seuil de Marguerite</i>"
+&eacute;prouv&eacute; pour une fille de Tahiti, m'e&ucirc;t
+peut-&ecirc;tre fait sourire moi-m&ecirc;me, avec quelques
+ann&eacute;es de plus; il e&ucirc;t bien amus&eacute;
+l'&eacute;tat-major de <i>Rendeer</i>, en tout cas, et
+m'e&ucirc;t combl&eacute; de ridicule aux yeux de
+T&eacute;touara...<br>
+ ......................................................................................</p>
+
+<p>Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de
+d&eacute;soler d'abord, avaient sur ces questions des
+id&eacute;es tout &agrave; fait particuli&egrave;res qui en
+Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tard&eacute;
+&agrave; m'en apercevoir.</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;taient dit qu'une grande fille de quatorze ans
+n'est plus une enfant, et n'a pas &eacute;t&eacute;
+cr&eacute;&eacute;e pour vivre seule... Elle n'allait pas se
+prostituer &agrave; Papeete, et c'&eacute;tait l&agrave; tout ce
+qu'ils avaient exig&eacute; de sa sagesse.</p>
+
+<p>Ils avaient jug&eacute; que mieux valait Loti qu'un autre,
+Loti tr&egrave;s jeune comme elle, qui leur paraissait doux et
+semblait l'aimer... et , apr&egrave;s r&eacute;flexion, les deux
+vieillards avaient trouv&eacute; que c'&eacute;tait bien...</p>
+
+<p>John lui-m&ecirc;me, mon bien-aim&eacute; fr&egrave;re John,
+qui voyait tout avec ses yeux si &eacute;tonnamment purs, qui
+&eacute;prouvait une surprise douloureuse quand on lui contait
+mes promenades nocturnes en compagnie de Fa&iuml;mana dans les
+jardins de la reine, -- John &eacute;tait plein d'indulgence pour
+cette petite fille qui l'avait charm&eacute;. -- Il aimait sa
+candeur d'enfant, et sa grande affection pour moi; il
+&eacute;tait dispos&eacute; &agrave; tout pardonner &agrave; son
+fr&egrave;re Harry, quand il s'agissait d'elle...<br>
+ ...................................................................................</p>
+
+<p>Si bien que, quand la reine me proposa d'&eacute;pouser la
+petite Rarahu du district d'Apir&eacute;, le mariage tahitien ne
+pouvait plus &ecirc;tre entre nous deux qu'une
+formalit&eacute;...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3><br>
+ CHOSES DU PALAIS</h3>
+
+<p><br>
+ Ariifait&eacute;, le prince-&eacute;poux, jouait &agrave; la
+cour de Pomar&eacute; un r&ocirc;le politique tout &agrave; fait
+effac&eacute;.</p>
+
+<p>La reine, qui tenait &agrave; donner aux Tahitiens une belle
+lign&eacute;e royale, avait choisi cet homme, parce qu'il
+&eacute;tait le plus grand et le plus beau qu'on e&ucirc;t pu
+trouver dans ses archipels. -- C'&eacute;tait encore un
+magnifique vieillard &agrave; cheveux blancs, &agrave; la taille
+majestueuse, au profil noble et r&eacute;gulier.</p>
+
+<p>Mais il &eacute;tait peu pr&eacute;sentable, et s'obstinait
+&agrave; se trop peu v&ecirc;tir; le simple pareo tahitien lui
+semblait suffisant; il n'avait jamais pu se faire &agrave;
+l'habit noir.</p>
+
+<p>De plus il se grisait souvent; aussi le montrait-on fort
+peu.</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>De ce mariage &eacute;taient issus de vrais g&eacute;ants qui
+tous mouraient du m&ecirc;me mal sans rem&egrave;des, comme ces
+grandes plantes des tropiques qui poussent en une saison et
+meurent &agrave; l'automne.</p>
+
+<p>Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l'un
+apr&egrave;s l'autre partir, avec une inexprimable douleur.</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute;, Tamatoa, avait eu de la belle reine
+Mo&eacute; sa femme, une petite princesse d&eacute;licieusement
+jolie, -- l'h&eacute;riti&egrave;re pr&eacute;somptive du
+tr&ocirc;ne de Tahiti, -- la petite Pomar&eacute; V, sur laquelle
+se portait toute la tendresse de la grand'm&egrave;re
+Pomar&eacute; IV.</p>
+
+<p>Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait
+para&icirc;tre d&eacute;j&agrave; les sympt&ocirc;mes du mal
+h&eacute;r&eacute;ditaire, et plus d'une fois les yeux de
+l'a&iuml;eule s'&eacute;taient remplis de larmes en la
+regardant.</p>
+
+<p>Cette maladie pr&eacute;vue et cette mort certaine donnaient
+un charme de plus &agrave; cette petite cr&eacute;ature, la
+derni&egrave;re des Pomar&eacute;, la derni&egrave;re des reines
+des archipels tahitiens. -- Elle &eacute;tait aussi ravissante,
+aussi capricieuse que peut l'&ecirc;tre une petite princesse
+malade que l'on ne contrarie jamais. L'affection qu'elle montrait
+pour moi avait contribu&eacute; &agrave; m'attirer celle de la
+reine...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<p><br>
+ Pour arriver &agrave; parler le langage de Rarahu, -- et
+&agrave; comprendre ses pens&eacute;es, -- m&ecirc;me les plus
+dr&ocirc;les ou le plus profondes, -- j'avais r&eacute;solu
+d'apprendre la langue maorie.</p>
+
+<p>Dans ce but, j'avais fait un jour &agrave; Papeete
+l'acquisition du dictionnaire des fr&egrave;res Picpus, -- vieux
+petit livre qui n'eut jamais qu'une &eacute;dition, et dont les
+rares exemplaires sont presque introuvables aujourd'hui.</p>
+
+<p>Ce fut ce livre qui le premier m'ouvrit sur la
+Polyn&eacute;sie d'&eacute;tranges perspectives, - tout un champ
+inexplor&eacute; de r&ecirc;veries et d'&eacute;tudes.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p><br>
+ Au premier abord je fus frapp&eacute; de la grande
+quantit&eacute; des mots mystiques de la vieille religion maorie,
+-- et puis de ces mots tristes, effrayants, intraduisibles, --
+qui expriment l&agrave;-bas les terreurs vagues de la nuit, --
+les bruits myst&eacute;rieux de la nature, les r&ecirc;ves
+&agrave; peine saisissables de l'imagination...</p>
+
+<p>Il y avait d'abord <i>Taaroa</i>, le dieu sup&eacute;rieur des
+religions polyn&eacute;siennes.</p>
+
+<p>Les d&eacute;esses: <i>Ruahine tahua</i>, d&eacute;esse des
+arts et de la pri&egrave;re.</p>
+
+<p><i>Ruahine auna</i>, d&eacute;esse de la sollicitude.</p>
+
+<p><i>Ruahine faaipu</i>, d&eacute;esse de la franchise.</p>
+
+<p><i>Ruahine nihonihoraroa</i>, d&eacute;esse de la dissension
+et du meurtre.</p>
+
+<p><i>Romatane</i>, le pr&ecirc;tre qui admet les &acirc;mes au
+ciel, ou les en exclut.</p>
+
+<p><i>Tutahoroa</i>, la route qui suivent les &acirc;mes pour se
+rendre dans la nuit &eacute;ternelle.</p>
+
+<p><i>Tapaparaharaha</i>, la base du monde.</p>
+
+<p><i>Ihohoa</i>, les m&acirc;nes, les revenants.</p>
+
+<p><i>Oroimatua ai aru nihonihororoa</i>, cadavre qui revient
+pour tuer et manger les vivants.</p>
+
+<p><i>Tuitupapau</i>, pri&egrave;re &agrave; un mort de ne pas
+revenir.</p>
+
+<p><i>Tahurere</i>, prier un ami mort de nuire &agrave; un
+ennemi.</p>
+
+<p><i>Tii</i>, esprit malfaisant.</p>
+
+<p><i>Tahutahu</i>, enchanteur, sorcier.</p>
+
+<p><i>Mahoi</i>, l'essence, l'&acirc;me d'un Dieu.</p>
+
+<p><i>Faa-fano</i>, d&eacute;part de l'&acirc;me &agrave; la
+mort.</p>
+
+<p><i>Ao</i>, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis,
+nuage, lumi&egrave;re, principe, centre, coeur des choses.</p>
+
+<p><i>Po</i>, nuit, anciens temps, monde inconnu et
+t&eacute;n&eacute;breux, enfers.</p>
+
+<p>... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre
+mille:</p>
+
+<p><i>Moana</i>, ab&icirc;mes de la mer ou du ciel.</p>
+
+<p><i>Tohureva</i>, pr&eacute;sage de mort.</p>
+
+<p><i>Natuaea</i>, vision confuse et trompeuse.</p>
+
+<p><i>Nupa nupa</i>, obscurit&eacute;, agitation morale.</p>
+
+<p><i>Ruma-ruma</i>, t&eacute;n&egrave;bres, tristesses.</p>
+
+<p><i>Tarehua</i>, avoir les sens obscurcis, &ecirc;tre
+visionnaire.</p>
+
+<p><i>Tataraio</i>, &ecirc;tre ensorcel&eacute;.</p>
+
+<p><i>Tunoo</i>, mal&eacute;fice.</p>
+
+<p><i>Ohiohio</i>, regard sinistre.</p>
+
+<p><i>Puhiairoto</i>, ennemi secret.</p>
+
+<p><i>Totoro ai po</i>, repas myst&eacute;rieux dans les
+t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p><i>Tetea</i>, personne p&acirc;le, fant&ocirc;me.</p>
+
+<p><i>Oromatua</i>, cr&acirc;ne d'un parent.</p>
+
+<p><i>Papaora</i>, odeur de cadavre.</p>
+
+<p><i>Taihitoa</i>, voix effrayante.</p>
+
+<p><i>Tai aru</i>, voix comme le bruit de la mer.</p>
+
+<p><i>Tururu</i>, bruit de bouche pour effrayer.</p>
+
+<p><i>Oniania</i>, vertige, brise qui se l&egrave;ve.</p>
+
+<p><i>Tape tape</i>, limite touchant aux eaux profondes.</p>
+
+<p><i>Tahau</i>, blanchir &agrave; la ros&eacute;e.</p>
+
+<p><i>Rauhurupe</i>, vieux bananier; personne
+d&eacute;cr&eacute;pite.</p>
+
+<p><i>Tutai</i>, nu&eacute;es rouges &agrave; l'horizon.</p>
+
+<p><i>Nina</i>, chasser une id&eacute;e triste; enterrer.</p>
+
+<p><i>Ata</i>, nuage; tige de fleur; messager;
+cr&eacute;puscule.</p>
+
+<p><i>Ari</i>, profondeur; vide; vague de la mer...</p>
+
+<p>..........................................................</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p><br>
+ ... Rarahu poss&eacute;dait un chat d'une grande laideur, en qui
+se r&eacute;sumaient avant mon arriv&eacute;e ses plus
+ch&egrave;res affections.</p>
+
+<p>Les chats sont b&ecirc;tes de luxe en Oc&eacute;anie, et
+pourtant leur race est l&agrave;-bas tout &agrave; fait
+manqu&eacute;e. -- Ceux qui arrivent d'Europe font souche, et son
+fort recherch&eacute;s.</p>
+
+<p>Celui de Rarahu &eacute;tait une grande b&ecirc;te
+efflanqu&eacute;e, haute sur pattes, qui passait ses jours
+&agrave; dormir le ventre au soleil, ou &agrave; manger des
+languerottes bleues. Il s'appelait Turiri. -- Ses oreilles
+droites &eacute;taient perc&eacute;es &agrave; leurs
+extr&eacute;mit&eacute;s, et orn&eacute;es de petits glands de
+soie, suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure
+compl&eacute;tait d'une mani&egrave;re tr&egrave;s comique ce
+minois de chat, d&eacute;j&agrave; fort extraordinaire par
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il s'enhardissait jusqu'&agrave; suivre sa ma&icirc;tresse au
+bain, et passait de longues heures avec nous, &eacute;tendu dans
+des poses nonchalantes.</p>
+
+<p>Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres, -- tels que:
+<i>Ma petite chose tr&egrave;s ch&eacute;rie</i> -- et <i>mon
+petit coeur</i> (ta u mea iti here rahi) et (ta u mafatu
+iti).</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p><br>
+ ..........................................................................</p>
+
+<p>... Non, ceux-l&agrave; qui ont v&eacute;cu l&agrave;-bas, au
+milieu des filles &agrave; demi civilis&eacute;es de Papeete, --
+qui ont appris avec elles le tahitien facile et b&acirc;tard de
+la plage et les moeurs de la ville colonis&eacute;e, -- qui ne
+voient dans Tahiti qu'une &icirc;le o&ugrave; tout est fait pour
+le plaisir des sens et la satisfaction des app&eacute;tits
+mat&eacute;riels, -- ceux-l&agrave; ne comprennent rien au charme
+de ce pays...</p>
+
+<p>Ceux encore, -- les plus nombreux sans contredit, -- qui
+jettent sur Tahiti un regard plus honn&ecirc;te et plus artiste,
+-- qui y voient une terre d'&eacute;ternel printemps, toujours
+riante, po&eacute;tique, -- pays de fleurs et de belles jeunes
+femmes, -- ceux-l&agrave; encore ne comprennent pas... Le charme
+de ce pays est ailleurs, et n'est pas saisissable pour
+tous...</p>
+
+<p>Allez loin de Papeete, l&agrave; o&ugrave; la civilisation
+n'est pas venue, l&agrave; o&ugrave; se retrouvent sous les
+minces cocotiers, -- au bord des plages de corail, -- devant
+l'immense Oc&eacute;an d&eacute;sert, -- les districts tahitiens,
+les villages aux toits de pandanus. -- Voyez ces peuplades
+immobiles et r&ecirc;veuses; -- voyez au pied des grands arbres
+ces groupes silencieux, indolents et oisifs, qui semblent ne
+vivre que par le sentiment de la contemplation... &Eacute;coutez
+le grand calme de cette nature, le bruissement monotone et
+&eacute;ternel des brisants de corail; -- regardez ces sites
+grandioses, ces mornes de basalte, ces for&ecirc;ts suspendues
+aux montagnes sombres, et tout cela, perdu au milieu de cette
+solitude majestueuse et sans bornes: le Pacifique...<br>
+ .........................................................................................</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<p><br>
+ ... Le premier soir o&ugrave; Rarahu vint se m&ecirc;ler aux
+jeunes femmes de Papeete, &eacute;tait un soir de grande
+f&ecirc;te.</p>
+
+<p>La reine donnait un bal &agrave; l'&eacute;tat-major d'une
+fr&eacute;gate, qui par hasard passait...</p>
+
+<p>Dans le salon tout ouvert, &eacute;taient d&eacute;j&agrave;
+rang&eacute;s les fonctionnaires europ&eacute;ens, les femmes de
+la cour, tout le personnel de la colonie, en habits de gala.</p>
+
+<p>En dehors, dans les jardins, c'&eacute;tait un grand tumulte,
+une grande confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes
+femmes, en robe de f&ecirc;te et couronn&eacute;es de fleurs,
+organisaient une immense <i>upa-upa</i>. Elles se
+pr&eacute;paraient &agrave; danser jusqu'au jour, pieds nus et au
+son du tam-tam, - tandis que chez la reine, on allait danser au
+piano, en bottines de satin.</p>
+
+<p>Et les officiers qui avaient d&eacute;j&agrave; des amies au
+dedans et au dehors, dans ces deux mondes de femmes, allaient de
+l'un &agrave; l'autre sans d&eacute;tours, avec le singulier
+laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes...</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>La curiosit&eacute;, la jalousie surtout avaient pouss&eacute;
+Rarahu &agrave; cette sorte d'escapade, depuis longtemps
+pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;e. -- La jalousie, passion peu
+commune en Oc&eacute;anie, avait sourdement min&eacute; son petit
+coeur sauvage.</p>
+
+<p>Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois,
+couch&eacute;e en m&ecirc;me temps que le soleil dans la case de
+ses vieux parents, elle se demandait ce que pouvaient bien
+&ecirc;tre ces soir&eacute;es de Papeete que Loti son ami passait
+avec Fa&iuml;mana ou T&eacute;ria, suivantes de la reine... Et
+puis il y avait cette princesse Ariit&eacute;a, dans laquelle,
+avec son instinct de femme, elle avait devin&eacute; une
+rivale...</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>-- "Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout &agrave;
+coup derri&egrave;re moi une petite voix bien connue, qui
+semblait encore trop jeune et trop fra&icirc;che pour &ecirc;tre
+m&ecirc;l&eacute;e au tumulte de cette f&ecirc;te.</p>
+
+<p>Et je r&eacute;pondis, &eacute;tonn&eacute;:</p>
+
+<p>-- "Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!)</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe
+blanche, et donnant la main &agrave; Tiahoui. C'&eacute;taient
+bien elles deux, -- qui semblaient intimid&eacute;es de se
+trouver dans ce milieu inusit&eacute;, o&ugrave; tant de jeunes
+femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines,
+demi-souriantes, demi-pinc&eacute;es, -- et il &eacute;tait
+ais&eacute; de voir que l'orage &eacute;tait dans l'air.</p>
+
+<p>-- Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous
+connais-tu pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien
+habill&eacute;es et jolies?</p>
+
+<p>Elles savaient bien qu'elles l'&eacute;taient plus que les
+autres, au contraire, -- et, sans cette conviction, probablement
+elles n'eussent point tent&eacute; l'aventure.</p>
+
+<p>-- Allons plus pr&egrave;s, dit Rarahu; je veux voir &agrave;
+ce qu'<i>elles</i> font dans la maison de la reine.</p>
+
+<p>Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques
+de mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous
+approch&acirc;mes des fen&ecirc;tres ouvertes, -- pour regarder
+ensemble cette chose singuli&egrave;re &agrave; plus d'un titre:
+une r&eacute;ception chez la reine Pomar&eacute;.</p>
+
+<p>-- Loti, demanda d'abord Tiahoui, -- celles-ci, que
+font-elles?... Elle montrait de la main un groupe de femmes
+l&eacute;g&egrave;rement bistr&eacute;es, et par&eacute;es de
+longues tuniques &eacute;clatantes, qui &eacute;taient assises
+avec des officiers autour d'une table couverte d'un tapis vert.
+Elles remuaient des pi&egrave;ces d'or et de nombreux petits
+carr&eacute;s de carton peint, qu'elles faisaient glisser
+rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs
+conservaient leur impassible expression de c&acirc;linerie et de
+nonchalance exotique.</p>
+
+<p>Tiahoui ignorait absolument les secrets du <i>poker</i> et du
+<i>baccara</i>; elle ne saisit que d'une mani&egrave;re
+imparfaite les explications que je pus lui en donner.</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>Quand les premi&egrave;res notes du piano commenc&egrave;rent
+&agrave; r&eacute;sonner dans l'atmosph&egrave;re chaude et
+sonore, le silence se fit et Rarahu &eacute;couta en extase...
+Jamais rien de semblable n'avait frapp&eacute; son oreille; la
+surprise et le ravissement dilataient ses yeux &eacute;tranges.
+Le tam-tam aussi s'&eacute;tait tu, et derri&egrave;re nous les
+groupes se serraient sans bruit: -- on n'entendait plus que le
+fr&ocirc;lement des &eacute;toffes l&eacute;g&egrave;res,</p>
+
+<p>-- le vol des grandes phal&egrave;nes, qui venaient effleurer
+de leurs ailes la flamme des bougies, -- et le bruissement
+lointain du Pacifique.</p>
+
+<p>Alors parut Ariit&eacute;a, appuy&eacute;e au bras d'un
+commandant anglais, et s'appr&ecirc;tant &agrave; valser.</p>
+
+<p>-- Elle est tr&egrave;s belle, Loti, dit tout bas Rarahu.</p>
+
+<p>-- Tr&egrave;s belle, Rarahu, r&eacute;pondis-je...</p>
+
+<p>-- Et tu vas aller &agrave; cette f&ecirc;te; et ton tour
+viendra de danser aussi avec elle en la tenant dans tes bras,
+tandis que Rarahu rentrera toute seule avec Tiahoui, tristement
+se coucher &agrave; Apir&eacute;! En v&eacute;rit&eacute; non,
+Loti, tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout &agrave; coup.
+Je suis venue pour te chercher...</p>
+
+<p>-- Tu verras, Rarahu, comme le piano r&eacute;sonnera bien
+sous mes doigts; tu m'&eacute;couteras jouer et jamais musique si
+douce n'aura frapp&eacute; ton oreille. Tu partiras ensuite parce
+que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et demain nous serons
+ensemble...</p>
+
+<p>-- Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas,
+r&eacute;p&eacute;ta-t-elle encore, de sa voix d'enfant que la
+fureur faisait trembler...</p>
+
+<p>Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et
+courrouc&eacute;e, elle arracha mes aiguillettes d'or, froissa
+mon col, et d&eacute;chira du haut en bas le plastron
+irr&eacute;prochable de ma chemise britannique...</p>
+
+<p>En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltrait&eacute;, me
+pr&eacute;senter au bal de la reine; -- force me fut de faire
+contre fortune bon coeur, et, en riant, de suivre Rarahu, dans
+les bois du district d'Apir&eacute;...</p>
+
+<p>Mais, quand nous f&ucirc;mes seuls dans la campagne, loin du
+bruit de la f&ecirc;te, au milieu des bois et de
+l'obscurit&eacute;, autour de moi je trouvai tout absurde et
+maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'&eacute;toiles
+inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout,
+jusqu'&agrave; la voix de l'enfant d&eacute;licieuse qui marchait
+&agrave; mon c&ocirc;t&eacute;... Je songeais &agrave;
+Ariit&eacute;a, en longue tunique de satin bleu, valsant
+l&agrave;-bas chez la reine, et un ardent d&eacute;sir m'attirait
+vers elle; -- Rarahu avait ce soir-l&agrave; fait fausse route,
+en m'entra&icirc;nant dans la solitude.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>LOTI A SA SOEUR A BRIGHTBURY</h3>
+
+<p><br>
+ Papeete, 1872.</p>
+
+<p>"Ch&egrave;re petite soeur,</p>
+
+<p>"Me voil&agrave; sous le charme, mois aussi -- sous le charme
+de ce pays qui ne ressemble &agrave; aucun autre. -- Je crois que
+je le vois comme jadis le voyait Georges, &agrave; travers le
+m&ecirc;me prisme enchanteur; depuis deux mois &agrave; peine
+j'ai mis le pied dans cette &icirc;le, -- et d&eacute;j&agrave;
+je me suis laiss&eacute; captiver. -- La d&eacute;ception des
+premiers jours est bien loin aujourd'hui, et je crois que c'est
+ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre, aimer et
+mourir...</p>
+
+<p>"Six mois encore &agrave; passer dans ce pays, la
+d&eacute;cision est prise depuis hier par notre commandant, qui,
+lui aussi, se trouve mieux ici qu'ailleurs; le <i>Rendeer</i> ne
+partira pas avant octobre; d'ici l&agrave; je me serai fait
+enti&egrave;rement &agrave; cette existence doucement
+&eacute;nervante, d'ici l&agrave; je serai devenu plus d'&agrave;
+moiti&eacute; indig&egrave;ne, et je crains qu'&agrave; l'heure
+du d&eacute;part il ne me faille terriblement souffrir...</p>
+
+<p>"Je ne puis te dire tout ce que j'&eacute;prouve d'impressions
+&eacute;tranges, en retrouvant &agrave; chaque pas mes souvenirs
+de douze ans... Petit gar&ccedil;on, au foyer de famille, je
+songeais &agrave; l'Oc&eacute;anie; &agrave; travers le voile
+fantastique de l'inconnu, je l'avais comprise et devin&eacute;e
+telle que je la trouve aujourd'hui. -- Tous ces sites
+&eacute;taient D&Eacute;JA VUS, tous ces noms &eacute;taient
+connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient
+mes r&ecirc;ves d'enfant, si bien que par instants c'est
+aujourd'hui que je crois r&ecirc;ver...</p>
+
+<p>"Cherche, dans les papiers que nous a laiss&eacute;s Georges,
+une photographie d&eacute;j&agrave; effac&eacute;e par le temps:
+une petite case au bord de la mer, b&acirc;tie aux pieds de
+cocotiers gigantesques, et enfouie sous la verdure... --
+C'&eacute;tait la sienne. -- Elle est encore l&agrave; &agrave;
+sa place...</p>
+
+<p>"On me l'a indiqu&eacute;e, -- mais c'&eacute;tait inutile, --
+tout seul je l'aurais reconnue...</p>
+
+<p>"Depuis son d&eacute;part, elle est rest&eacute;e vide; le
+vent de la mer et les ann&eacute;es l'ont disjointe et meurtrie;
+les broussailles l'ont recouvertes, la vanille l'a
+tapiss&eacute;e, -- mais elle a conserv&eacute; le nom tahitien
+de Georges, on l'appelle encore <i>la case de
+Rou&eacute;ri</i>...</p>
+
+<p>"La m&eacute;moire de Rou&eacute;ri est rest&eacute;e en
+honneur chez beaucoup d'indig&egrave;nes, -- chez la reine
+surtout, par qui je suis aim&eacute; et accueilli en souvenir de
+lui.</p>
+
+<p>"Tu avais les confidences de Georges, toi, ma soeur; tu savais
+sans doute qu'une Tahitienne qu'il avait aim&eacute;e avait
+v&eacute;cu pr&egrave;s de lui pendant ses quatre ann&eacute;es
+d'exil...</p>
+
+<p>"Et moi qui n'&eacute;tais alors qu'un petit enfant, je
+devinais tout seul ce que l'on ne me disait pas; je savais
+m&ecirc;me qu'elle lui &eacute;crivait, j'avais vu sur son bureau
+tra&icirc;ner des lettres, &eacute;crites dans une langue
+inconnue, qu'aujourd'hui je commence &agrave; parler et &agrave;
+comprendre.</p>
+
+<p>"Son nom &eacute;tait Ta&iuml;maha. -- Elle habite pr&egrave;s
+d'ici, dans une &icirc;le voisine, et j'aimerais la voir. -- J'ai
+souvent d&eacute;sir&eacute; rechercher sa trace -- et puis, au
+dernier moment j'h&eacute;site, un sentiment
+ind&eacute;finissable, comme un scrupule, m'arr&ecirc;te au
+moment de remuer cette cendre, et de fouiller dans ce
+pass&eacute; intime de mon fr&egrave;re, sur lequel la mort a
+jet&eacute; son voile sacr&eacute;...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>&Eacute;CONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE</h3>
+
+<p><br>
+ Le caract&egrave;re des Tahitiens est un peu celui des petits
+enfants -- Ils sont capricieux fantasques, -- boudeurs tout
+&agrave; coup et sans motif; -- fonci&egrave;rement
+honn&ecirc;tes toujours, -- et hospitaliers dans l'acception du
+mot la plus compl&egrave;te...</p>
+
+<p>Le caract&egrave;re contemplatif est extraordinairement
+d&eacute;velopp&eacute; chez eux; ils sont sensibles aux aspects
+gais ou tristes de la nature, accessibles &agrave; toutes les
+r&ecirc;veries de l'imagination...</p>
+
+<p>La solitude des for&ecirc;ts, les t&eacute;n&egrave;bres, les
+&eacute;pouvantent, et ils les peuplent sans cesse de
+fant&ocirc;mes et d'esprits.</p>
+
+<p>Les bains nocturnes sont en honneur &agrave; Tahiti; au clair
+de lune, des bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se
+plonger dans des bassins naturels d'une d&eacute;licieuse
+fra&icirc;cheur. -- C'est alors que ce simple mot: "Toupapahou!"
+jet&eacute; au milieu des baigneuses les met en fuite comme des
+folles... -- (<i>Toupapahou</i> est le nom de ces fant&ocirc;mes
+tatou&eacute;s qui sont la terreur de tous les
+Polyn&eacute;siens, -- mot &eacute;trange, effrayant en
+lui-m&ecirc;me et intraduisible...)</p>
+
+<p>En Oc&eacute;anie, le travail est chose inconnue. -- Les
+for&ecirc;ts produisent d'elles-m&ecirc;mes tout ce qu'il faut
+pour nourrir ces peuplades insouciantes; le fruit de
+l'arbre-&agrave;-pain, les bananes sauvages, croissent pour tout
+le monde et suffisent &agrave; chacun. -- Les ann&eacute;es
+s'&eacute;coulent pour les Tahitiens dans une oisivet&eacute;
+absolue et une r&ecirc;verie perp&eacute;tuelle, -- et ces grands
+enfants ne se doutent pas que dans notre belle Europe tant de
+pauvres gens s'&eacute;puisent &agrave; gagner le pain du
+jour...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<h3>UN NUAGE</h3>
+
+<p><br>
+ ... La bande insouciante et paresseuse &eacute;tait au complet
+au bord du ruisseau d'Apir&eacute;, et T&eacute;touara, qui
+&eacute;tait en veine d'esprit, versait sur nous tous, &agrave;
+demi endormis dans les herbes, des fac&eacute;ties
+rabelaisiennes, -- tout en se bourrant de cocos et d'oranges.</p>
+
+<p>On n'entendait gu&egrave;re que sa voix de cr&eacute;celle,
+m&ecirc;l&eacute;e aux bruissements de quelques cigales qui
+chantaient l&agrave; leur chanson de midi, &agrave; l'heure
+m&ecirc;me o&ugrave;, sur l'autre face de la boule du monde, mes
+amis d'autrefois sortaient des th&eacute;&acirc;tres de Paris,
+transis et emmitoufl&eacute;s, dans le brouillard glacial des
+nuits d'hiver...</p>
+
+<p>La nature &eacute;tait tranquille et &eacute;nerv&eacute;e;
+une brise ti&egrave;de passait mollement sur la cime des arbres,
+et une foule de petits ronds de soleil dansaient ga&icirc;ment
+sur nous, multipli&eacute;s &agrave; l'infini par le tamisage
+l&eacute;ger des goyaviers et des mimosas...</p>
+
+<p>Nous v&icirc;mes s'avancer tout &agrave; coup une personne
+v&ecirc;tue d'une tunique tra&icirc;nante en gaze vert d'eau,
+avec de longs cheveux noirs soigneusement natt&eacute;s, et, sur
+le front, une couronne de jasmin...</p>
+
+<p>On voyait un peu, &agrave; travers la fine tunique, sa gorge
+pure de jeune fille que n'avait jamais contrari&eacute;e aucune
+entrave... On voyait aussi qu'elle avait roul&eacute;, autour de
+ses hanches, un <i>pareo</i> somptueux, dont les grandes fleurs
+blanches sur fond rouge transparaissaient sous la gaze
+l&eacute;g&egrave;re...</p>
+
+<p>Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au
+s&eacute;rieux...</p>
+
+<p>Un grand succ&egrave;s d'admiration avait salu&eacute; son
+entr&eacute;e... Le fait est qu'elle &eacute;tait bien jolie
+ainsi, -- et que sa coquetterie embarrass&eacute;e la rendait
+encore plus charmante...</p>
+
+<p>Confuse et intimid&eacute;e, elle &eacute;tait venu &agrave;
+moi; puis, sur l'herbe, elle s'&eacute;tait assise &agrave; mon
+c&ocirc;t&eacute;, et restait l&agrave; immobile, les joues
+empourpr&eacute;es sous leur bistre, les yeux baiss&eacute;s,
+comme une enfant coupable qui tremble qu'on ne l'interroge et ne
+la confonde...</p>
+
+<p>-- Loti, tu fais tr&egrave;s bien les choses, disait-on dans
+la galerie...</p>
+
+<p>Et les jeunes femmes auxquelles mon &eacute;tonnement n'avait
+point &eacute;chapp&eacute;, firent entendre dans les hautes
+herbes de petits &eacute;clats de rire contenus qui disaient une
+foule de m&eacute;chantes choses; -- T&eacute;touara, fine et
+impitoyable, pronon&ccedil;a sur la belle robe de gaze ces
+astucieuses paroles:</p>
+
+<p>-- Elle est faite d'une <i>&eacute;toffe chinoise!</i></p>
+
+<p>Et les &eacute;clats de rire redoubl&egrave;rent; -- il en
+partait de derri&egrave;re tous les goyaviers, -- il en sortait
+de l'eau du ruisseau; il en venait de partout, -- et la pauvre
+petite Rarahu &eacute;tait bien pr&egrave;s de fondre en
+larmes...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<h3>TOUJOURS LE NUAGE</h3>
+
+<p><br>
+ ..."Elle est faite d'une <i>&eacute;toffe chinoise!</i>" avait
+dit T&eacute;touara...</p>
+
+<p>Parole grosse de sous-entendus venimeux, -- parole
+ac&eacute;r&eacute;e &agrave; triple pointe, qui souvent me
+revenait en t&ecirc;te...</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute; j'&eacute;tais tout &agrave; fait
+&eacute;tranger &agrave; cette robe de gaze verte... Ce
+n'&eacute;taient point non plus les vieux parents adoptifs de
+Rarahu, -- lesquels vivaient &agrave; moiti&eacute; nus dans leur
+case de pandanus, -- qui s'&eacute;taient lanc&eacute;s dans de
+telles prodigalit&eacute;s...</p>
+
+<p>Et je demeurais plong&eacute; dans mes
+r&eacute;flexions...</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un
+objet de d&eacute;go&ucirc;t et d'horreur... Il n'est point de
+plus grande honte pour une jeune femme que d'&ecirc;tre
+convaincue d'avoir &eacute;cout&eacute; les propos galants de
+l'un d'entre eux...</p>
+
+<p>Mais les Chinois sont malins et sont riches; -- et il est
+notoire que plusieurs de ces personnages, &agrave; force de
+pr&eacute;sents et de pi&egrave;ces blanches, obtiennent des
+faveurs clandestines qui les d&eacute;dommagent du m&eacute;pris
+public...</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais bien gard&eacute; cependant de communiquer
+cet horrible soup&ccedil;on &agrave; John, qui e&ucirc;t
+charg&eacute; d'anath&egrave;mes ma petite amie Rarahu... J'eus
+le bon go&ucirc;t de ne faire ni reproche ni scandale, -- me
+r&eacute;servant seulement d'observer et d'attendre...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<h3>PERSISTANCE DU NUAGE</h3>
+
+<p><br>
+ ... Quand j'arrivai au ruisseau d'Apir&eacute;, &agrave; notre
+salle de bain particuli&egrave;re sous les goyaviers, il
+&eacute;tait trois heures de l'apr&egrave;s-midi, heure
+inusit&eacute;e.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais venu sans bruit... J'&eacute;cartai les
+branches et je regardai...</p>
+
+<p>La stupeur me cloua sur place...</p>
+
+<p>Une chose horrible &eacute;tait l&agrave; dans ce lieu, que
+nous consid&eacute;rions comme appartenant &agrave; nous seuls:
+un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre eau limpide son
+vilain corps jaune...</p>
+
+<p>Il semblait chez lui et ne se d&eacute;rangeait nullement...
+Il avait relev&eacute; sa longue queue de cheveux gris
+natt&eacute;s, et l'avait roul&eacute;e en mani&egrave;re de
+chignon de femme sur la pointe de son cr&acirc;ne chauve...
+Complaisamment il lavait dans notre ruisseau ses membres osseux
+qui semblaient enduits de safran, -- et le soleil
+l'&eacute;clairait tout de m&ecirc;me, de sa lueur
+discr&egrave;tement voil&eacute;e par la verdure, -- et l'eau
+fra&icirc;che et claire bruissait tout de m&ecirc;me autour de
+lui, -- avec autant de naturel et de ga&icirc;t&eacute; qu'elle
+e&ucirc;t pu le faire pour nous...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<p><br>
+ ... J'observais, post&eacute; derri&egrave;re les branches... La
+curiosit&eacute; me tenait l&agrave; attentif et immobile... Je
+m'&eacute;tais condamn&eacute; au spectacle de ce bain, attendant
+avec anxi&eacute;t&eacute; ce qui allait s'ensuivre...</p>
+
+<p>Je n'attendis pas longtemps; un l&eacute;ger fr&ocirc;lement
+de branches, un bruit de voix douces, m'indiqua bient&ocirc;t que
+les deux petites filles arrivaient...</p>
+
+<p>Le Chinois, qui les avait entendues aussi, se leva d'un bond,
+comme m&ucirc; par un ressort... Soit pudeur, soit honte
+d'&eacute;taler au soleil d'aussi laides choses, il courut
+&agrave; ses v&ecirc;tements... Les nombreuses robes de
+mousseline qui, superpos&eacute;es, composaient son costume,
+pendaient &ccedil;&agrave; et l&agrave;, accroch&eacute;es aux
+branches des arbres.</p>
+
+<p>Il avait eu le temps d'en passer deux ou trois, quand les
+petites arriv&egrave;rent.</p>
+
+<p>Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps
+tr&egrave;s significatif en apercevant l'homme jaune, et
+rebroussa chemin d'un air indign&eacute;...</p>
+
+<p>Tiahoui parut ensuite; -- elle eut un temps d'arr&ecirc;t en
+portant la main &agrave; son menton, et riant sous cape, comme
+une personne qui aper&ccedil;oit quelque chose de tr&egrave;s
+dr&ocirc;le...</p>
+
+<p>Rarahu regarda par-dessus son &eacute;paule, riant aussi...
+Apr&egrave;s quoi toutes deux s'avanc&egrave;rent
+r&eacute;solument, en disant d'un ton narquois:</p>
+
+<p>-- Ia ora na, Tseen-Lee! -- Ia ora na tinito, mafatu
+meiti!</p>
+
+<p>(Bonjour, Tseen-Lee, -- bonjour, Chinois, mon petit
+coeur!)</p>
+
+<p>Elles le connaissaient par son nom, et lui-m&ecirc;me avait
+appel&eacute; Rarahu... Il avait laiss&eacute; retomber sa queue
+grisonnante avec un grand air de coquetterie, et ses yeux de
+vieux lubrique &eacute;tincelaient d'une hideuse
+mani&egrave;re...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<p><br>
+ Il tira de ses poches une quantit&eacute; de choses qu'il offrit
+aux deux enfants: petites bo&icirc;tes de poudres blanches ou
+roses, -- petits instruments compliqu&eacute;s pour la toilette,
+petites spatules d'argent pour racler la langue, toutes choses
+dont il leur expliquait l'usage, -- et puis des bonbons chinois
+aussi, -- des fruits confits au poivre et au gingembre...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Rarahu surtout qui &eacute;tait l'objet de ses
+attentions ardentes. -- Et les deux petites, en se faisant un peu
+prier, acceptaient tout de m&ecirc;me avec accompagnement de
+moues d&eacute;daigneuses, et de grimaces de ouistitis...</p>
+
+<p>Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa
+embrasser son &eacute;paule nue...</p>
+
+<p>Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses
+l&egrave;vres de celles de ma petite amie, -- laquelle s'enfuit
+&agrave; toutes jambes, suivie de Tiahoui... Toutes deux
+disparurent sous bois comme des gazelles, emportant leurs
+pr&eacute;sents &agrave; pleines mains - on les entendit de loin
+rire encore &agrave; travers la verdure, -- et Tseen-Lee,
+incapable de les rejoindre, demeura &agrave; sa place, piteux et
+d&eacute;contenanc&eacute;...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<h3>LE NUAGE CR&Egrave;VE</h3>
+
+<p><br>
+ ... Le lendemain Rarahu, la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur mes
+genoux, pleurait &agrave; chaudes larmes...</p>
+
+<p>Dans son coeur de pauvre petite croissant &agrave; l'aventure
+dans les bois, les notions du bien et du mal &eacute;taient
+rest&eacute;es imparfaites; on y trouvait une foule
+d'id&eacute;es baroques et incompl&egrave;tes venues toutes
+seules &agrave; l'ombre des grands arbres. - Les sentiments frais
+et purs y dominaient pourtant, et il s'y m&ecirc;lait aussi
+quelques donn&eacute;es chr&eacute;tiennes, puis&eacute;es au
+hasard dans la Bible de ses vieux parents...</p>
+
+<p>La coquetterie et la gourmandise l'avaient pouss&eacute;e hors
+du droit chemin, mais j'&eacute;tais s&ucirc;r, absolument
+s&ucirc;r qu'elle n'avait rien donn&eacute; en &eacute;change de
+ces singuliers pr&eacute;sents, et le mal pouvait encore se
+r&eacute;parer par des larmes.</p>
+
+<p>Elle comprenait que ce qu'elle avait fait &eacute;tait fort
+mal; elle comprenait surtout qu'elle m'avait caus&eacute; de la
+peine, -- et que John, le s&eacute;rieux John, mon fr&egrave;re,
+d&eacute;tournerait d'elle ses yeux bleus...</p>
+
+<p>Elle avait tout avou&eacute;, l'histoire de la robe de gaze
+verte, l'histoire du pareo rouge. - Elle pleurait, la pauvre
+petite, de tout son coeur; les sanglots oppressaient sa poitrine,
+-- et Tiahoui pleurait aussi, de voir pleurer son amie...</p>
+
+<p>Ces larmes, les premi&egrave;res que Rarahu e&ucirc;t
+vers&eacute;es de sa vie, produisirent entre nous le
+r&eacute;sultat qu'am&egrave;nent souvent les larmes, elles nous
+firent davantage nous aimer. - Dans le sentiment que
+j'&eacute;prouvais pour elle, le coeur prit une part plus large,
+et l'image d'Ariit&eacute;a s'effa&ccedil;a pour un temps...</p>
+
+<p>L'&eacute;trange petite cr&eacute;ature qui pleurait l&agrave;
+sur mes genoux, dans la solitude d'un bois d'Oc&eacute;anie,
+m'apparaissait sous un aspect encore inconnu; pour la
+premi&egrave;re fois elle me semblait <i>quelqu'un</i>, et je
+commen&ccedil;ais &agrave; soup&ccedil;onner la femme adorable
+qu'elle e&ucirc;t pu devenir, si d'autres que ces deux vieillards
+sauvages eussent pris soin de sa jeune t&ecirc;te...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<p><br>
+ A dater de ce jour, Rarahu consid&eacute;rant qu'elle
+n'&eacute;tait plus une enfant, cessa de se montrer la poitrine
+nue au soleil...</p>
+
+<p>M&ecirc;me les jours non f&eacute;ri&eacute;s, elle se mit
+&agrave; porter des robes et &agrave; natter ses longs
+cheveux...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<p><br>
+ ...<i>Mata reva</i> &eacute;tait le nom que m'avait donn&eacute;
+Rarahu, ne voulant point de celui de Loti, qui me venait de
+Fa&iuml;mana ou d'Ariit&eacute;a. -- <i>Mata</i>, dans le sens
+propre, veut dire: <i>oeil</i>; c'est d'apr&egrave;s les yeux que
+les Maoris d&eacute;signent les gens, et les noms qu'ils leur
+donnent sont g&eacute;n&eacute;ralement tr&egrave;s
+r&eacute;ussis...</p>
+
+<p>Plumket, par exemple, s'appelait <i>Mata pifar&eacute;</i>
+(oeil de chat); Brown, <i>Mata ior&eacute;</i> (oeil de rat), et
+John, <i>Mata ninamu</i> (oeil azur&eacute;)...</p>
+
+<p>Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal;
+l'appellation plus po&eacute;tique de <i>Mata reva</i>
+&eacute;tait celle qu'apr&egrave;s bien des hesitations elle
+avait choisie...</p>
+
+<p>Je consultai le dictionnaire des v&eacute;n&eacute;rables
+fr&egrave;res Picpus, -- et trouvai ce qui suit:</p>
+
+<p><i>Reva</i>, firmament; -- ab&icirc;me, profondeur; --
+myst&egrave;re...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+<h3>JOURNAL DE LOTI</h3>
+
+<p><br>
+ ... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays
+autrement qu'ailleurs; le temps s'&eacute;coulait sans laisser de
+traces, dans la monotonie d'un &eacute;ternel &eacute;t&eacute;.
+- Il semblait qu'on f&ucirc;t dans une atmosph&egrave;re de calme
+et d'immobilit&eacute;, o&ugrave; les agitations du monde
+n'existaient plus...</p>
+
+<p>Oh! les heures d&eacute;licieuses, oh! les heures
+d'&eacute;t&eacute;, douces et ti&egrave;des, que nous passions
+l&agrave;, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce
+coin de bois, ombreux et ignor&eacute;, qui fut le nid de Rarahu,
+et le nid de Tiahoui. - Le ruisseau courait doucement sur les
+pierres polies, entra&icirc;nant des peuplades de poissons
+microscopiques et de mouches d'eau. - Le sol &eacute;tait
+tapiss&eacute; de fines gramin&eacute;es, de petites plantes
+d&eacute;licate, d'o&ugrave; sortait une senteur pareille
+&agrave; celle de nos foins d'Europe pendant le beau mois de
+juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien:
+"poumirira&iuml;ra", qui signifie: <i>une suave odeur
+d'herbes</i>. L'air &eacute;tait tout charg&eacute; d'exhalaisons
+tropicales, o&ugrave; dominait le parfum des oranges
+surchauff&eacute;es dans les branches par le soleil du midi. -
+Rien ne troublait le silence accablant de ces midi
+d'Oc&eacute;anie. De petits l&eacute;zards, bleus comme des
+turquoises, que rassurait notre immobilit&eacute;, circulaient
+autour de nous, en compagnie des papillons noirs marqu&eacute;s
+de grands yeux violets. On n'entendait que de l&eacute;gers
+bruits d'eau, des chants discrets d'insectes, ou de temps en
+temps<br>
+ la chute d'une goyave trop m&ucirc;re, qui s'&eacute;crasait sur
+la terre avec un parfum de framboise...</p>
+
+<p><br>
+ ... Et quand le journ&eacute;e s'avan&ccedil;ait, quand le
+soleil plus bas jetait sur les branches des arbres des lueurs
+plus dor&eacute;es, Rarahu s'en retournait avec moi &agrave; sa
+case isol&eacute;e dans les bois. - Les deux vieillards ses
+parents, fixes et graves, &eacute;taient l&agrave; toujours,
+accroupis devant leur hutte de pandanus, et nous regardant venir.
+- Une sorte de sourire mystique, une expression d'insouciante
+bienveillance &eacute;clairait un instant leurs figures
+&eacute;teintes:</p>
+
+<p>-- Nous te saluons, Loti! Disaient-ils d'un voix gutturale; --
+ou bien: "Nous te saluons, Mata reva!"</p>
+
+<p>Et puis c'&eacute;tait tout; il fallait se retirer, laissant
+entre eux deux ma petite amie, qui me suivait des yeux en
+souriant et qui semblait une personnification fra&icirc;che de la
+jeunesse &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces deux sombres momies
+polyn&eacute;siennes...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'heure du repas du soir. Le vieux
+Tahaapa&iuml;ru &eacute;tendait ses longs bras tatou&eacute;s
+jusqu'&agrave; une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux
+de <i>bourao</i> dess&eacute;ch&eacute;, et les frottait l'un
+contre l'autre pour en obtenir du feu, -- Vieux
+proc&eacute;d&eacute; de sauvage. Rarahu recevait la flamme des
+mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et
+faisait cuire dans la terre deux <i>maior&eacute;s</i>, fruits de
+l'arbre-&agrave;-pain, qui composaient le repas de la
+famille...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'heure aussi o&ugrave; la bande des baigneuses
+du ruisseau de Fatoua rejoignait Papeete, T&eacute;touara en
+t&ecirc;te, -- et j'avais pour m'en revenir toujours compagnie
+joyeuse.</p>
+
+<p>-- Loti, disait T&eacute;touara, n'oublie pas qu'on t'attend
+&agrave; la nuit dans le jardin de la reine; T&eacute;ria et
+Fa&iuml;mana te font dire qu'elles comptent sur toi pour les
+conduire prendre du th&eacute; chez les Chinois, -- et moi aussi,
+j'en serais tr&egrave;s volontiers si tu veux...</p>
+
+<p>Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d'o&ugrave;
+la vue dominait le grand Oc&eacute;an bleu, &eacute;clair&eacute;
+des derni&egrave;res lueurs du soleil couchant.</p>
+
+<p>La nuit descendait sur Tahiti, transparente,
+&eacute;toil&eacute;e. Rarahu s'endormait dans ses bois; les
+grillons entonnaient sous l'herbe leur concert du soir, les
+phal&egrave;nes prenaient leur vol sous les grands arbres, -- et
+les suivantes commen&ccedil;aient &agrave; errer dans les jardins
+de la reine...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+<p><br>
+ ... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues
+ombrag&eacute;es de Papeete, adressa un bonjour moiti&eacute;
+amical, moiti&eacute; railleur, -- un peu terrifi&eacute; aussi,
+-- &agrave; une cr&eacute;ature baroque qui passait.</p>
+
+<p>La grande femme s&egrave;che, qui n'avait de la Tahitienne que
+le costume, y r&eacute;pondit avec une raideur pleine de
+dignit&eacute;, et se retourna pour nous regarder.</p>
+
+<p>Rarahu vex&eacute;e lui tira la langue, -- apr&egrave;s quoi
+elle me conta en riant que cette vieille fille,
+<i>demi-blanche</i>, m&eacute;tis efflanqu&eacute;e d'Anglais et
+de Maorie, -- &eacute;tait son ancien professeur, &agrave;
+l'&eacute;cole de Papeete.</p>
+
+<p>Un jour, la m&eacute;tis avait d&eacute;clar&eacute; &agrave;
+son &eacute;l&egrave;ve qu'elle fondait sur elle les plus hautes
+esp&eacute;rances pour lui succ&eacute;der dans ce pontificat, en
+raison de la grande facilit&eacute; avec laquelle apprenait
+l'enfant.</p>
+
+<p>Rarahu, saisie de terreur &agrave; la pens&eacute;e de cet
+avenir, avait tout d'une traite pris sa course jusqu'&agrave;
+Apir&eacute;, quittant du coup la <i>haapiiraa</i> (la maison
+d'&eacute;cole) pour n'y plus revenir...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+<p><br>
+ ... Je rentrai un matin &agrave; bord du <i>Rendeer</i>,
+rapportant cette nouvelle &agrave; sensation que j'avais
+couch&eacute; en compagnie de Tamatoa...</p>
+
+<p>Tamatoa, fils a&icirc;n&eacute; de la reine Pomar&eacute;,
+mari de la reine Mo&eacute; de l'&icirc;le Ra&icirc;at&eacute;a,
+-- p&egrave;re de la d&eacute;licieuse petite malade,
+Pomar&eacute; V, -- &eacute;tait un homme que l'on gardait
+enferm&eacute; depuis quelques ann&eacute;es entre quatre solides
+murailles, et qui &eacute;tait encore l'effroi l&eacute;gendaire
+du pays.</p>
+
+<p>Dans son &eacute;tat normal, Tamatoa, disait-on,
+n'&eacute;tait pas plus m&eacute;chant qu'un autre, -- mais il
+buvait, -- et, quand il avait bu, il <i>voyait rouge</i>, il lui
+fallait du sang.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme de trente ans, d'une taille
+prodigieuse et d'une force hercul&eacute;enne; plusieurs hommes
+ensemble &eacute;taient incapables de lui tenir t&ecirc;te quand
+il &eacute;tait d&eacute;cha&icirc;n&eacute;; il &eacute;gorgeait
+sans motif, et les atrocit&eacute;s commises par lui
+d&eacute;passaient toute imagination...</p>
+
+<p>Pomar&eacute; adorait pourtant ce fils colossal. - Le bruit
+courait m&ecirc;me dans le palais que depuis quelque temps elle
+ouvrait la porte, et qu'on l'avait vu la nuit r&ocirc;der dans
+les jardins. - Sa pr&eacute;sence causait parmi les filles de la
+cour la m&ecirc;me terreur que celle d'une b&ecirc;te fauve, dont
+on saurait, la nuit, la cage mal ferm&eacute;e.</p>
+
+<p><br>
+ Il y avait chez Pomar&eacute; une salle consacr&eacute;e aux
+&eacute;trangers, nuit et jour ouverte; on y trouvait par terre
+des matelas recouverts de nattes blanches et propres, qui
+servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs attard&eacute;s des
+districts, et quelquefois &agrave; moi-m&ecirc;me...</p>
+
+<p><br>
+ ... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde
+&eacute;tait endormi quand j'entrai dans la salle de refuge.</p>
+
+<p>Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoud&eacute; sur
+une table o&ugrave; br&ucirc;lait une lampe d'huile de
+cocotier... C'&eacute;tait un inconnu, d'une taille et d'une
+envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains e&ucirc;t
+broy&eacute; un homme comme du verre. -- Il avait
+d'&eacute;paisses m&acirc;choires carr&eacute;es de cannibale; sa
+t&ecirc;te &eacute;norme &eacute;tait dure et sauvage, ses yeux
+&agrave; demi ferm&eacute;s avaient une expression de tristesse
+&eacute;gar&eacute;e...</p>
+
+<p>-- "La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!).</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais arr&ecirc;t&eacute; &agrave; la porte...</p>
+
+<p>Alors commen&ccedil;a en tahitien, entre l'inconnu et moi, le
+dialogue suivant:</p>
+
+<p>-- ... Comment sais-tu mon nom?</p>
+
+<p>-- Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de
+l'amiral &agrave; cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer
+pr&egrave;s de moi la nuit.<br>
+ "Tu viens pour dormir?...</p>
+
+<p>-- Et toi? tu es un chef, de quelque &icirc;le?...</p>
+
+<p>-- Oui, je suis un grand chef. -- Couche-toi dans le coin
+l&agrave;-bas; tu y trouveras la meilleure natte...</p>
+
+<p>Quand je fus &eacute;tendu et roul&eacute; dans mon pareo je
+fermai les yeux, -- juste assez pour observer l'&eacute;trange
+personnage qui s'&eacute;tait lev&eacute; avec pr&eacute;caution
+et se dirigeait vers moi.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps qu'il s'approchait, un l&eacute;ger bruit
+m'avait fait tourner la t&ecirc;te du c&ocirc;t&eacute;
+oppos&eacute;, du c&ocirc;t&eacute; de la porte o&ugrave; la
+vieille reine venait d'appara&icirc;tre; elle marchait cependant
+avec des pr&eacute;cautions infinies, sur la pointe de ses pieds
+nus, mais les nattes criaient sous le poids de son gros
+corps.</p>
+
+<p>... Quand l'homme fut pr&egrave;s de moi, il prit une
+moustiquaire de mousseline qu'il &eacute;tendit avec soin
+au-dessus de ma t&ecirc;te, apr&egrave;s quoi il pla&ccedil;a une
+feuille de bananier devant sa lampe pour m'en cacher la
+lumi&egrave;re, et retourna s'asseoir, la t&ecirc;te
+appuy&eacute;e sur ses deux mains.</p>
+
+<p>Pomar&eacute; qui nous avait observ&eacute;s anxieusement tous
+deux, cach&eacute;e dans l'embrasure sombre, sembla satisfaite de
+son examen et disparut...</p>
+
+<p>La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et
+son apparition, m'ayant confirm&eacute; dans cette id&eacute;e
+que mon compagnon &eacute;tait inqui&eacute;tant, m'&ocirc;ta
+toute envie de dormir.</p>
+
+<p>Cependant l'inconnu ne bougeait plus; son regard &eacute;tait
+redevenu vague et atone; il avait oubli&eacute; ma
+pr&eacute;sence... On entendait dans le lointain, des femmes de
+la reine qui chantaient &agrave; deux parties un
+<i>him&eacute;n&eacute;</i> des &icirc;les Pomotous. -- Et puis
+la grosse voix du vieil Ariifait&eacute;, le prince &eacute;poux,
+cria: "Mamou! -- (silence!) -- Te hora a horou ma piti!"
+(Silence! Il est minuit!)... Et le silence se fit comme par
+enchantement...</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s, l'ombre de la vieille reine apparut
+encore dans l'embrasure de la porte. -- La lampe
+s'&eacute;teignait, et l'homme venait de s'endormir...</p>
+
+<p>J'en fit autant bient&ocirc;t, d'un sommeil l&eacute;ger
+toutefois, et quand, au petit jour, je me levai pour partir, je
+vis qu'il n'avait pas chang&eacute; de place; sa t&ecirc;te seule
+s'&eacute;tait affaiss&eacute;e, et reposait sur la table...</p>
+
+<p>Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un
+ruisseau d'eau fra&icirc;che; -- apr&egrave;s quoi j'allai sous
+la v&eacute;randa saluer la reine et la remercier de son
+hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>-- "Haere mai, Loti, dit elle du plus loin qu'elle me vit,
+haere mai parapara&uuml;!" (Viens ici, Loti, et causons un peu!)
+Eh bien! t'a-t-il bien re&ccedil;u?...</p>
+
+<p>-- Oui, dis-je.</p>
+
+<p>Et je vis sa vieille figure s'&eacute;panouir de plaisir quand
+je lui exprimai ma reconnaissance pour les soins qu'il avait pris
+de moi...</p>
+
+<p>-- Sais-tu qui c'&eacute;tait, dit-elle
+myst&eacute;rieusement, -- oh! ne le r&eacute;p&egrave;te pas,
+mon petit Loti... c'&eacute;tait Tamatoa!...</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement
+rel&acirc;ch&eacute;, -- &agrave; la condition qu'il ne sortirait
+point du palais; j'eus plusieurs fois l'occasion de lui parler et
+de lui donner des poign&eacute;es de main...</p>
+
+<p>Cela dura jusqu'au moment o&ugrave;, s'&eacute;tant
+&eacute;vad&eacute;, il assassina une femme et deux enfants dans
+le jardin du missionnaire protestant, et commit dans une
+m&ecirc;me journ&eacute;e une s&eacute;rie d'horreurs
+sanguinaires qui ne pourraient s'&eacute;crire, m&ecirc;me en
+latin...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+<p>... Qui peut dire o&ugrave; r&eacute;side le charme d'un
+pays?... Qui trouvera ce quelque chose d'intime et
+d'insaisissable que rien n'exprime dans les langues humaines?</p>
+
+<p>
+................................................................................</p>
+
+<p>Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse
+&eacute;trange qui p&egrave;se sur toutes ces &icirc;les
+d'Oc&eacute;anie, - l'isolement dans l'immensit&eacute; du
+Pacifique, -- le vent de la mer, -- le bruit des brisants, -
+l'ombre &eacute;paisse, -- la voix rauque et triste des Maoris
+qui circulent en chantant au milieu des tiges des cocotiers,
+&eacute;tonnamment hautes, blanches et gr&ecirc;les...</p>
+
+<p>On s'&eacute;puise &agrave; chercher, &agrave; saisir,
+&agrave; exprimer...effort inutile, -- ce quelque chose
+s'&eacute;chappe, et reste incompris...</p>
+
+<p>J'ai &eacute;crit sur Tahiti de longues pages; il y a
+l&agrave; dedans des d&eacute;tails jusque sur l'aspect des
+moindres petites plantes -- jusque sur la physionomie des
+mousses...</p>
+
+<p>Qu'on lise tout cela avec la meilleure volont&eacute; du
+monde, -- eh bien, apr&egrave;s, a-t-on compris?... Non
+assur&eacute;ment...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de
+Polyn&eacute;sie toutes blanches de corail, -- a-t-on entendu, la
+nuit, partir du fond des bois le son plaintif d'un
+<i>vivo</i>?... (fl&ucirc;te de roseau) ou le beuglement lointain
+des trompes en coquillage?</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXVI</h3>
+
+<h3>GASTRONOMIE</h3>
+
+<p><br>
+ ..."La chair des hommes blancs a go&ucirc;t de banane
+m&ucirc;re..."</p>
+
+<p>Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de
+l'&icirc;le Routoumah, dont la comp&eacute;tence en cette
+mati&egrave;re est indiscutable...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXVII</h3>
+
+<p><br>
+ ... Rarahu, dans un acc&egrave;s d'indignation, m'avait
+appel&eacute;: <i>long l&eacute;zard sans pattes</i>, -- et je
+n'avais pas tr&egrave;s bien compris tout d'abord...</p>
+
+<p>Le serpent &eacute;tant un animal tout &agrave; fait inconnu
+en Polyn&eacute;sie, la m&eacute;tis qui avait
+&eacute;duqu&eacute; Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme
+le diable avait tent&eacute; la premi&egrave;re femme, avait eu
+recours &agrave; cette p&eacute;riphrase.</p>
+
+<p>Rarahu s'&eacute;tait donc habitu&eacute;e &agrave;
+consid&eacute;rer cette vari&eacute;t&eacute; de "long
+l&eacute;zard sans pattes" comme le plus m&eacute;chante et la
+plus dangereuse de toutes les cr&eacute;atures terrestres; --
+c'&eacute;tait pour cela qu'elle m'avait lanc&eacute; cette
+insulte...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait jalouse encore, la pauvre petite Rarahu:
+elle souffrait de ce que Loti ne voulait pas exclusivement lui
+appartenir.</p>
+
+<p>Ces soir&eacute;es de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes
+femmes, auxquels ses vieux parents lui d&eacute;fendaient de se
+m&ecirc;ler, faisaient travailler son imagination d'enfant. -- Il
+y avait surtout ces th&eacute;s qui se donnaient chez les
+Chinois, et dont T&eacute;touara lui rapportait des descriptions
+fantastiques, th&eacute;s auxquels T&eacute;ria, Fa&iuml;mana et
+quelques autres folles filles de la suite de la reine, buvaient
+et s'enivraient. -- Loti assistait, y pr&eacute;sidait m&ecirc;me
+quelquefois, et cela confondait les id&eacute;es de Rarahu, qui
+ne comprenait plus.</p>
+
+<p>...Quand elle m'eut bien injuri&eacute;, elle pleura, --
+argument beaucoup meilleur...</p>
+
+<p>A partir de ce jour, on ne me vit gu&egrave;re plus aux
+soir&eacute;es de Papeete. -- Je demeurais plus tard dans les
+bois d'Apir&eacute;, partageant m&ecirc;me quelquefois le fruit
+de l'arbre-&agrave;-pain avec le vieux Tahaapa&iuml;ru. -- La
+tomb&eacute;e de la nuit &eacute;tait triste, par exemple, dans
+cette solitude; -- mais cette tristesse avait son grand charme,
+et la voix de Rarahu avait un son d&eacute;licieux le soir, sous
+la haute et sombre vo&ucirc;te des arbres... -- Je restais
+jusqu'&agrave; l'heure o&ugrave; les vieillards faisaient leur
+pri&egrave;re, -- pri&egrave;re dite dans une langue bizarre et
+sauvage, mais qui &eacute;tait celle-l&agrave; m&ecirc;me que
+dans mon enfance on m'avait apprise. -- "<i>Notre p&egrave;re qui
+es aux cieux...</i>", l'&eacute;ternelle et sublime pri&egrave;re
+du Christ, r&eacute;sonnait d'une mani&egrave;re
+&eacute;trangement myst&eacute;rieuse, l&agrave;, aux antipodes
+du vieux monde, dans l'obscurit&eacute; de ces bois, dans le
+silence de ces nuits, dite par la voix lente et grave de ce
+vieillard fant&ocirc;me...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXVIII</h3>
+
+<p><br>
+ ...Il y avait quelque chose que Rarahu commen&ccedil;ait
+&agrave; sentir d&eacute;j&agrave;, et qu'elle devait sentir
+am&egrave;rement plus tard, -- quelque chose qu'elle &eacute;tait
+incapable de formuler dans son esprit d'une mani&egrave;re
+pr&eacute;cise, -- et surtout d'exprimer avec les mots de sa
+langue primitive. -- Elle comprenait vaguement qu'il devait y
+avoir des ab&icirc;mes dans le domaine intellectuel, entre Loti
+et elle-m&ecirc;me, des mondes entiers d'id&eacute;es et de
+connaissances inconnues. -- Elle saisissait d&eacute;j&agrave; la
+diff&eacute;rence radicale de nos races, de nos conceptions, de
+nos moindres sentiments: les notions m&ecirc;me des choses les
+plus &eacute;l&eacute;mentaires de la vie diff&eacute;raient
+entre nous deux. -- Loti qui s'habillait comme un Tahitien et
+parlait son langage, demeurait pour elle un <i>paoupa</i>, --
+c'est-&agrave;-dire un de ces hommes venus des pays fantastiques
+de par del&agrave; les grandes mers, -- un de ces hommes qui
+depuis quelques ann&eacute;es apportaient dans l'immobile
+Polyn&eacute;sie tant de changements inou&iuml;s, et de
+nouveaut&eacute;s impr&eacute;vues...</p>
+
+<p><br>
+ Elle savait aussi que Loti repartirait bient&ocirc;t pour ne
+plus revenir, retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait
+aucune id&eacute;e de ces distances vertigineuses, -- et
+Tahaapa&iuml;ru les comparait &agrave; celles qui
+s&eacute;paraient Fataoua de la lune ou des &eacute;toiles...</p>
+
+<p>Elle pensait ne repr&eacute;senter aux yeux de Loti, -- enfant
+de guinze ans qu'elle &eacute;tait, -- qu'une petite
+cr&eacute;ature curieuse, jouet de passage qui serait vite
+oubli&eacute;...</p>
+
+<p><br>
+ Elle se trompait pourtant. -- Loti commen&ccedil;ait &agrave;
+s'apercevoir lui aussi qu'il &eacute;prouvait pour elle un
+sentiment qui n'&eacute;tait plus banal. -- D&eacute;j&agrave; il
+l'aimait un peu par le coeur...</p>
+
+<p>Il se souvenait de son fr&egrave;re Georges, -- de celui que
+les Tahitiens appelaient Rou&eacute;ri, qui avait emport&eacute;
+de ce pays d'ineffa&ccedil;ables souvenirs, -- et il sentait
+qu'il en serait ainsi de lui-m&ecirc;me. -- Il semblait
+tr&egrave;s possible &agrave; Loti que cette aventure,
+commenc&eacute;e au hasard par un caprice de T&eacute;touara,
+laiss&acirc;t des traces profondes et durables sur sa vie tout
+enti&egrave;re...</p>
+
+<p>Tr&egrave;s jeune encore, Loti avait &eacute;t&eacute;
+lanc&eacute; dans les agitations de l'existence
+europ&eacute;enne; de tr&egrave;s bonne heure il avait
+soulev&eacute; le voile qui cache aux enfants la sc&egrave;ne du
+monde; -- lanc&eacute; brusquement, &agrave; seize ans, dans le
+tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert &agrave; un
+&acirc;ge o&ugrave; d'ordinaire on commence &agrave;
+penser...</p>
+
+<p>Loti &eacute;tait revenu tr&egrave;s fatigu&eacute; de cette
+campagne faite si matin dans la vie, -- et se croyait
+d&eacute;j&agrave; fort blas&eacute;. Il avait &eacute;t&eacute;
+profond&eacute;ment &eacute;coeur&eacute; et d&eacute;&ccedil;u,
+-- parce que, avant de devenir un gar&ccedil;on semblable aux
+autres jeunes hommes, il avait commenc&eacute; par &ecirc;tre un
+petit enfant pur et r&ecirc;veur, &eacute;lev&eacute; dans la
+douce paix de la famille; lui aussi avait &eacute;t&eacute; un
+petit sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans
+l'isolement une foule d'id&eacute;es fra&icirc;ches et
+d'illusions radieuses. -- Avant d'aller r&ecirc;ver dans les bois
+d'Oc&eacute;anie, tout enfant il avait longtemps
+r&ecirc;v&eacute; seul dans les bois du Yorkshire...</p>
+
+<p>Il y avait une foule d'affinit&eacute;s myst&eacute;rieuses
+entre Loti et Rarahu, n&eacute;s aux deux
+extr&eacute;mit&eacute;s du monde. -- Tous deux avaient
+l'habitude de l'isolement et de la contemplation, l'habitude des
+bois et des solitudes de la nature; tous deux s'arrangeaient de
+passer de longues heures en silence, &eacute;tendus sur l'herbe
+et la mousse; tous deux aimaient passionn&eacute;ment la
+r&ecirc;verie, la musique, -- les beaux fruits, les fleurs et
+l'eau fra&icirc;che...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIX</h3>
+
+<p><br>
+ ...Il n'y avait pour le moment aucun nuage &agrave; notre
+horizon...</p>
+
+<p>Encore cinq grands mois &agrave; passer ensemble... Il
+&eacute;tait bien inutile de se pr&eacute;occuper de
+l'avenir...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XL</h3>
+
+<p><br>
+ On &eacute;tait charm&eacute; quand Rarahu chantait...</p>
+
+<p>Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes
+si fra&icirc;ches et si douces, que les oiseaux seuls ou les
+petits enfants en peuvent produire de semblables.</p>
+
+<p><br>
+ Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le
+chant des autres, des variations extravagantes, prises dans les
+notes les plus &eacute;lev&eacute;es de la gamme, -- tr&egrave;s
+compliqu&eacute;es toujours et admirablement justes...</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; Apir&eacute;, comme dans tous les
+districts tahitiens, un choeur appel&eacute;
+<i>him&eacute;n&eacute;</i>, lequel fonctionnait
+r&eacute;guli&egrave;rement sous la conduite d'un chef, et se
+faisait entendre dans toutes les f&ecirc;tes indig&egrave;nes. --
+Rarahu en &eacute;tait un des principaux sujets, et le dominait
+tout entier de sa voix pure; -- le choeur qui l'accompagnait
+&eacute;tait rauque et sombre; les hommes surtout y
+m&ecirc;laient des sons bas et m&eacute;talliques, sortes de
+rugissements qui marquaient les <i>dominantes</i> et semblaient
+plut&ocirc;t les sons de quelque instrument sauvage que ceux de
+la voix humaine. -- L'ensemble avait une pr&eacute;cision
+&agrave; d&eacute;piter les choristes du Conservatoire, et
+produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se
+peuvent d&eacute;crire...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLI</h3>
+
+<p><br>
+ ...C'&eacute;tait l'heure de la tomb&eacute;e du jour;
+j'&eacute;tais seul au bord de la mer, sur une plage du district
+d'Apir&eacute;. -- Dans ce lieu isol&eacute;, j'attendais
+Ta&iuml;maha, -- et j'&eacute;prouvais un sentiment singulier
+&agrave; l'id&eacute;e que cette femme allait venir...</p>
+
+<p>Une femme parut bient&ocirc;t, qui m'aper&ccedil;ut sous les
+cocotiers et s'avan&ccedil;a vers moi... C'&eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; la nuit; quand elle fut tout pr&egrave;s, je
+distinguai une horrible figure qui me regardait en riant, d'un
+rire de sauvagesse:</p>
+
+<p><br>
+ -- Tu es Ta&iuml;maha? lui dis-je...</p>
+
+<p>-- Ta&iuml;maha?... Non. -- Je m'appelle
+Tevaruefaipotuaiahutu, du district de Papetoa&iuml;; je viens de
+p&ecirc;cher des porcelaines sur le r&eacute;cif, et du corail
+rose. -- Veux-tu m'en acheter?...</p>
+
+<p>J'attendis encore l&agrave; jusqu'&agrave; minuit. -- Je sus
+le lendemain qu'au petit jour la vraie Ta&iuml;maha &eacute;tait
+repartie pour son &icirc;le; ma commission n'avait pas
+&eacute;t&eacute; faite; elle s'en &eacute;tait all&eacute;e sans
+se douter que pendant plusieurs heures elle avait
+&eacute;t&eacute; attendue sur la plage par le fr&egrave;re de
+Rou&eacute;ri...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLII</h3>
+
+<h3>LOTI A JOHN B., A BORD DU <i>RENDEER</i></h3>
+
+<p><br>
+ Taravao, 1872.</p>
+
+<p>"Mon bon fr&egrave;re John,</p>
+
+<p>"Le messager qui te portera cette lettre est charg&eacute; en
+m&ecirc;me temps de te remettre une foule de pr&eacute;sents que
+je t'envoie. -- C'est d'abord un plumet, en queues de
+pha&eacute;tons rouges, objet tr&egrave;s pr&eacute;cieux, don de
+mon h&ocirc;te le chef de Tehaupoo; ensuite un collier &agrave;
+trois rangs de petites coquilles blanches, don de la cheffesse,
+-- et enfin deux touffes de reva-reva, -- qu'une grande dame du
+district de Pap&eacute;ouriri avait mises hier sur ma t&ecirc;te
+&agrave; la f&ecirc;te de Taravao.</p>
+
+<p>"Je resterai quelques jours encore ici, chez le chef, qui
+&eacute;tait un ami de mon fr&egrave;re; j'userai jusqu'au bout
+de la permission de l'amiral.</p>
+
+<p>"Il ne me manque que ta pr&eacute;sence, fr&egrave;re, pour
+&ecirc;tre absolument charm&eacute; de mon s&eacute;jour &agrave;
+Taravao. Les environs de Papeete ne peuvent te donner une
+id&eacute;e de cette r&eacute;gion ignor&eacute;e qui s'appelle
+la presqu'&icirc;le de Taravao: un coin paisible, ombreux,
+enchanteur, -- des bois d'orangers gigantesques, dont les fruits
+et les fleurs jonchent un sol d&eacute;licieux, tapiss&eacute;
+d'herbes fines et de pervenches roses...</p>
+
+<p><br>
+ "L&agrave;-dessous sont diss&eacute;min&eacute;es quelques cases
+en bois de citronnier, o&ugrave; vivent immobiles des Maoris
+d'autrefois; l&agrave;-dessous on trouve la vieille
+hospitalit&eacute; indig&egrave;ne: des repas de fruits, sous des
+tendelets de verdure tress&eacute;e et de fleurs; de la musique,
+des unissons plaintifs de <i>vivo</i> de roseaux, des choeurs
+d'<i>himin&eacute;</i>, des chants et des danses.</p>
+
+<p>"J'habite seul une case isol&eacute;e, b&acirc;tie sur
+pilotis, au-dessus de la mer et des coraux. De mon lit de nattes
+blanches, en me penchant un peu, je vois s'agiter au-dessous de
+moi tout ce petit monde &agrave; part qui est le monde du corail.
+Au milieu des rameaux blancs ou roses, dans les branchages
+compliqu&eacute;s des madr&eacute;pores, circulent des milliers
+de petits poissons dont les couleurs ne peuvent se comparer
+qu'&agrave; celles des pierres pr&eacute;cieuses ou des colibris;
+des rouges de g&eacute;ranium, des verts chinois, des bleus qu'on
+ne saurait peindre, -- et une foule de petits &ecirc;tres
+bariol&eacute;s de toutes les nuances de l'arc-en-ciel, -- ayant
+forme de tout except&eacute; forme de poisson... Le jour, aux
+heures tranquilles de la sieste, absorb&eacute; dans mes
+contemplations, j'admire tout cela qui est presque inconnu,
+m&ecirc;me aux naturalistes et aux observateurs.</p>
+
+<p>"La nuit, mon coeur se serre un peu dans cet isolement de
+Robinson. -- Quand le vent siffle au dehors, quand la mer fait
+entendre dans l'obscurit&eacute; sa grande voix sinistre, alors
+j'&eacute;prouve comme une sorte d'angoisse de la solitude,
+l&agrave;, &agrave; la pointe la plus australe et la plus perdue
+de cette &icirc;le lointaine, -- devant cette immensit&eacute; du
+Pacifique, -- immensit&eacute; des immensit&eacute;s de la terre,
+qui s'en va tout droit jusqu'aux rives myst&eacute;rieuses du
+continent polaire.</p>
+
+<p>"Dans une excursion de deux jours, en compagnie du chef de
+Tehaupoo, j'ai vu ce lac de Va&iuml;ria qui inspire aux
+indig&egrave;nes une superstitieuse frayeur. -- Une nuit nous
+avons camp&eacute; sur ses bords. C'est un site &eacute;trange
+que peu de gens ont contempl&eacute;; de loin en loin quelques
+Europ&eacute;ens y viennent par curiosit&eacute;; la route est
+longue et difficile, les abords sauvages et d&eacute;serts. --
+Figure-toi, &agrave; mille m&egrave;tres de haut, une mer morte,
+perdue dans les montagnes du centre; -- tout autour, des mornes
+hauts et s&eacute;v&egrave;res d&eacute;coupant leurs silhouettes
+aigu&euml;s dans le ciel clair du soir. -- Une eau froide et
+profonde, que rien n'anime, ni un souffle de vent, ni un bruit,
+ni un &ecirc;tre vivant, ni seulement un poisson... --
+"Autrefois, dit le chef de Tehaupoo, des Toupapahous d'une race
+particuli&egrave;re descendaient la nuit des montagnes, et
+<i>battaient l'eau de leurs grandes ailes d'albatros."</i></p>
+
+<p>"...Si tu vas chez le gouverneur, &agrave; la soir&eacute;e du
+mercredi, tu y verras la princesse Ariit&eacute;a; dis-lui que je
+ne l'oublie point dans ma solitude, et que j'esp&egrave;re la
+semaine prochaine danser avec elle au bal de la reine. -- Si,
+dans les jardins, tu rencontrais Fa&iuml;mana ou T&eacute;ria, tu
+pourrais de ma part leur dire tout ce qui te passerait par la
+t&ecirc;te...</p>
+
+<p>"Cher petit fr&egrave;re, fais-moi le plaisir d'aller au
+ruisseau de Fataoua, donner de mes nouvelles &agrave; la petite
+Rarahu, d'Apir&eacute;... Fais cela pour moi, je t'en prie; tu es
+trop bon pour ne pas nous pardonner &agrave; tous deux... Vrai,
+la pauvre petite, je te jure que je l'aime de tout mon
+coeur..."</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLIII</h3>
+
+<p><br>
+ ... Rarahu ne connaissait pas du tout le dieu <i>Taaroa</i>, non
+plus que les nombreuses d&eacute;esses de sa suite; elle n'avait
+m&ecirc;me jamais entendu parler d'aucun de ces personnages de la
+mythologie polyn&eacute;sienne. La reine Pomar&eacute; seule, par
+respect pour les traditions de son pays, avait appris les noms de
+ces divinit&eacute;s d'autrefois et conservait dans sa
+m&eacute;moire les &eacute;tranges l&eacute;gendes des anciens
+temps...</p>
+
+<p><br>
+ ... Mais tous ces mots bizarres de la langue polyn&eacute;sienne
+qui m'avaient frapp&eacute;, tous ces mots au sens vague ou
+mystique, sans &eacute;quivalents dans nos langues d'Europe,
+&eacute;taient familiers &agrave; Rarahu qui les employait ou me
+les expliquait avec une rare et singuli&egrave;re
+po&eacute;sie.</p>
+
+<p>-- Si tu restais plus souvent &agrave; Apir&eacute; la nuit,
+me disait-elle, tu apprendrais avec moi beaucoup plus vite une
+foule de mots que ces filles qui vivent &agrave; Papeete ne
+savent pas... Quand nous <i>aurons eu peur ensemble</i>, je
+t'enseignerai, en ce qui concerne les Toupapahous, des choses
+tr&egrave;s effrayantes que tu ignores...</p>
+
+<p>En effet, il est dans la langue maorie beaucoup de mots et
+d'images qui ne deviennent intelligibles qu'&agrave; la longue,
+quand on a v&eacute;cu avec les indig&egrave;nes, la nuit dans
+les bois, &eacute;coutant g&eacute;mir le vent et la mer,
+l'oreille tendue &agrave; tous les bruits myst&eacute;rieux de la
+nature.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLIV</h3>
+
+<p><br>
+ ...On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois tahitiens;
+les oreilles des Maoris ignorent cette musique na&iuml;ve qui,
+dans d'autres climats, remplit les bois de ga&icirc;t&eacute; et
+de vie.</p>
+
+<p>Sous cette ombre &eacute;paisse, dans les lianes et les
+grandes foug&egrave;res, rien ne vole, rien ne bouge, c'est
+toujours le m&ecirc;me silence &eacute;trange qui semble
+r&eacute;gner aussi dans l'imagination m&eacute;lancolique des
+naturels.</p>
+
+<p>On voit seulement planer dans les gorges, &agrave;
+d'effrayantes hauteurs, le pha&eacute;ton, un petit oiseau blanc
+qui porte &agrave; la queue une longue plume blanche ou rose.</p>
+
+<p><br>
+ Les chefs attachaient autrefois &agrave; leur coiffure une
+touffe de ces plumes; aussi leur fallait-il beaucoup de temps et
+de pers&eacute;v&eacute;rance pour composer cet ornement
+aristocratique...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLV</h3>
+
+<h3>INQUALIFIABLE</h3>
+
+<p><br>
+ ... Il est certaines n&eacute;cessit&eacute;s de notre triste
+nature humaine qui semblent faites tout expr&egrave;s pour nous
+rappeler combien nous sommes imparfaits et mat&eacute;riels --
+n&eacute;cessit&eacute;s auxquelles sont soumises les reines
+comme les berg&egrave;res, -- "la garde qui veille aux
+barri&egrave;res du Louvre, etc..."</p>
+
+<p>Lorsque la reine Pomar&eacute; est aux prises avec ces
+situations p&eacute;nibles, trois femmes entrent &agrave; sa
+suite dans certain r&eacute;duit myst&eacute;rieux
+dissimul&eacute; sous les bananiers...</p>
+
+<p>La premi&egrave;re de ces initi&eacute;es a mission de
+soutenir pendant l'op&eacute;ration la lourde personne royale. La
+deuxi&egrave;me tient &agrave; la main des feuilles de
+<i>bourao</i>, choisies soigneusement parmi les plus
+fra&icirc;ches et les plus tendres... La troisi&egrave;me, qui
+commence son office lorsque les deux premi&egrave;res ont
+achev&eacute; le leur, -- porte une fiole d'huile de cocotier
+parfum&eacute;e au santal (<i>mono&iuml;</i>), dont elle est
+charg&eacute;e d'oindre les parties que le frottement des
+feuilles de bourao aurait pu momentan&eacute;ment irriter ou
+endolorir...</p>
+
+<p>La s&eacute;ance lev&eacute;e, -- le cort&egrave;ge rentre
+gravement au palais...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLVI</h3>
+
+<p><br>
+ ... Rarahu et Tiahoui s'&eacute;taient invectiv&eacute;es d'une
+mani&egrave;re extr&ecirc;mement violente. -- De leurs bouches
+fra&icirc;ches &eacute;taient sorties pendant plusieurs minutes,
+sans interruption ni embarras, les injures les plus enfantines et
+les plus saugrenues, -- les plus inconvenantes aussi (le tahitien
+comme le latin "dans les mots bravant
+l'honn&ecirc;tet&eacute;").</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re dispute entre les deux
+petites, et cela amusait beaucoup la galerie; toutes les jeunes
+femmes &eacute;tendues au bord du ruisseau du Fataoua riaient
+&agrave; gorge d&eacute;ploy&eacute;e et les excitaient:</p>
+
+<p>-- Tu es heureux, Loti, disait T&eacute;touara, c'est pour toi
+qu'on se dispute!...</p>
+
+<p>Le fait est que c'&eacute;tait pour moi en effet; Rarahu avait
+eu un mouvement de jalousie contre Tiahoui, et l&agrave;
+&eacute;tait l'origine de la discussion.</p>
+
+<p>Comme deux chattes qui vont se rouler et s'&eacute;gratigner,
+les deux petites se regardaient bl&ecirc;mes, immobiles,
+tremblantes de col&egrave;re:</p>
+
+<p>-- <i>Tinito oufa!</i> cria Tiahoui, &agrave; bout
+d'arguments, en faisant une allusion sanglante &agrave; la belle
+robe de gaze verte (mignonne de Chinois)!</p>
+
+<p>-- <i>Oviri, Amutaata!</i> (sauvagesse, cannibale)! riposta
+Rarahu qui savait que son amie &eacute;tait venue toute petite
+d'une des plus lointaines &icirc;les Pomotous, -- et que si
+Tiahoui elle-m&ecirc;me n'&eacute;tait point cannibale,
+assur&eacute;ment on l'avait &eacute;t&eacute; dans sa
+famille.</p>
+
+<p>Des deux c&ocirc;t&eacute;s l'injure avait port&eacute;, et
+les deux petites, se prenant aux cheveux,
+s'&eacute;gratign&egrave;rent et de mordirent.</p>
+
+<p>On les s&eacute;para; elles se mirent &agrave; pleurer, et
+puis, Rarahu s'&eacute;tant jet&eacute;e dans les bras de
+Tiahoui, toutes deux, qui s'adoraient, finirent par s'embrasser
+de tout leur coeur...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLVII</h3>
+
+<p><br>
+ Tiahoui, dans son effusion, avait embrass&eacute; Rarahu avec le
+nez, -- suivant une vieille habitude oubli&eacute;e de la race
+maorie, -- habitude qui lui &eacute;tait revenue de son enfance
+et de son &icirc;le barbare; elle avait embrass&eacute; son amie
+en posant son petit nez sur la joue ronde de Rarahu, et en
+aspirant tr&egrave;s fort.</p>
+
+<p>C'est ainsi, en reniflant, que s'embrassaient jadis les
+Maoris, - et le baiser des l&egrave;vres leur est venu
+d'Europe...</p>
+
+<p>Et Rarahu, malgr&eacute; ses larmes, eut encore en me
+regardant un sourire d'intelligence comique, qui voulait dire
+&agrave; peu pr&egrave;s ceci:</p>
+
+<p>-- Vois-tu cette petite sauvage!... que j'avais bien raison,
+Loti, de l'appeler ainsi!... mais je l'aime bien tout de
+m&ecirc;me!...</p>
+
+<p>Et de toutes leurs forces les deux petites s'embrassaient, et,
+l'instant d'apr&egrave;s, tout &eacute;tait oubli&eacute;.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLVIII</h3>
+
+<p><br>
+ En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages
+tahitiennes, -- sur quelque pointe solitaire regardant
+l'immensit&eacute; bleue, en quelque lieu choisi avec un
+go&ucirc;t m&eacute;lancolique par des hommes des
+g&eacute;n&eacute;rations pass&eacute;es, -- de loin en loin on
+rencontre les monticules fun&egrave;bres, les grands tumulus de
+corail... Ce sont les <i>mara&eacute;</i>, les s&eacute;pultures
+des chefs d'autrefois; et l'histoire de ces morts qui dorment
+l&agrave;-dessous se perd dans le pass&eacute; fabuleux et
+inconnu qui pr&eacute;c&eacute;da la d&eacute;couverte des
+archipels de la Polyn&eacute;sie.</p>
+
+<p><br>
+ -- Dans toutes les &icirc;les habit&eacute;es par les Maoris,
+les <i>mara&eacute;</i> se retrouvent sur les plages. Les
+insulaires myst&eacute;rieux de Rapa-Nui ornaient ces tombeaux de
+statues gigantesques au masque horrible; les Tahitiens y
+plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. L'arbre de fer
+est le cypr&egrave;s de l&agrave;-bas, son feuillage est triste;
+le vent de la mer a un sifflement particulier en passant dans ses
+branches rigides... Ces tumulus rest&eacute;s blancs,
+malgr&eacute; les ann&eacute;es, de la blancheur du corail, et
+surmont&eacute;s de grands arbres noirs, &eacute;voquent les
+souvenirs de la terrible religion du pass&eacute;;
+c'&eacute;taient aussi les autels o&ugrave; les victimes humaines
+&eacute;taient immol&eacute;es &agrave; la m&eacute;moire des
+morts.</p>
+
+<p>-- Tahiti, disait Pomar&eacute;, &eacute;tait la seule
+&icirc;le o&ugrave;, m&ecirc;me dans les plus anciens temps, les
+victimes n'&eacute;taient pas mang&eacute;es apr&egrave;s le
+sacrifice; on faisait seulement le simulacre du repas macabre;
+les yeux, enlev&eacute;s de leurs orbites, &eacute;taient mis
+ensemble sur un plat et servis &agrave; la reine, -- horrible
+pr&eacute;rogative de la souverainet&eacute;. (<i>Recueilli de la
+bouche de Pomar&eacute;.)</i></p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLIX</h3>
+
+<p><br>
+ Tahaapa&iuml;ru, le p&egrave;re adoptif de Rarahu,
+exer&ccedil;ait une industrie tellement originale que dans notre
+Europe, si f&eacute;conde en inventions de tous genres, on n'a
+certes encore rien imagin&eacute; de semblable.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait fort vieux, ce qui en Oc&eacute;anie n'est pas
+chose commune; de plus il avait de la barbe et de la barbe
+blanche, objet des plus rares l&agrave;-bas. Aux &icirc;les
+Marquises la barbe blanche est une denr&eacute;e presque
+introuvable qui sert &agrave; fabriquer des ornements
+pr&eacute;cieux pour la coiffure et les oreilles de certains
+chefs, -- et quelques vieillards y sont soigneusement entretenus
+et conserv&eacute;s pour l'exploitation en coupes
+r&eacute;gl&eacute;es de cette partie de leur personne.</p>
+
+<p>Deux fois par an, le vieux Tahaapa&iuml;ru coupait la sienne,
+et l'exp&eacute;diait &agrave; Hivaoa, la plus barbare des
+&icirc;les Marquises, o&ugrave; elle se vendait au prix de
+l'or.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>L</h3>
+
+<p><br>
+ ...Rarahu examinait avec beaucoup d'attention et de terreur une
+t&ecirc;te de mort que je tenais sur mes genoux.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions assis tout en haut d'un tumulus de corail,
+au pied des grands bois de fer. C'&eacute;tait le soir, dans le
+district perdu de Papenoo; le soleil plongeait lentement dans le
+grand Oc&eacute;an vert, au milieu d'un &eacute;tonnant silence
+de la nature.</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, je regardais Rarahu avec plus de tendresse;
+c'&eacute;tait la veille d'un d&eacute;part; le <i>Rendeer</i>
+allait s'&eacute;loigner pour un temps, et visiter au nord
+l'archipel des Marquises.</p>
+
+<p>Rarahu, s&eacute;rieuse et recueillie, &eacute;tait
+plong&eacute;e dans une de ses r&ecirc;veries d'enfant que je ne
+savais jamais qu'imparfaitement p&eacute;n&eacute;trer. Un moment
+elle avait &eacute;t&eacute; illumin&eacute;e de lumi&egrave;re
+dor&eacute;e, et puis, le radieux soleil s'&eacute;tant
+ab&icirc;m&eacute; dans la mer, elle se profilait maintenant en
+silhouette svelte et gracieuse sur le ciel du couchant...</p>
+
+<p>Rarahu n'avait jamais regard&eacute; d'aussi pr&egrave;s cet
+objet lugubre qui &eacute;tait pos&eacute; l&agrave; sur mes
+genoux et qui, pour elle comme pour tous les Polyn&eacute;siens,
+&eacute;tait un horrible &eacute;pouvantail.</p>
+
+<p>On voyait que cette chose sinistre &eacute;veillait dans son
+esprit inculte une foule d'id&eacute;es nouvelles, -- sans
+qu'elle p&ucirc;t leur donner une forme pr&eacute;cise...</p>
+
+<p>Cette t&ecirc;te devait &ecirc;tre fort ancienne; elle
+&eacute;tait presque fossile, -- et teinte de cette nuance rouge
+que la terre de ce pays donne aux pierres et aux ossements... La
+mort a perdu de son horreur quand elle remonte aussi loin...</p>
+
+<p>-- Riaria! disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se
+traduit qu'imparfaitement par le mot <i>&eacute;pouvantable</i>,
+-- parce qu'il d&eacute;signe l&agrave;-bas cette terreur
+particuli&egrave;rement sombre qui vient des spectres ou des
+morts...</p>
+
+<p>-- Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre
+cr&acirc;ne? demandai-je &agrave; Rarahu...</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit en montrant du doigt la bouche
+&eacute;dent&eacute;e:</p>
+
+<p>-- C'est son rire, Loti; c'est son rire de Toupapahou...</p>
+
+<p><br>
+ ... Il &eacute;tait une heure tr&egrave;s avanc&eacute;e de la
+nuit quand nous f&ucirc;mes de retour &agrave; Apir&eacute;, et
+Rarahu avait &eacute;prouv&eacute; tout le long du chemin des
+frayeurs tr&egrave;s grandes... Dans ce pays o&ugrave; l'on n'a
+absolument rien &agrave; redouter, ni des plantes, ni des
+b&ecirc;tes, ni de hommes; o&ugrave; l'on peut n'importe
+o&ugrave; s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les
+indig&egrave;nes ont peur de la nuit, et tremblent devant les
+fant&ocirc;mes...</p>
+
+<p>Dans les lieux d&eacute;couverts, sur les plages, cela allait
+encore; Rarahu tenait ma main serr&eacute;e dans la sienne, et
+chantait des <i>him&eacute;n&eacute;</i> pour se donner du
+courage...</p>
+
+<p>Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut
+tr&egrave;s p&eacute;nible &agrave; traverser...</p>
+
+<p>Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par
+derri&egrave;re, -- proc&eacute;d&eacute; peu commode pour aller
+vite, -- elle se sentait plus prot&eacute;g&eacute;e ainsi, et
+plus s&ucirc;re de n'&ecirc;tre point tra&icirc;treusement saisie
+aux cheveux par la t&ecirc;te de mort couleur brique...</p>
+
+<p>Il faisait une compl&egrave;te obscurit&eacute; dans ce bois,
+et on y sentait une bonne odeur r&eacute;pandue par les plantes
+tahitiennes. Le sol &eacute;tait jonch&eacute; de grandes palmes
+dess&eacute;ch&eacute;es qui craquaient sous nos pas. On
+entendait en l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le
+son m&eacute;tallique des feuilles qui se froissent; on entendait
+derri&egrave;re les arbres des rires de Toupapahous; et &agrave;
+terre, c'&eacute;tait un grouillement repoussant et horrible: la
+fuite pr&eacute;cipit&eacute;e de toute une population de crabes
+bleus, qui &agrave; notre approche se h&acirc;taient de rentrer
+dans leurs demeures souterraines...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>LI</h3>
+
+<p><br>
+ ...Le lendemain fut une journ&eacute;e d'adieux fort
+agit&eacute;e...</p>
+
+<p>Le soir je comptais voir enfin Ta&iuml;maha; elle &eacute;tait
+revenue &agrave; Tahiti, m'avait-on dit, et je lui avais fait
+donner rendez-vous par l'interm&eacute;diaire d'une des suivantes
+de la reine, sur la plage de Fare&uuml;te &agrave; la
+tomb&eacute;e de la nuit...</p>
+
+<p>Quand, &agrave; l'heure fix&eacute;e, j'arrivai dans ce lieu
+isol&eacute;, j'aper&ccedil;u une femme immobile qui semblait
+attendre, la t&ecirc;te couverte d'un &eacute;pais voile
+blanc...</p>
+
+<p>Je m'approchai et j'appelai: Ta&iuml;maha! -- La femme
+voil&eacute;e me laissa plusieurs fois r&eacute;p&eacute;ter ce
+nom sans r&eacute;pondre; elle d&eacute;tournait la t&ecirc;te,
+et riait sous les plis de la mousseline...</p>
+
+<p>J'&eacute;cartai le voile et d&eacute;couvris la figure connue
+de Fa&iuml;mana, qui se sauva en &eacute;clatant de rire...</p>
+
+<p>Fa&iuml;mana ne me dit point quelle aventure amoureuse l'avait
+amen&eacute;e dans cet endroit o&ugrave; elle &eacute;tait
+vex&eacute;e de m'avoir rencontr&eacute;; elle n'avait jamais
+entendu parler de Ta&iuml;maha, et ne put me donner sur elle
+aucun renseignement...</p>
+
+<p>Force me fut de remettre &agrave; mon retour une tentative
+nouvelle pour la voir; il semblait que cette femme f&ucirc;t un
+mythe, ou qu'une puissance myst&eacute;rieuse prit plaisir
+&agrave; nous &eacute;loigner l'un de l'autre, nous
+r&eacute;servant pour plus tard une entrevue plus
+saisissante...</p>
+
+<p>Nous part&icirc;mes le lendemain matin un peu avant le jour;
+Tiahoui et Rarahu vinrent &agrave; l'heure des derni&egrave;res
+&eacute;toiles m'accompagner jusqu'&agrave; la plage...</p>
+
+<p>Rarahu pleura abondamment, -- bien que la dur&eacute;e du
+voyage du <i>Rendeer</i> ne d&ucirc;t pas d&eacute;passer un
+mois; elle avait le pressentiment peut-&ecirc;tre que le temps
+d&eacute;licieux que nous venions de passer tous deux ne se
+retrouverait plus...</p>
+
+<p>L'idylle &eacute;tait finie... Contre nos pr&eacute;visions
+humaines, ces heures de paix et de frais bonheur
+&eacute;coul&eacute;es au bord du ruisseau de Fataoua, s'en
+&eacute;taient all&eacute;es pour ne plus revenir...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>DEUXI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+
+<h3><br>
+ I</h3>
+
+<h3>HORS-D'OEUVRE NUKA-HIVIEN</h3>
+
+<p>(Qu'on peut se dispenser de lire, mais qui n'est pas
+tr&egrave;s long.)</p>
+
+<p><br>
+ Le nom seul de Nuka-Hiva entra&icirc;ne avec lui l'id&eacute;e
+de p&eacute;nitencier et de d&eacute;portation, -- bien que rien
+ne justifie plus aujourd'hui cette id&eacute;e f&acirc;cheuse.
+Depuis longues ann&eacute;es, les condamn&eacute;s ont
+quitt&eacute; ce beau pays, et l'inutile ruine.</p>
+
+<p>Libre et sauvage jusqu'en 1842, cette &icirc;le appartient
+depuis cette &eacute;poque &agrave; la France;
+entra&icirc;n&eacute;e dans la chute de Tahiti, des &icirc;les de
+la Soci&eacute;t&eacute; et des Pomotous, elle a perdu son
+ind&eacute;pendance en m&ecirc;me temps que ces archipels
+abandonnaient volontairement la leur.</p>
+
+<p>Ta&iuml;oha&eacute;, capitale de l'&icirc;le, renferme une
+douzaine d'Europ&eacute;ens, le gouverneur, le pilote,
+l'&eacute;v&ecirc;que-missionnaire, -- les fr&egrave;res, --
+quatre soeurs qui tiennent une &eacute;cole de petites filles, --
+et enfin quatre gendarmes.</p>
+
+<p>Au milieu de tout ce monde, la reine
+d&eacute;poss&eacute;d&eacute;e, d&eacute;pouill&eacute;e de son
+autorit&eacute;, re&ccedil;oit du gouvernement une pension de six
+cents francs, plus la ration des soldats pour elle et sa
+famille.</p>
+
+<p>Les b&acirc;timents baleiniers affectionnaient autrefois
+Ta&iuml;oha&eacute; comme point de rel&acirc;che, et ce pays
+&eacute;tait expos&eacute; &agrave; leurs vexations; des matelots
+indisciplin&eacute;s se r&eacute;pandaient dans les cases
+indig&egrave;nes et y faisaient un grand tapage.</p>
+
+<p><br>
+ Aujourd'hui, gr&acirc;ce &agrave; la pr&eacute;sence imposante
+des quatre gendarmes, ils pr&eacute;f&egrave;rent
+s'&eacute;battre dans les &icirc;les voisines.</p>
+
+<p>Les insulaires de Nuka-Hiva &eacute;taient nombreux autrefois,
+mais de r&eacute;centes &eacute;pid&eacute;mies d'importation
+europ&eacute;enne les ont plus que d&eacute;cim&eacute;s.</p>
+
+<p>La beaut&eacute; de leurs formes est c&eacute;l&egrave;bre, et
+la race des &icirc;les Marquises est r&eacute;put&eacute;e une
+des plus belles du monde.</p>
+
+<p>Il faut quelque temps n&eacute;anmoins pour s'habituer
+&agrave; ces visages singuliers et leur trouver du charme. Ces
+femmes, dont la taille est si gracieuse et si parfaite, ont les
+traits durs, comme taill&eacute;s &agrave; coups de hache, et
+leur genre de beaut&eacute; est en dehors de toutes les
+r&egrave;gles.</p>
+
+<p>Elles ont adopt&eacute; &agrave; Ta&iuml;oha&eacute; les
+longues tuniques de mousseline en usage &agrave; Tahiti; elles
+portent les cheveux &agrave; moiti&eacute; courts,
+&eacute;bouriff&eacute;s, cr&ecirc;p&eacute;s, -- et se parfument
+au santal.</p>
+
+<p>Mais dans l'int&eacute;rieur du pays, ces costumes
+f&eacute;minins sont extr&ecirc;mement simplifi&eacute;s...</p>
+
+<p>Les hommes se contentent partout d'une mince ceinture, le
+tatouage leur paraissant un v&ecirc;tement tout &agrave; fait
+convenable.</p>
+
+<p>Aussi sont-ils tatou&eacute;s avec un soin et un art infinis;
+-- mais, par une fantaisie bizarre, ces dessins sont
+localis&eacute;s sur une seule moiti&eacute; du corps, droite ou
+gauche, -- tandis que l'autre moiti&eacute; reste blanche, ou peu
+s'en faut.</p>
+
+<p>Des bandes d'un bleu sombre, qui traversent leur visage, leur
+donnent un grand air de sauvagerie, en faisant &eacute;trangement
+ressortir le blanc des yeux et l'&eacute;mail poli des dents.</p>
+
+<p>Dans les &icirc;les voisines, rarement en contact avec les
+Europ&eacute;ens, toutes les excentricit&eacute;s des coiffures
+en plumes sont encore en usage, ainsi que les dents
+enfil&eacute;es en longs colliers et les touffes de laine noire
+attach&eacute;es aux oreilles.</p>
+
+<p>Ta&iuml;oha&eacute; occupe le centre d'une baie profonde,
+encaiss&eacute;e dans de hautes et abruptes montagnes aux formes
+capricieusement tourment&eacute;es. -- Une &eacute;paisse verdure
+est jet&eacute;e sur tout ce pays comme un manteau splendide;
+c'est dans toute l'&icirc;le un m&ecirc;me fouillis d'arbres,
+d'essences utiles ou pr&eacute;cieuses; et des milliers de
+cocotiers, haut perch&eacute;s sur leurs tiges flexibles,
+balancent perp&eacute;tuellement leurs t&ecirc;tes au-dessus de
+ces for&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Les cases, peu nombreuses dans la capitale, sont passablement
+diss&eacute;min&eacute;es le long de l'avenue ombrag&eacute;e qui
+suit les contours de la plage.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re cette route charmante, mais unique, quelques
+sentiers bois&eacute;s conduisent &agrave; la montagne.
+L'int&eacute;rieur de l'&icirc;le, cependant, est tellement
+enchev&ecirc;tr&eacute; de for&ecirc;ts et de rochers, que
+rarement on va voir ce qui s'y passe, -- et les communications
+entre les diff&eacute;rentes baies se font par mer, dans les
+embarcations des indig&egrave;nes.</p>
+
+<p>C'est dans la montagne que sont perch&eacute;s les vieux
+cimeti&egrave;res maoris, objet d'effroi pour tous et
+r&eacute;sidence des terribles Toupapahous...</p>
+
+<p>Il y a peu de passants dans la rue de Ta&iuml;oha&eacute;, les
+agitations incessantes de notre existence europ&eacute;enne sont
+tout &agrave; fait inconnues &agrave; Nuka-Hiva. Les
+indig&egrave;nes passent la plus grande partie du jour accroupis
+devant leurs cases, dans une immobilit&eacute; de sphinx. Comme
+les Tahitiens, ils se nourrissent des fruits de leurs
+for&ecirc;ts, et tout travail leur est inutile... Si, de temps
+&agrave; autre, quelques-uns s'en vont encore p&ecirc;cher par
+gourmandise, la plupart pr&eacute;f&egrave;rent ne pas de donner
+cette peine.</p>
+
+<p>Le <i>popo&iuml;</i>, un de leurs mets raffin&eacute;s, est un
+barbare m&eacute;lange de fruits, de poissons et de crabes
+ferment&eacute;s en terre. Le fumet de cet aliment est
+inqualifiable.</p>
+
+<p>L'anthropophagie, qui r&egrave;gne encore dans une &icirc;le
+voisine, Hivaoa (ou la Dominique), est oubli&eacute;e &agrave;
+Nuka-Hiva depuis plusieurs ann&eacute;es. Les efforts des
+missionnaires ont amen&eacute; cette heureuse modification des
+coutumes nationales; &agrave; tout autre point de vue cependant,
+le christianisme superficiel des indig&egrave;nes est
+rest&eacute; sans action sur leur mani&egrave;re de vivre, et la
+dissolution de leurs moeurs d&eacute;passe toute
+id&eacute;e...</p>
+
+<p>On trouve encore entre les mains des indig&egrave;nes
+plusieurs images de leur dieu.</p>
+
+<p>C'est un personnage &agrave; figure hideuse, semblable
+&agrave; un embryon humain.</p>
+
+<p>La reine a quatre de ces horreurs, sculpt&eacute;es sur le
+manche de son &eacute;ventail.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>PREMI&Egrave;RE LETTRE DE RARAHU A LOTI</h3>
+
+<p>(Apport&eacute;e aux Marquises par un b&acirc;timent
+baleinier.)</p>
+
+<p><br>
+ Apir&eacute;, le 10 mai 1872</p>
+
+<p>O Loti, mon grand ami, O mon petit &eacute;poux ch&eacute;ri,
+je te salue par le vrai Dieu.</p>
+
+<p>Mon coeur est tr&egrave;s triste de ce que tu es parti au
+loin, de ce que je ne te vois plus.</p>
+
+<p>Je te prie maintenant, &ocirc; mon petit ami ch&eacute;ri,
+quand cette lettre te parviendra, de m'&eacute;crire, pour me
+faire conna&icirc;tre tes pens&eacute;es, afin que je sois
+contente. Il est arriv&eacute; peut-&ecirc;tre que ta
+pens&eacute;e s'est d&eacute;tourn&eacute;e de moi, comme il
+arrive ici aux hommes, quand ils ont laiss&eacute; leurs
+femmes.</p>
+
+<p>Il n'y a rien de neuf &agrave; Apir&eacute; pour le moment, si
+ce n'est pourtant que Turiri, mon petit chat tr&egrave;s
+aim&eacute;, est fort malade, et sera peut-&ecirc;tre absolument
+mort quand tu reviendras.</p>
+
+<p>J'ai fini mon petit discours.</p>
+
+<p>Je te salue,</p>
+
+<p>RARAHU.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>LA REINE VA&Eacute;K&Eacute;HU</h3>
+
+<p><br>
+ ... En suivant vers la gauche la rue de Ta&iuml;oha&eacute;, on
+arrive, pr&egrave;s d'un ruisseau limpide, aux quartiers de la
+reine. -- Un figuier des Banians, d&eacute;velopp&eacute; dans
+des proportions gigantesques, &eacute;tend son ombre triste sur
+la case royale. -- Dans les replis de ses racines,
+contourn&eacute;es comme des reptiles, on trouve des femmes
+assises, v&ecirc;tues le plus souvent de tuniques d'une couleur
+jaune d'or qui donne &agrave; leur teint l'aspect du cuivre. Leur
+figure est d'une duret&eacute; farouche; elles vous regardent
+venir avec une expression de sauvage ironie.</p>
+
+<p>Tout le jour assises dans un demi-sommeil, elles demeurent
+immobiles et silencieuses comme des idoles...</p>
+
+<p>C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Va&eacute;k&eacute;hu et
+ses suivantes.</p>
+
+<p>Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et
+hospitali&egrave;res; elles sont charm&eacute;es si un
+&eacute;tranger prend place pr&egrave;s d'elles, et lui offrent
+toujours des cocos et des oranges.</p>
+
+<p>&Eacute;lisabeth et At&eacute;ria, deux suivantes qui parlent
+fran&ccedil;ais, vous adressent alors, de la part de la reine,
+quelques questions saugrenues au sujet de la derni&egrave;re
+guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et
+accentuent chaque mot d'une mani&egrave;re originale. Les
+batailles o&ugrave; plus de milles hommes sont engag&eacute;s
+excitent leur sourire incr&eacute;dule; la grandeur de nos
+arm&eacute;es d&eacute;passe leurs conceptions...</p>
+
+<p>L'entretien pourtant languit bient&ocirc;t; quelques phrases
+&eacute;chang&eacute;es leur suffisent, leur curiosit&eacute; est
+satisfaite, et la r&eacute;ception termin&eacute;e, la cour se
+modifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour
+r&eacute;veiller l'attention, on ne prend plus garde &agrave;
+vous...</p>
+
+<p><br>
+ La demeure royale, &eacute;lev&eacute;e par les soins du
+gouvernement fran&ccedil;ais, est situ&eacute;e dans un recoin
+solitaire, entour&eacute;e de cocotiers et de tamaris.</p>
+
+<p>Mais au bord de la mer, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de cette
+habitation modeste, une autre case, case d'apparat, construite
+avec tout le luxe indig&egrave;ne, r&eacute;v&egrave;le encore
+l'&eacute;l&eacute;gance de cette architecture primitive.</p>
+
+<p>Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes
+pi&egrave;ces de magnifique bois des &icirc;les soutiennent la
+charpente. La vo&ucirc;te et les murailles de l'&eacute;difice
+sont form&eacute;es de branches de citronnier choisies entre
+mille, droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont
+li&eacute;s entre eux par des amarrages de cordes de diverses
+couleurs, dispos&eacute;s de mani&egrave;re &agrave; former des
+dessins r&eacute;guliers et compliqu&eacute;s.</p>
+
+<p>L&agrave; encore, la Cour, la reine et ses fils passent de
+longues heures d'immobilit&eacute; et de repos, en regardant
+s&eacute;cher leurs filets &agrave; l'ardeur du soleil.</p>
+
+<p>Les pens&eacute;es qui contractent le visage &eacute;trange de
+la reine restent un myst&egrave;re pour tous, et le secret de ses
+&eacute;ternelles r&ecirc;veries est imp&eacute;n&eacute;trable.
+Est-ce tristesse ou abrutissement? Songe-t-elle &agrave; quelque
+chose, ou bien &agrave; rien? Regrette-t-elle son
+ind&eacute;pendance et la sauvagerie qui s'en va, et son peuple
+qui d&eacute;g&eacute;n&egrave;re et lui &eacute;chappe?...</p>
+
+<p>At&eacute;ria, qui est son ombre et son chien, serait en
+position de la savoir: peut-&ecirc;tre cette in&eacute;vitable
+fille nous l'apprendrait-elle, mais tout porte &agrave; croire
+qu'elle ignore; il se peut m&ecirc;me qu'elle n'y ait jamais
+song&eacute;...</p>
+
+<p><br>
+ Va&eacute;k&eacute;hu consentit avec une bonne gr&acirc;ce
+parfaite &agrave; poser pour plusieurs &eacute;ditions de son
+portrait; jamais mod&egrave;le plus calme ne se laissa examiner
+plus &agrave; loisir.</p>
+
+<p>Cette reine d&eacute;chue, avec ses grands cheveux en
+crini&egrave;re et son fier silence, conserve encore une certaine
+grandeur...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>VA&Eacute;K&Eacute;HU A L'AGONIE</h3>
+
+<p><br>
+ Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un
+sentier bois&eacute; qui m&egrave;ne &agrave; la montagne, les
+suivantes m'appel&egrave;rent.</p>
+
+<p>Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en
+allait mourir.</p>
+
+<p>Elle avait re&ccedil;u l'extr&ecirc;me-onction de
+l'&eacute;v&ecirc;que missionnaire.</p>
+
+<p>Va&eacute;k&eacute;hu -- &eacute;tendue &agrave; terre --
+tordait ses bras tatou&eacute;s avec toutes les marques de la
+plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour d'elle, avec
+leurs grands cheveux &eacute;bouriff&eacute;s, poussaient des
+g&eacute;missements et menaient deuil (suivant l'expression
+biblique qui exprime parfaitement leur fa&ccedil;on
+particuli&egrave;re de se lamenter).</p>
+
+<p>On voit rarement dans notre monde civilis&eacute; des
+sc&egrave;nes aussi saisissantes; dans cette case nue, ignorante
+de tout l'appareil lugubre qui ajoute en Europe aux horreurs de
+la mort, l'agonie de cette femme r&eacute;v&eacute;lait une
+po&eacute;sie inconnue pleine d'une am&egrave;re tristesse...</p>
+
+<p>Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y
+plus revenir, et sans savoir si la souveraine &eacute;tait
+all&eacute;e rejoindre les vieux rois tatou&eacute;s ses
+anc&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Va&eacute;k&eacute;hu est la derni&egrave;re des reines de
+Nuka-Hiva; autrefois pa&iuml;enne et quelque peu cannibale, elle
+s'&eacute;tait convertie au christianisme, et l'approche de la
+mort ne lui causait aucune terreur...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>FUN&Egrave;BRE</h3>
+
+<p><br>
+ Notre absence avait dur&eacute; juste un mois, le mois de mai
+1872.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait nuit close, lorsque le <i>Rendeer</i> revint
+mouiller sur rade de Papeete, le 1er juin, &agrave; huit heures
+du soir.</p>
+
+<p>Quand je mis pied &agrave; terre dans l'&icirc;le
+d&eacute;licieuse, une jeune femme qui semblait m'attendre, sous
+l'ombre noire des bouraos, s'avan&ccedil;a et dit:</p>
+
+<p><br>
+ -- Loti, c'est toi?... Ne t'inqui&egrave;te pas de Rarahu; elle
+t'attend &agrave; Apir&eacute; o&ugrave; elle m'a charg&eacute;e
+de te ramener pr&egrave;s d'elle. Sa m&egrave;re Huamahine est
+morte la semaine pass&eacute;e; son p&egrave;re Tahaapa&iuml;ru
+est mort ce matin, et elle est rest&eacute;e aupr&egrave;s de lui
+avec les femmes d'Apir&eacute; pour la veill&eacute;e
+fun&egrave;bre.</p>
+
+<p>"Nous t'attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous
+avions souvent les yeux fix&eacute;s sur l'horizon de la mer. Ce
+soir, au coucher du soleil, d&egrave;s qu'une voile blanche a
+paru au large, nous avons reconnu le <i>Rendeer</i>; nous l'avons
+ensuite vu entrer par la passe de Tanoa, et c'est alors que je
+suis venue ici pour t'attendre.</p>
+
+<p>Nous suiv&icirc;mes la plage pour gagner la campagne. Nous
+marchions vite, par des chemins d&eacute;tremp&eacute;s; il
+&eacute;tait tomb&eacute; tout le jour une des derni&egrave;res
+grandes pluies de l'hivernage, et le vent chassait encore
+d'&eacute;pais nuages noirs.</p>
+
+<p>Tiahoui m'apprit en route qu'elle s'&eacute;tait mari&eacute;e
+depuis quinze jours avec un jeune Tahitien nomm&eacute;
+T&eacute;haro; elle avait quitt&eacute; le district
+d'Apir&eacute; pour habiter avec son mari celui de
+Pap&eacute;uriri, situ&eacute; &agrave; deux jours de marche dans
+le sud-ouest. Tiahoui n'&eacute;tait plus la petite fille rieuse
+et l&eacute;g&egrave;re que j'avais connue. Elle causait
+gravement, on la sentait plus femme et plus pos&eacute;e.</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes bient&ocirc;t dans les bois. Le ruisseau de
+Fataoua, grossi comme un torrent, grondait sur les pierres; le
+vent secouait les branches mouill&eacute;es sur nos t&ecirc;tes,
+et nous couvrait de larges gouttes d'eau.</p>
+
+<p>Une lumi&egrave;re apparut de loin, brillant sous bois, dans
+la case qui renfermait la cadavre de Tahaapa&iuml;ru.</p>
+
+<p>Cette case, qui avait abrit&eacute; l'enfance de ma petite
+amie, &eacute;tait ovale, basse comme toutes les cases
+tahitiennes, et b&acirc;tie sur une estrade en gros galets noirs.
+Les murailles en &eacute;taient faites de branches minces de
+bourao, plac&eacute;es verticalement et laissant des vides entre
+elles, comme les barreaux d'une cage. A travers, on distinguait
+des formes humaines immobiles, dont la lampe agit&eacute;e par le
+vent d&eacute;pla&ccedil;ait les ombres fantastiques.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; je franchissais le seuil fun&egrave;bre,
+Tiahoui me repoussa brusquement &agrave; droite; -- je n'avais
+pas vu les deux grands pieds du mort qui d&eacute;bordaient
+&agrave; gauche sur la porte; -- j'avais failli les heurter, --
+un frisson me parcourut le corps, et je d&eacute;tournai la
+t&ecirc;te pour ne les point voir.</p>
+
+<p>Cinq ou six femmes &eacute;taient l&agrave;, assises en rang
+le long du mur -- et, au milieu d'elles, Rarahu fixant sur la
+porte un regard anxieux et sombre...</p>
+
+<p>Rarahu m'avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut
+&agrave; moi et m'entra&icirc;na dehors...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p><br>
+ Nous nous &eacute;tions embrass&eacute;s longuement, en nous
+serrant dans nos bras enlac&eacute;s, et puis nous nous
+&eacute;tions assis tous deux sur la mousse humide, pr&egrave;s
+de la case o&ugrave; dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus
+&agrave; avoir peur, et nous causions tout bas, comme dans le
+voisinage des morts.</p>
+
+<p>Rarahu &eacute;tait seule au monde, bien seule. Elle avait
+d&eacute;cid&eacute; de quitter le lendemain le toit de pandanus
+o&ugrave; ses vieux parents venaient de mourir.</p>
+
+<p>-- Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce
+&eacute;tait comme un souffle &agrave; mon oreille, Loti, veux-tu
+que nous habitions ensemble une case dans Papeete? Nous vivrons
+comme vivaient ton fr&egrave;re Rou&eacute;ri et Ta&iuml;maha,
+comme vivent plusieurs autres qui se trouvent tr&egrave;s
+heureux, et auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien
+&agrave; redire. Je n'ai plus que toi au monde et tu ne peux pas
+m'abandonner... Tu sais m&ecirc;me qu'il y a des hommes de ton
+pays qui se sont trouv&eacute;s si bien de cette existence,
+qu'ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir...</p>
+
+<p>Je savais cela fort bien; j'avais parfaitement conscience de
+ce charme tout-puissant de volupt&eacute; et de nonchalance; et
+c'est pour cela que je le redoutais un peu...</p>
+
+<p>Cependant, une &agrave; une, les femmes de la veill&eacute;e
+fun&egrave;bre &eacute;taient sorties sans bruit et s'en
+&eacute;taient all&eacute;es par le sentier d'Apir&eacute;. Il se
+faisait fort tard...</p>
+
+<p>-- Maintenant, rentrons, dit-elle...</p>
+
+<p><br>
+ Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous pass&acirc;mes
+devant, tous deux, avec un m&ecirc;me frisson de frayeur. Il n'y
+avait plus aupr&egrave;s du mort qu'une vieille femme accroupie,
+une parente, qui causait &agrave; demi-voix avec elle-m&ecirc;me.
+Elle me souhaita le bonsoir &agrave; voix basse et me dit:</p>
+
+<p>-- "A parahi o&eacute;!" (Assieds-toi!)</p>
+
+<p>Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur
+ind&eacute;cise d'une lampe indig&egrave;ne. -- Ses yeux et sa
+bouche &eacute;taient &agrave; demi ouverts; sa barbe blanche
+avait d&ucirc; pousser depuis la mort, on e&ucirc;t dit un lichen
+sur de la pierre brune; ses longs bras tatou&eacute;s de bleu,
+qui avaient depuis longtemps la rigidit&eacute; de la momie,
+&eacute;taient tendus droits de chaque c&ocirc;t&eacute; de son
+corps; -- ce qui surtout &eacute;tait saillant dans cette
+t&ecirc;te morte, c'&eacute;taient les traits
+caract&eacute;ristiques de la race polyn&eacute;sienne,
+l'&eacute;tranget&eacute; maorie. -- Tout le personnage
+&eacute;tait le type id&eacute;al du Toupapahou...</p>
+
+<p>Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tomb&egrave;rent sur
+le mort; elle frissonna et d&eacute;tourna la t&ecirc;te. -- La
+pauvre petite se raidissait contre la terreur; elle voulait
+rester quand m&ecirc;me aupr&egrave;s de celui qui avait
+entour&eacute; de quelques soins son enfance. -- Elle avait
+sinc&egrave;rement pleur&eacute; la vieille Huamahine, mais ce
+vieillard glac&eacute; n'avait gu&egrave;re fait pour elle que la
+<i>laisser cro&icirc;tre</i>; elle ne lui &eacute;tait
+attach&eacute;e que par un sentiment de respect et de devoir; son
+corps effrayant qui &eacute;tait l&agrave; ne lui inspirait plus
+qu'une immense horreur...</p>
+
+<p>... La vieille parente de Tahaapa&iuml;ru s'&eacute;tait
+endormie. -- La pluie tombait, torrentielle, sur les arbres, sur
+le chaume du toit, avec des bruits singuliers, des fracas de
+branches, des craquements lugubres. -- Les Toupapahous
+&eacute;taient l&agrave; dans le bois, se pressant autour de
+nous, pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce
+nouveau personnage, qui depuis le matin &eacute;tait des leurs.
+On s'attendait &agrave; toute minute &agrave; voir entre les
+barreaux passer leurs mains bl&ecirc;mes...</p>
+
+<p>-- Reste, &ocirc; mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais,
+demain je serais morte de frayeur...</p>
+
+<p><br>
+ ... Et je restai toute la nuit aupr&egrave;s d'elle, tenant sa
+main dans les miennes; je restai aupr&egrave;s d'elle jusqu'au
+moment o&ugrave; les premi&egrave;res lueurs du jour se mirent
+&agrave; filtrer &agrave; travers les barreaux de sa demeure. --
+Elle avait fini par s'endormir, sa petite t&ecirc;te
+d&eacute;licieuse, amaigrie et triste, appuy&eacute;e sur mon
+&eacute;paule. -- Je l'&eacute;tendis tout doucement sur des
+nattes, et m'en allai sans bruit...</p>
+
+<p>Je savais que le matin les Toupapahous s'&eacute;vanouissent,
+et qu'&agrave; cette heure je pouvais sans danger la
+quitter...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>INSTALLATION</h3>
+
+<p><br>
+ ... Non loin du palais, derri&egrave;re les jardins de la reine,
+dans une des avenues les plus vertes et les plus paisibles de
+Papeete, &eacute;tait une petite case fra&icirc;che et
+isol&eacute;e. -- Elle &eacute;tait b&acirc;tie au pied d'une
+touffe de cocotiers si hauts, qu'on e&ucirc;t dit
+l&agrave;-dessous une habitation lilliputienne. -- Elle avait sur
+la rue une v&eacute;randa que garnissaient des guirlandes de
+vanille. -- Derri&egrave;re &eacute;tait un enclos, fouillis de
+mimosas, de lauriers-roses et d'hibiscus. -- Des pervenches roses
+croissaient tout alentour, fleurissaient sur les fen&ecirc;tres
+et jusque dans les appartements. -- Tout le jour on &eacute;tait
+&agrave; l'ombre dans ce recoin, et le calme n'y &eacute;tait
+jamais troubl&eacute;.</p>
+
+<p>L&agrave;, huit jours apr&egrave;s la mort de son p&egrave;re
+adoptif, Rarahu vint s'&eacute;tablir avec moi.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait son r&ecirc;ve accompli.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>MUO-FAR&Eacute;</h3>
+
+<p><br>
+ Un beau soir de l'hiver austral, -- le 12 juin 1872, -- il y eut
+grande r&eacute;ception chez nous: c'&eacute;tait le
+<i>muo-far&eacute;</i> (la cons&eacute;cration du logis). -- Nous
+donnions un grand <i>amurama</i>, un souper et un th&eacute;. --
+Les convives &eacute;taient nombreux, et deux Chinois avaient
+&eacute;t&eacute; enr&ocirc;l&eacute;s pour la circonstance, gens
+habiles &agrave; composer des p&acirc;tisseries fines, au
+gingembre, -- et &agrave; construire des pi&egrave;ces
+mont&eacute;es d'un aspect fantastique.</p>
+
+<p>Au nombre des invit&eacute;s &eacute;taient d'abord John, mon
+fr&egrave;re John, qui passait au milieu des f&ecirc;tes de
+l&agrave;-bas comme une belle figure mystique, inexplicable pour
+les Tahitiennes qui jamais ne trouvaient le chemin de son coeur,
+ni le c&ocirc;t&eacute; vuln&eacute;rable de sa puret&eacute; de
+n&eacute;ophyte.</p>
+
+<p>Il y avait encore Plumket, dit Remuna, -- le prince Touinvira,
+le plus jeune fils de Pomar&eacute;, -- et deux autres
+initi&eacute;s du <i>Rendeer</i>. -- Et puis toute la bande de
+voluptueuse des suivantes de la cour, Fa&iuml;mana, T&eacute;ria,
+Maramo, Raou&eacute;ra, Tarahu, Er&eacute;r&eacute;, Taouna,
+jusqu'&agrave; la noire T&eacute;touara.</p>
+
+<p>Rarahu avait oubli&eacute; sa rancune de petite fille contre
+toutes ces femmes, maintenant qu'elle allait en ma&icirc;tresse
+leur faire les honneurs du logis; -- absolument comme Louis XII,
+roi de France, oublia les injures du duc d'Orl&eacute;ans.</p>
+
+<p>Aucun des invit&eacute;s ne manqua au rendez-vous, et le soir,
+&agrave; onze heures, la case fut remplie de jeunes femmes en
+tunique de mousseline, couronn&eacute;es de fleurs, buvant
+ga&icirc;ment du th&eacute;, des sirops, de la bi&egrave;re,
+croquant du sucre et des g&acirc;teaux, et chantant des
+<i>him&eacute;n&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Dans le courant de la soir&eacute;e, il se produisit un
+incident bien regrettable, au point de vue du d&eacute;corum
+anglais. Le grand chat de Rarahu, apport&eacute; le matin
+m&ecirc;me d'Apir&eacute; et qu'on avait par prudence
+enferm&eacute; dans une armoire, fit une brusque apparition sur
+la table, effar&eacute;, poussant des cris de d&eacute;sespoir,
+chavirant les tasses et sautant aux vitres.</p>
+
+<p>Sa petite ma&icirc;tresse l'embrassa tendrement et le
+r&eacute;int&eacute;gra dans son armoire. -- L'incident fut clos
+de cette mani&egrave;re et, quelques jours plus tard, ce
+m&ecirc;me Turiri, compl&egrave;tement apprivois&eacute;, devint
+un chat citadin, des mieux &eacute;duqu&eacute;s et des plus
+sociables.</p>
+
+<p><br>
+ A ce souper sardanapalesque, Rarahu &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; m&eacute;connaissable; elle portait une
+toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche &agrave;
+tra&icirc;ne qui lui donnait fort grand air; elle faisait les
+honneurs de chez elle avec aisance et gr&acirc;ce, --
+s'embrouillant un peu par instants, et rougissant apr&egrave;s,
+mais toujours charmante. -- On me complimentait sur ma
+ma&icirc;tresse; les femmes elles-m&ecirc;mes, Fa&iuml;mana la
+premi&egrave;re, disaient: "Merahi meneheneh&eacute;!" (Qu'elle
+est jolie!) John &eacute;tait un peu s&eacute;rieux, et lui
+souriait tout de m&ecirc;me avec bienveillance. -- Elle rayonnait
+de bonheur; c'&eacute;tait son entr&eacute;e dans le monde des
+jeunes femmes de Papeete, entr&eacute;e brillante qui
+d&eacute;passait tout ce que son imagination d'enfant avait pu
+concevoir et d&eacute;sirer.</p>
+
+<p>C'est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre
+petite plante sauvage, pouss&eacute;e dans les bois, elle venait
+de tomber comme bien d'autres dans l'atmosph&egrave;re malsaine
+et factice o&ugrave; elle allait languir et se faner.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>JOURS ENCORE PAISIBLES</h3>
+
+<p><br>
+ Nos jours s'&eacute;coulaient tr&egrave;s doucement, au pied des
+&eacute;normes cocotiers qui ombrageaient notre demeure.</p>
+
+<p>Se lever chaque matin, un peu apr&egrave;s le soleil; franchir
+la barri&egrave;re du jardin de la reine; et l&agrave;, dans le
+ruisseau du palais, sous les mimosas, prendre un bain fort long,
+-- qui avait un charme particulier, dans la fra&icirc;cheur de
+ces matin&eacute;es si pures de Tahiti.</p>
+
+<p>Ce bain se prolongeait d'ordinaire en causeries nonchalantes
+avec les filles de la cour, et nous menait jusqu'&agrave; l'heure
+du repas de midi. -- Le d&icirc;ner de Rarahu &eacute;tait
+toujours tr&egrave;s frugal; comme autrefois &agrave;
+Apir&eacute;, elle se contentait des fruits cuits de
+l'arbre-&agrave;-pain, et de quelques g&acirc;teaux sucr&eacute;s
+que les Chinois venaient chaque matin nous vendre.</p>
+
+<p>Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos
+journ&eacute;es. -- Ceux-l&agrave; qui ont habit&eacute; sous les
+tropiques connaissent ce bien-&ecirc;tre &eacute;nervant du
+sommeil de midi. -- Sous la v&eacute;randa de notre demeure, nous
+tendions des hamacs d'alo&egrave;s, et l&agrave; nous passions de
+longues heures &agrave; r&ecirc;ver ou &agrave; dormir, au bruit
+assoupissant des cigales.</p>
+
+<p>Dans l'apr&egrave;s-midi, c'&eacute;tait
+g&eacute;n&eacute;ralement l'amie T&eacute;ourahi que l'on voyait
+arriver, pour jouer aux cartes avec Rarahu. -- Rarahu, qui
+s'&eacute;tait fait initier aux myst&egrave;res de
+l'&eacute;cart&eacute;, aimait passionn&eacute;ment, comme toutes
+les Tahitiennes, ce jeu import&eacute; d'Europe; et les deux
+jeunes femmes, assises l'une devant l'autre sur une natte,
+passaient des heures, attentives et s&eacute;rieuses, absolument
+captiv&eacute;es par les trente-deux petites figures peintes qui
+glissaient entre leurs doigts.</p>
+
+<p><br>
+ Nous avions aussi la p&ecirc;che au corail sur le r&eacute;cif.
+-- Rarahu m'accompagnait souvent en pirogue dans ces excursions,
+o&ugrave; nous fouillions l'eau ti&egrave;de et bleue, &agrave;
+la recherche de madr&eacute;pores rares ou de porcelaines. -- Il
+y avait toujours dans notre jardin inculte, sous les broussailles
+d'orangers et de gard&eacute;nias, des coquilles qui
+s&eacute;chaient, des coraux qui blanchissaient au soleil,
+m&ecirc;lant leur ramure compliqu&eacute;e aux herbes et aux
+pervenches roses...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; cette vie exotique, tranquille et
+ensoleill&eacute;e, cette vie tahitienne telle que jadis l'avait
+men&eacute;e mon fr&egrave;re Rou&eacute;ri, telle que je l'avais
+entrevue et d&eacute;sir&eacute;e, dans ces &eacute;tranges
+r&ecirc;ves de mon enfance qui me ramenaient sans cesse vers ces
+lointains pays du soleil. -- Le temps s'&eacute;coulait, et tout
+doucement se tissaient autour de moi ces mille petits fils
+inextricables, faits de tous les charmes de l'Oc&eacute;anie, qui
+forment &agrave; la longue des r&eacute;seaux dangereux, des
+voiles sur le pass&eacute;, la patrie et la famille, -- et
+finissent par si bien vous envelopper qu'on ne s'&eacute;chappe
+plus...</p>
+
+<p><br>
+ ... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait
+diff&eacute;rentes petites voix d'oiseau, tant&ocirc;t
+stridentes, tant&ocirc;t douces comme des voix de fauvettes, et
+qui montaient jusqu'aux plus extr&ecirc;mes de la gamme. -- Elle
+&eacute;tait rest&eacute;e un des premiers sujets du choeur
+d'<i>him&eacute;n&eacute;</i> d'Apir&eacute;...</p>
+
+<p>De son enfance pass&eacute;e dans les bois, elle avait
+conserv&eacute; le sentiment d'une po&eacute;sie contemplative et
+r&ecirc;veuse; elle traduisait ses conceptions originales par des
+chants; elle composait des <i>him&eacute;n&eacute;</i> dont le
+sens vague et sauvage resterait inintelligible pour des
+Europ&eacute;ens auxquels on chercherait &agrave; les traduire.
+-- Mais je trouvais &agrave; ces chants bizarres un singulier
+charme de tristesse, -- surtout quand ils s'&eacute;levaient
+doucement dans le grand silence des midis d'Oc&eacute;anie...</p>
+
+<p>Quand venait le soir, Rarahu s'occupait
+g&eacute;n&eacute;ralement de pr&eacute;parer ses couronnes de
+fleurs pour la nuit. -- Mais rarement elle les composait
+elle-m&ecirc;me; il y avait certains Chinois en renom qui
+savaient en fabriquer de tr&egrave;s extraordinaires; avec des
+corolles et des feuilles de vraies fleurs combin&eacute;es
+ensemble, ils arrivaient &agrave; produire des fleurs nouvelles
+et fantastiques, -- vraies fleurs de potiches, empreintes d'une
+gr&acirc;ce artificielle et chinoise...</p>
+
+<p>Les fleurs de gard&eacute;nia blanc, &agrave; l'odeur
+ambr&eacute;e, &eacute;taient toujours employ&eacute;es &agrave;
+profusion dans ces grandes couronnes singuli&egrave;res, qui
+&eacute;taient le principal luxe de Rarahu.</p>
+
+<p>Un autre objet de parure, plus <i>habill&eacute;</i> que la
+simple couronne de fleurs, &eacute;tait la couronne de
+<i>piia</i>, faite d'une paille fine et blanche comme la paille
+de riz, et tress&eacute;e par les mains des Tahitiennes avec une
+d&eacute;licatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se
+posait le <i>reva-reva</i> (de <i>reva-reva,</i> flotter) qui
+compl&eacute;tait cette coiffure des f&ecirc;tes, et
+s'&eacute;ployait comme un nuage, au moindre souffle du
+vent...</p>
+
+<p>Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents
+et impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes
+retirent du coeur des cocotiers.</p>
+
+<p>La nuit venue, quand Rarahu &eacute;tait par&eacute;e, et que
+ses grands cheveux &eacute;taient d&eacute;nou&eacute;s, nous
+partions ensemble pour la promenade. Nous allions circuler avec
+la foule devant les &eacute;choppes illumin&eacute;es des
+marchands chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire
+cercle au clair de lune, autour des danseuses de
+<i>upa-upa</i>.</p>
+
+<p>De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se
+m&ecirc;lait rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes,
+&eacute;tait r&eacute;put&eacute;e partout pour une petite fille
+tr&egrave;s sage...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait encore pour nous deux une &eacute;poque de
+tranquille bonheur, et cependant ce n'&eacute;taient plus nos
+jours de paix profonde, d'insouciante ga&icirc;t&eacute; des bois
+de Fataoua...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait quelque chose de plus troubl&eacute; et de plus
+triste. -- Je l'aimais davantage, parce qu'elle &eacute;tait
+seule au monde, parce que pour le peuple de Papeete elle
+&eacute;tait ma femme. -- Les habitudes douces de la vie &agrave;
+deux nous unissaient plus &eacute;troitement chaque jour, et
+cependant cette vie qui nous charmait n'avait point de lendemain
+possible, elle allait se d&eacute;nouer bient&ocirc;t par le
+d&eacute;part et la s&eacute;paration...</p>
+
+<p>... S&eacute;paration des s&eacute;parations, qui mettrait
+entre nous les continents et les mers, et l'&eacute;paisseur
+effroyable du monde...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>X</h3>
+
+<p><br>
+ ...Il avait &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; que nous
+irions ensemble rendre une visite &agrave; Tiahoui, dans son
+district lointain, et Rarahu depuis longtemps s'&eacute;tait
+promis une grande joie de ce voyage.</p>
+
+<p>Un beau matin, par la route de Faaa, nous part&icirc;mes
+&agrave; pied tous deux, emportant sur l'&eacute;paule notre
+l&eacute;ger bagage de Tahitiens: une chemise blanche pour moi,
+deux pareos, et une tapa de mousseline rose pour Rarahu...</p>
+
+<p>On voyage dans cet heureux pays comme on e&ucirc;t
+voyag&eacute; aux temps de l'&acirc;ge d'or, si les voyages
+eussent &eacute;t&eacute; invent&eacute;s &agrave; cette
+&eacute;poque recul&eacute;e...</p>
+
+<p>Il n'est besoin d'emporter avec soi ni armes, ni provisions,
+ni argent; l'hospitalit&eacute; vous est offerte partout,
+cordiale et gratuite, et dans toute l'&icirc;le il n'existe
+d'autres animaux dangereux que quelques colons europ&eacute;ens;
+encore sont-ils fort rares, et &agrave; peu pr&egrave;s
+localis&eacute;s dans la ville de Papeete...</p>
+
+<p>Notre premi&egrave;re &eacute;tape fut &agrave; Papara,
+o&ugrave; nous arriv&acirc;mes au coucher du soleil, apr&egrave;s
+une journ&eacute;e de marche; c'&eacute;tait l'heure o&ugrave;
+les p&ecirc;cheurs indig&egrave;nes revenaient du large dans
+leurs minces pirogues &agrave; balancier; les femmes du district
+les attendaient group&eacute;es sur la plage, et nous
+n'e&ucirc;mes que l'embarras de choisir pour accepter un
+g&icirc;te. L'une apr&egrave;s l'autre, les pirogues
+effil&eacute;es abordaient sous les cocotiers; les rameurs nus
+battaient l'eau tranquille &agrave; grands coups de pagayes, et
+sonnaient bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des
+tritons antiques; cela &eacute;tait vivant et original, simple et
+primitif comme une sc&egrave;ne des premiers &acirc;ges du
+monde...</p>
+
+<p>D&egrave;s l'aube, le lendemain, nous nous rem&icirc;mes en
+route...</p>
+
+<p>Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus
+sauvage. -- Nous suivions sur le flanc de la montagne un sentier
+unique, d'o&ugrave; la vue dominait toute l'immensit&eacute; de
+la mer; -- &ccedil;&agrave; et l&agrave; des &icirc;lots bas,
+couverts d'une v&eacute;g&eacute;tation invraisemblable; des
+pandanus &agrave; la physionomie ant&eacute;diluvienne; des bois
+qu'on e&ucirc;t dit &eacute;chapp&eacute;s de la p&eacute;riode
+&eacute;teinte du Lias. -- Un ciel lourd et plomb&eacute; comme
+celui des &acirc;ges d&eacute;truits; un soleil &agrave; demi
+voil&eacute;, promenant sur le Grand Oc&eacute;an morne de
+p&acirc;les tra&icirc;n&eacute;es d'argent...</p>
+
+<p>De loin en loin nous rencontrions, les huttes ovales aux toits
+de chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occup&eacute;s
+&agrave; suivre dans un demi-sommeil leurs r&ecirc;veries
+&eacute;ternelles; des vieillards tatou&eacute;s, au regard de
+sphinx, &agrave; l'immobilit&eacute; de statue; je ne sais quoi
+d'&eacute;trange et de sauvage qui jetait l'imagination dans des
+r&eacute;gions inconnues..</p>
+
+<p>Destin&eacute;e myst&eacute;rieuse que celle de ces peuplades
+polyn&eacute;siennes, qui semblent les restes oubli&eacute;s des
+races primitives; qui vivent l&agrave;-bas d'immobilit&eacute; et
+de contemplation, qui s'&eacute;teignent tout doucement au
+contact des races civilis&eacute;es, et qu'un si&egrave;cle
+prochain trouvera probablement disparues.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p><br>
+ A mi-chemin de Pap&eacute;uriri, dans le district de Maraa,
+Rarahu eut un moment de surprise et d'admiration...</p>
+
+<p>Nous avons rencontr&eacute; une grande grotte qui s'ouvrait
+sur le flanc de la montagne comme une porte d'&eacute;glise, et
+qui &eacute;tait toute pleine de petits oiseaux. -- Une colonie
+de petites hirondelles grises avait, &agrave; l'int&eacute;rieur,
+tapiss&eacute; de leurs nids les parois du rocher; elles
+voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et
+s'excitant les unes les autres &agrave; crier et &agrave;
+chanter.</p>
+
+<p>Pour les Tahitiens d'autrefois ces petites cr&eacute;atures
+&eacute;taient des <i>varu&eacute;</i>, des esprits, des
+&acirc;mes de tr&eacute;pass&eacute;s; pour Rarahu ce
+n'&eacute;tait plus qu'une famille nombreuse d'oiseaux; pour elle
+qui n'en avait jamais tant vu, c'&eacute;tait encore quelque
+chose de nouveau et de charmant, et volontiers elle f&ucirc;t
+rest&eacute;e l&agrave;, en extase, &agrave; les entendre,
+&agrave; les imiter.</p>
+
+<p>Un pays id&eacute;al &agrave; son avis e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; un pays rempli d'oiseaux o&ugrave; tout le
+jour, dans les branches, on les e&ucirc;t entendus chanter.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p><br>
+ Un peu avant d'arriver sur les terres du district de
+Pap&eacute;uriri, nous nous arr&ecirc;t&acirc;mes dans un village
+bizarre construit par des sauvages arriv&eacute;s de la
+M&eacute;lan&eacute;sie; puis nous trouv&acirc;mes sur le chemin
+T&eacute;haro et Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur
+joie de nous rencontrer fut extr&ecirc;me et bruyante; les
+grandes manifestations entre amis qui se retrouvent sont tout
+&agrave; fait dans le caract&egrave;re tahitien.</p>
+
+<p>Ces deux braves petits sauvages &eacute;taient encore dans le
+premier quartier de leur lune de miel, chose fort douce en
+Oc&eacute;anie comme ailleurs; bien gentils tous deux, -- et
+hospitaliers dans la plus cordiale acception du terme.</p>
+
+<p>Leur case &eacute;tait propre et soign&eacute;e, classique
+d'ailleurs, dans ses moindres d&eacute;tails. -- Nous y
+trouv&acirc;mes un grand lit qui nous &eacute;tait
+pr&eacute;par&eacute;, recouvert de nattes blanches, et
+entour&eacute; de rideaux indig&egrave;nes faits de
+l'&eacute;corce distendue et assouplie du m&ucirc;rier &agrave;
+papier.</p>
+
+<p>On nous fit grande f&ecirc;te &agrave; Pap&eacute;uriri, et
+nous y pass&acirc;mes quelques journ&eacute;es
+d&eacute;licieuses. Le soir par exemple c'&eacute;tait triste, et
+dans l'obscurit&eacute; je sentais, quoi qu'on f&icirc;t pour
+nous &eacute;gayer, la solitude et la sauvagerie de ce recoin de
+la terre. La nuit, quand on entendait au loin le son plaintif des
+fl&ucirc;tes de roseau, ou le bruit lugubre des trompes en
+coquillage, j'avais conscience de l'effroyable distance de la
+patrie, et un sentiment inconnu me serrait le coeur.</p>
+
+<p>Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur,
+auxquels tout le village &eacute;tait convi&eacute;: des menus
+tr&egrave;s particuliers, des petits cochons r&ocirc;tis tout
+entiers sous l'herbe, -- des fruits exquis au dessert, et puis
+des danses, et de charmants choeurs
+d'<i>him&eacute;n&eacute;</i>.</p>
+
+<p>J'avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes
+nus, v&ecirc;tu simplement de la chemise blanche et du pareo
+national. Rien n'emp&ecirc;chait qu'&agrave; certains moments je
+ne me prisse pour un indig&egrave;ne, et je me surprenais
+&agrave; souhaiter parfois en &ecirc;tre r&eacute;ellement un;
+j'enviais le tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et
+T&eacute;haro; dans ce milieu qui &eacute;tait le sien, Rarahu se
+retrouvait plus elle-m&ecirc;me, plus naturelle et plus
+charmante; -- la petite fille gaie et rieuse du ruisseau
+d'Apir&eacute; reparaissait avec toute sa na&iuml;vet&eacute;
+d&eacute;licieuse, et pour la premi&egrave;re fois je songeais
+qu'il pourrait y avoir un charme souverain &agrave; aller vivre
+avec elle comme avec une petite &eacute;pouse, dans quelque
+district bien perdu, dans quelqu'une des &icirc;les les plus
+lointaines et les plus ignor&eacute;es des domaines de
+Pomar&eacute;; -- &agrave; &ecirc;tre oubli&eacute; de tous et
+mort pour le monde; -- &agrave; la conserver l&agrave; telle que
+je l'aimais, singuli&egrave;re et sauvage, avec tout ce qu'il y
+avait en elle de fra&icirc;cheur et d'ignorance.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p><br>
+ Ce fut une des belles &eacute;poques de Papeete que
+l'ann&eacute;e 1872. Jamais on n'y vit tant de f&ecirc;tes, de
+danses et d'<i>amuramas</i>.</p>
+
+<p>Chaque soir, c'&eacute;tait comme un vertige. -- Quand la nuit
+tombait les Tahitiennes se paraient de fleurs &eacute;clatantes;
+les coups pr&eacute;cipit&eacute;s du tambour les appelaient
+&agrave; la upa-upa, -- toutes accouraient, les cheveux
+d&eacute;nou&eacute;s, le torse &agrave; peine couvert d'un
+tunique de mousseline, -- et les danses, affol&eacute;es et
+lascives, duraient souvent jusqu'au matin.</p>
+
+<p>Pomar&eacute; se pr&ecirc;tait &agrave; ces saturnales du
+pass&eacute;, que certain gouverneur essaya inutilement
+d'interdire: elles amusaient la petite princesse qui s'en allait
+de jour en jour, quoi qu'on fit pour enrayer son mal, et tous les
+exp&eacute;dients &eacute;taient bons pour la distraire.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le plus souvent devant la terrasse du palais
+qu'avaient lieu ces f&ecirc;tes, auxquelles se pressaient toutes
+les femmes de Papeete. -- La reine et les princesses sortaient de
+leur demeure, et venaient au clair de la lune, en spectatrices
+nonchalantes, s'&eacute;tendre sur des nattes.</p>
+
+<p>Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le
+tam-tam d'un chant en choeur, rapide et fr&eacute;n&eacute;tique;
+-- chacune d'elles &agrave; son tour ex&eacute;cutait une figure;
+le pas et la musique, lents au d&eacute;but,
+s'acc&eacute;l&eacute;raient bient&ocirc;t jusqu'au
+d&eacute;lire, et, quand la danseuse &eacute;puis&eacute;e
+s'arr&ecirc;tait brusquement sur un grand coup de tambour, une
+autre s'&eacute;lan&ccedil;ait &agrave; sa place, qui la
+surpassait en impudeur et en fr&eacute;n&eacute;sie.</p>
+
+<p>Les filles des Pomotous formaient d'autres groupes plus
+sauvages, et rivalisaient avec celles de Tahiti. Coiff&eacute;es
+d'extravagantes couronnes de datura, &eacute;bouriff&eacute;es
+comme des folles, elles dansaient sur un rythme plus
+saccad&eacute; et plus bizarre, -- mais d'une mani&egrave;re si
+charmante aussi, qu'entre les deux on ne savait ce que l'on
+pr&eacute;f&eacute;rait.</p>
+
+<p>Rarahu aimait passionn&eacute;ment ces spectacles qui lui
+br&ucirc;laient le sang, mais elle ne dansait jamais. Elle se
+parait comme les autres jeunes femmes, laissant tomber sur ses
+&eacute;paules les masses lourdes de ses cheveux, et se
+couronnait de fleurs rares, et puis, pendant des heures, elle
+restait assise aupr&egrave;s de moi sur les marches du palais,
+captiv&eacute;e et silencieuse.</p>
+
+<p>Nous partions la t&ecirc;te en feu; nous rentrions dans notre
+case, comme gris&eacute;s de ce mouvement et de ce bruit, et
+accessibles &agrave; toutes sortes de sensations
+&eacute;tranges.</p>
+
+<p>Ces soirs-l&agrave;, il semblait que Rarahu f&ucirc;t une
+autre cr&eacute;ature. La upa-upa r&eacute;veillait au fond de
+son &acirc;me inculte le volupt&eacute; fi&eacute;vreuse et la
+sauvagerie.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p><br>
+ Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans
+taille appel&eacute;es <i>tapa</i>. -- Les siennes, qui
+&eacute;taient longues et tra&icirc;nantes, avaient une
+&eacute;l&eacute;gance presque europ&eacute;enne.</p>
+
+<p>Elle savait d&eacute;j&agrave; distinguer certaines coupes
+nouvelles de manches ou de corsage, certaines fa&ccedil;ons
+laides ou gracieuses. Elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; une
+petite personne civilis&eacute;e et coquette.</p>
+
+<p>Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille
+blanche et fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses
+yeux; sur le fond, plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle
+posait une couronne de feuilles naturelles ou de fleurs.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait devenue plus p&acirc;le, &agrave; l'ombre,
+en vivant de la vie citadine. Sans le l&eacute;ger tatouage de
+son front, sur lequel les autres la raillaient et que moi
+j'aimais, on e&ucirc;t dit une jeune fille blanche. -- Et
+cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des
+reflets fauves, des teintes exotiques de cuivre rose, -- qui
+rappelaient encore la race maorie, soeur des races peau rouge de
+l'Am&eacute;rique.</p>
+
+<p>Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de
+plus en plus comme la sage et indiscutable petite femme de Loti;
+et aux soir&eacute;es du gouvernement, la reine me disait en me
+tendant la main:</p>
+
+<p>-- Loti, comment va Rarahu?</p>
+
+<p>Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux
+venus de la colonie s'informaient de son nom; &agrave;
+premi&egrave;re vue m&ecirc;me, on &eacute;tait captiv&eacute;
+par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables
+cheveux.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait plus femme aussi, sa taille parfaite
+&eacute;tait plus form&eacute;e et plus arrondie. -- Mais ses
+yeux se cernaient par instants d'un cercle bleu&acirc;tre, et une
+toute petite toux s&egrave;che, comme celle des enfants de la
+reine, soulevait de temps en temps sa poitrine.</p>
+
+<p>Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait
+en elle, et j'avais peine &agrave; suivre l'&eacute;volution de
+son intelligence. -- Elle &eacute;tait assez civilis&eacute;e
+d&eacute;j&agrave; pour aimer quand je l'appelais "petite
+sauvage", -- pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne
+gagnerait rien &agrave; copier la mani&egrave;re des femmes
+blanches.</p>
+
+<p>Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses
+de l'&Eacute;vangile lui causaient des extases; elle avait des
+heures de foi ardente et mystique; son coeur &eacute;tait rempli
+de contradictions, on y trouvait les sentiments les plus
+oppos&eacute;s, confondus et p&ecirc;le-m&ecirc;le; elle
+n'&eacute;tait jamais deux jours de suite la m&ecirc;me
+cr&eacute;ature.</p>
+
+<p>Elle avait quinze ans &agrave; peine; ses notions sur toutes
+choses &eacute;taient fausses et enfantines; son extr&ecirc;me
+jeunesse donnait un grand charme &agrave; toute cette
+incoh&eacute;rence de ses id&eacute;es et de ses conceptions.</p>
+
+<p>Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la
+dirigeais avec amour vers tout ce qui me semblait bon et
+honn&ecirc;te. Dieu sait que jamais un mot ni un doute de ma part
+ne venaient &eacute;branler sa confiance na&iuml;ve dans
+l'&eacute;ternit&eacute; et la r&eacute;demption, et bien qu'elle
+ne f&ucirc;t que ma ma&icirc;tresse, je la traitais un peu comme
+si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ma femme.</p>
+
+<p>Mon fr&egrave;re John passait une partie de ses
+journ&eacute;es aupr&egrave;s de nous; quelques amis
+europ&eacute;ens, du <i>Rendeer</i> ou du personnel colonial
+fran&ccedil;ais, nous visitaient souvent aussi, dans notre case
+paisible: on se trouvait bien chez nous... La plupart d'entre eux
+n'entendaient pas le tahitien; mais la petite voix douce et le
+frais sourire de Rarahu charmaient ceux qui ne savaient pas
+comprendre son langage; tous l'aimaient et la distinguaient comme
+une personnalit&eacute; &agrave; part, ayant droit aux
+m&ecirc;mes &eacute;gards qu'une femme blanche.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p><br>
+ Depuis longtemps je pouvais couramment parler le <i>tahitien de
+la plage</i> qui est au tahitien pur ce que le
+<i>petit-n&egrave;gre</i> est au fran&ccedil;ais; --mais je
+commen&ccedil;ais aussi &agrave; m'exprimer sans embarras au
+moyen des mots corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et
+Pomar&eacute; consentait &agrave; tenir de longues conversations
+avec moi. J'avais deux personnes &agrave; m'aider dans
+l'&eacute;tude de cette langue qui bient&ocirc;t ne se parlera
+plus: Rarahu et la reine.</p>
+
+<p><br>
+ La reine, pendant nos longues parties d'&eacute;cart&eacute;, me
+reprenait avec int&eacute;r&ecirc;t, charm&eacute;e de me voir
+&eacute;tudier et aimer cette langue destin&eacute;e &agrave;
+dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>Je trouvais plaisir &agrave; l'interroger sur les
+l&eacute;gendes, les coutumes et les traditions du
+pass&eacute;... Elle parlait lentement, d'une voix basse et
+rauque; je recueillais de sa bouche d'&eacute;tranges
+r&eacute;cits sur les temps anciens, sur ces temps
+myst&eacute;rieux et oubli&eacute;s que les Maoris appellent:
+<i>la nuit</i>.</p>
+
+<p>Le mot <i>po</i>, en tahitien, d&eacute;signe en m&ecirc;me
+temps la nuit, l'obscurit&eacute; et les &eacute;poques
+l&eacute;gendaires dont les vieillards ne se souviennent
+plus.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>LA L&Eacute;GENDE DES POMOTOUS</h3>
+
+<p>(Racont&eacute;e par la reine Pomar&eacute;.)</p>
+
+<p><br>
+ "Les &icirc;les <i>Pomotous</i> (&icirc;les de la nuit ou
+&icirc;les soumises), nom que nous avons chang&eacute;
+aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de
+<i>Tuamotous</i> (&icirc;les &eacute;loign&eacute;es), renferment
+encore aujourd'hui, tu le sais, de pauvres cannibales.</p>
+
+<p>"Elles furent peupl&eacute;es les derni&egrave;res de toutes
+les &icirc;les de nos archipels. Des g&eacute;nies de l'eau les
+gardaient jadis, et battaient si fort la mer de leurs grandes
+ailes d'albatros que personne n'en pouvait approcher. A une
+&eacute;poque for recul&eacute;e, ils furent battus et
+d&eacute;truits par le dieu Taaroa.</p>
+
+<p>"C'est depuis leur d&eacute;faite que les premiers Maoris ont
+pu venir habiter les Pomotous."</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>L&Eacute;GENDE DES LUNES</h3>
+
+<p><br>
+ "La l&eacute;gende oc&eacute;anienne rapporte que jadis cinq
+lunes &eacute;taient au ciel, au-dessus du Grand Oc&eacute;an.
+Elles avaient des visages humains, plus accus&eacute;s que la
+lune actuelle, et jetaient des mal&eacute;fices sur les premiers
+hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la t&ecirc;te
+pour les fixer &eacute;taient pris de folies &eacute;tranges. --
+Le grand dieu Taaroa se mit &agrave; les conjurer. Alors elles
+s'agit&egrave;rent; -- on les entendit chanter ensemble dans
+l'immensit&eacute;, avec de grandes voix lointaines et terribles;
+elles chantaient des chants magiques en s'&eacute;loignant de la
+terre; mais sous la puissance de Taaroa, elles
+commenc&egrave;rent &agrave; trembler, furent prises de vertige,
+et tomb&egrave;rent avec un bruit de tonnerre sur l'oc&eacute;an
+qui s'ouvrit en bouillonnant pour les recevoir.</p>
+
+<p>"Ces cinq lunes en tombant form&egrave;rent les &icirc;les de
+Bora-Bora, Emeo, Huahine, Ra&iuml;at&eacute;a et
+Toubouai-Manou."</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p><br>
+ Le prince Tamatoa &eacute;tait assis pr&egrave;s de moi sous la
+v&eacute;randa du palais. C'&eacute;tait un peu avant les
+sc&egrave;nes atroces qui le firent enfermer de nouveau dans la
+prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa p&acirc;le petite
+fille, Pomar&eacute; V, qu'il caressait doucement dans ses larges
+mains terribles. Et la vieille reine les consid&eacute;rait tous
+deux, avec une expression de tendresse infinie et d'inexprimable
+tristesse.</p>
+
+<p>La petite princesse &eacute;tait fort triste aussi; elle
+tenait &agrave; la main un oiseau mort, et contemplait une cage
+vide avec des yeux pleins de larmes.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un oiseau chanteur, b&ecirc;te peu connue
+&agrave; Tahiti, raret&eacute; qu'on lui avait rapport&eacute;e
+d'Am&eacute;rique, et dont la possession lui avait caus&eacute;
+une joie tr&egrave;s grande.</p>
+
+<p>-- Loti, dit-elle, <i>l'amiral &agrave; cheveux blancs</i>
+nous a pr&eacute;venus que ton navire irait bient&ocirc;t
+&agrave; la terre de Californie (<i>i te fenua
+California</i>).</p>
+
+<p>Quand tu reviendras de l&agrave;-bas, je veux que tu
+m'apportes une tr&egrave;s grande quantit&eacute; d'oiseaux, une
+cage enti&egrave;rement pleine: et je les ferai s'envoler dans
+les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai grande, dans
+notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui chantent...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p><br>
+ Dans l'&icirc;le de Tahiti, la vie est localis&eacute;e au bord
+de la mer, les villages sont tous diss&eacute;min&eacute;s le
+long des plages, et le centre est d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Les zones int&eacute;rieures sont inhabit&eacute;es et
+couvertes de for&ecirc;ts profondes. Ce sont des r&eacute;gions
+sauvages, coup&eacute;es par des remparts d'inaccessibles
+montagnes et o&ugrave; r&egrave;gne un &eacute;ternel silence.
+Dans les vall&eacute;es &eacute;trangement encaiss&eacute;es du
+centre, la nature est sombre et imposante; de grands mornes
+surplombent les for&ecirc;ts, et des pics aigus se dressent dans
+l'air; on est l&agrave; comme au pied de cath&eacute;drales
+fantastiques, dont les fl&egrave;ches accrochent les nuages au
+passage; tous les petits nuages errants que le vent aliz&eacute;
+prom&egrave;ne sur la grande mer sont arr&ecirc;t&eacute;s au
+vol; ils viennent s'amonceler contre les parois de basalte, pour
+redescendre en ros&eacute;e, ou retomber en ruisseaux et en
+cascades. Les pluies, les brumes &eacute;paisses et ti&egrave;des
+entretiennent dans les gorges une verdure d'une
+inalt&eacute;rable fra&icirc;cheur, des mousses inconnues et
+d'&eacute;tonnantes foug&egrave;res.</p>
+
+<p>En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de
+Hyde-Park, la cascade de Fataoua tombe l&agrave;-bas, en dessous
+du vieux monde, troublant de son grand bruit monotone cette
+nature si profond&eacute;ment calme et silencieuse.</p>
+
+<p>A environ mille m&egrave;tres plus haut que la case
+abandonn&eacute;e de Huamahine et Tahaapa&iuml;ru, en remontant
+le cours du ruisseau, dans les bois et les rochers, on arrive
+&agrave; cette cascade c&eacute;l&egrave;bre en Oc&eacute;anie,
+que Tiahoui et Rarahu m'avaient autrefois souvent fait
+visiter.</p>
+
+<p>Nous n'y &eacute;tions pas revenus depuis notre installation
+&agrave; Papeete, et nous y f&icirc;mes, en septembre, une
+excursion qui marqua dans nos souvenirs.</p>
+
+<p>En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux
+parents morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le
+chaume d&eacute;j&agrave; effondr&eacute; de son ancienne demeure
+et regarda en silence les objets familiers que le temps et les
+hommes avaient encore laiss&eacute;s &agrave; leur place. Rien
+n'avait &eacute;t&eacute; d&eacute;rang&eacute; dans cette case
+ouverte, depuis le jour o&ugrave; en &eacute;tait parti le corps
+de Tahaapa&iuml;ru. Les coffres de bois &eacute;taient encore
+l&agrave;, avec les banquettes grossi&egrave;res, les nattes et
+la lampe indig&egrave;ne pendue au mur; Rarahu n'avait
+emport&eacute; avec elle que la grosse Bible des deux
+vieillards.</p>
+
+<p>Nous continu&acirc;mes notre route, nous enfon&ccedil;ant dans
+la vall&eacute;e par des sentiers touffus et ombreux, vrais
+sentiers de for&ecirc;t vierge encaiss&eacute;s dans les
+rochers.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure de marche, nous entend&icirc;mes
+pr&egrave;s de nous le bruit sourd et puissant de la chute. Nous
+arrivions au fond de la gorge obscure o&ugrave; le ruisseau de
+Fataoua, comme une grande gerbe argent&eacute;e, se
+pr&eacute;cipite de trois cents m&egrave;tres de haut dans le
+vide.</p>
+
+<p>Au fond de ce gouffre, c'&eacute;tait un vrai
+enchantement:</p>
+
+<p>Des v&eacute;g&eacute;tations extravagantes
+s'enchev&ecirc;traient &agrave; l'ombre, ruisselantes,
+tremp&eacute;es par un d&eacute;luge perp&eacute;tuel; le long
+des parois verticales et noires, s'accrochaient des lianes, des
+foug&egrave;res arborescentes, des mousses et des capillaires
+exquises. L'eau de la cascade, &eacute;miett&eacute;e,
+pulv&eacute;ris&eacute;e par sa chute, arrivait en pluie
+torrentielle, en masse &eacute;chevel&eacute;e et furieuse.</p>
+
+<p>Elle se r&eacute;unissait ensuite en bouillonnant dans les
+bassins de roc vif, qu'elle avait mis des si&egrave;cles &agrave;
+creuser et &agrave; polir; et puis se reformait en ruisseau, et
+continuait son chemin sous la verdure.</p>
+
+<p>Une fine poussi&egrave;re d'eau &eacute;tait r&eacute;pandue
+comme un voile sur toute cette nature; tout en haut
+apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un puits, et la
+t&ecirc;te des grands mornes &agrave; moiti&eacute; perdus dans
+des nuages sombres.</p>
+
+<p>Ce qui frappait surtout Rarahu, c'&eacute;tait cette agitation
+&eacute;ternelle, au milieu de cette solitude tranquille: un
+grand bruit, et rien de vivant; -- rien que la mati&egrave;re
+inerte suivant depuis des &acirc;ges incalculables l'impulsion
+donn&eacute;e au commencement du monde.</p>
+
+<p>Nous pr&icirc;mes &agrave; gauche par des sentiers de
+ch&egrave;vre qui montaient en serpentant sur la montagne.</p>
+
+<p>Nous marchions sous une &eacute;paisse vo&ucirc;te de
+feuillage; des arbres s&eacute;culaires dressaient autour de nous
+leurs troncs humides, verd&acirc;tres, polis comme
+d'&eacute;normes piliers de marbre. -- Les lianes s'enroulaient
+partout, et les foug&egrave;res arborescentes &eacute;tendaient
+leurs larges parasols, d&eacute;coup&eacute;s comme de fines
+dentelles. En montant encore, nous trouv&acirc;mes des buissons
+de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs. -- Les roses du
+Bengale de toutes les nuances s'&eacute;panouissaient
+l&agrave;-haut avec une singuli&egrave;re profusion, et, &agrave;
+terre dans la mousse, c'&eacute;taient des tapis odorants de
+petites fraises des bois; -- on e&ucirc;t dit des jardins
+enchant&eacute;s.</p>
+
+<p>Rarahu n'&eacute;tait jamais all&eacute;e si loin; elle
+&eacute;prouvait une terreur vague en s'enfon&ccedil;ant dans ces
+bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent gu&egrave;re
+dans l'int&eacute;rieur de leur &icirc;le, qui leur est aussi
+inconnu que les contr&eacute;es les plus lointaines; c'est
+&agrave; peine si les hommes visitent quelquefois ces solitudes,
+pour y cueillir des bananes sauvages, ou y couper des bois
+pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait si beau cependant qu'elle &eacute;tait
+ravie.</p>
+
+<p>-- Elle s'&eacute;tait fait une couronne de roses, et
+d&eacute;chirait ga&icirc;ment sa robe &agrave; toutes les
+branches du chemin.</p>
+
+<p>Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route,
+c'&eacute;taient ces foug&egrave;res toujours, qui
+&eacute;talaient leurs immenses feuilles avec un luxe de
+d&eacute;coupure et une fra&icirc;cheur de nuances
+incomparables.</p>
+
+<p>Et nous continu&acirc;mes tout le jour &agrave; monter, vers
+des r&eacute;gions solitaires que ne traversait plus aucun
+sentier humain; devant nous s'ouvraient de temps &agrave; autre
+des vall&eacute;es profondes, des d&eacute;chirures noires et
+tourment&eacute;es; l'air devenait de plus en plus vif, et nous
+rencontrions de gros nuages, aux contours nets et accus&eacute;s,
+qui semblaient dormir appuy&eacute;s contre les mornes, les unes
+au-dessus de nos t&ecirc;tes, les autres sous nos pieds.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p><br>
+ Le soir nous &eacute;tions presque arriv&eacute;s &agrave; la
+zone centrale de l'&icirc;le tahitienne: au-dessous de nous se
+dessinaient dans la transparence de l'air tous les effondrements
+volcaniques, tous les reliefs des montagnes; -- de formidables
+ar&ecirc;tes de basalte partaient du crat&egrave;re central, et
+s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages. -- Autour de
+tout cela l'immense oc&eacute;an bleu; l'horizon mont&eacute; si
+haut, que par une commune illusion d'optique, toute cette masse
+d'eau produisait &agrave; nos yeux un effet concave. La ligne des
+mers passait au-dessus des plus hauts sommets; l'Oroena, le
+g&eacute;ant des montagnes tahitiennes, la dominait seul de sa
+majestueuse t&ecirc;te sombre. -- Tout autour de l'&icirc;le, une
+ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du
+Pacifique: l'anneau des r&eacute;cifs, la ligne des
+&eacute;ternels brisants de corail.</p>
+
+<p>Tout au loin apparaissaient l'&icirc;lot de Toubouaimanou et
+l'&icirc;le de Moorea; sur leurs pics bleu&acirc;tres, planaient
+de petits nuages color&eacute;s de teintes invraisemblables, qui
+&eacute;taient comme suspendus dans l'immensit&eacute; sans
+bornes.</p>
+
+<p>De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus &agrave;
+la terre, tous ces aspects grandioses de la nature
+oc&eacute;anienne. -- C'&eacute;tait si admirablement beau que
+nous restions tous deux en extase et sans rien nous dire, assis
+l'un pr&egrave;s de l'autre sur les pierres.</p>
+
+<p>-- Loti, demanda Rarahu apr&egrave;s un long silence, quelles
+sont tes pens&eacute;es? (<i>E loti, e aho ta o&eacute; manao
+iti?</i>)</p>
+
+<p>-- Beaucoup de choses, r&eacute;pondis-je, que toi tu ne peux
+pas comprendre. Je pense, &ocirc; ma petite amie, que sur ces
+mers lointaines sont diss&eacute;min&eacute;s des archipels
+perdus; que ces archipels sont habit&eacute;s par une race
+myst&eacute;rieuse bient&ocirc;t destin&eacute;e &agrave;
+dispara&icirc;tre; que tu es une enfant de cette race primitive;
+-- que tout en haut d'une de ces &icirc;les, loin des
+cr&eacute;atures humaines, dans une compl&egrave;te solitude,
+moi, enfant du vieux monde, n&eacute; sur l'autre face de la
+terre, je suis l&agrave; aupr&egrave;s de toi, et que je
+t'aime.</p>
+
+<p>"Vois-tu, Rarahu, &agrave; une &eacute;poque bien
+recul&eacute;e, avant que les premiers hommes fussent n&eacute;s,
+la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces montagnes;
+l'&icirc;le de Tahiti, aussi br&ucirc;lante que du fer rougi au
+feu, s'&eacute;leva comme une temp&ecirc;te, au milieu des
+flammes et de la fum&eacute;e.</p>
+
+<p>"Les premi&egrave;res pluies qui vinrent rafra&icirc;chir la
+terre apr&egrave;s ces &eacute;pouvantes, trac&egrave;rent ce
+chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore aujourd'hui dans
+les bois. -- Tous ces grands aspects que tu vois sont
+&eacute;ternels; ils seront les m&ecirc;mes encore dans des
+centaines de si&egrave;cles, quand la race des Maoris aura depuis
+longtemps disparu, et ne sera plus qu'un souvenir lointain
+conserv&eacute; dans les livres du pass&eacute;.</p>
+
+<p>-- Une chose me fait peur, dit-elle, &ocirc; Loti, mon
+aim&eacute; (e Loti, ta u here); comment les premiers Maoris
+sont-ils venus ici, puisque aujourd'hui m&ecirc;me ils n'ont pas
+de navires assez forts pour communiquer avec les &icirc;les
+situ&eacute;es en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu
+venir de ce pays si &eacute;loign&eacute; o&ugrave;,
+d'apr&egrave;s la Bible, fut cr&eacute;&eacute; le premier homme?
+Notre race diff&egrave;re tellement de la tienne que j'ai peur,
+quoi que nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne
+soit pas venu pour nous et ne nous reconnaisse point...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .</p>
+
+<p>Le soleil, qui allait bient&ocirc;t se lever sur l'Europe pour
+une matin&eacute;e d'automne, s'abaissait rapidement dans notre
+ciel; il jetait sur ces tableaux gigantesques ses
+derni&egrave;res lueurs dor&eacute;es. -- Les gros nuages qui
+dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient
+d'extraordinaires teintes de cuivre;</p>
+
+<p>-- &agrave; l'horizon, l'&icirc;le de Moorea
+s'&eacute;panouissait comme une braise, avec ses grands pics
+rougis, -- &eacute;blouissants de lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Et puis tout cet incendie s'&eacute;teignit par la base, et la
+nuit descendit, rapide et sans cr&eacute;puscule, et la
+Croix-du-Sud et toutes les &eacute;toiles australes
+s'allum&egrave;rent dans le ciel profond.</p>
+
+<p>-- Loti, dit Rarahu, -- ton pays, &agrave; quelle hauteur
+faudrait-il monter pour l'apercevoir?...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<p><br>
+ ... Quand l'obscurit&eacute; fut venue, Rarahu eut peur, cela va
+sans dire...</p>
+
+<p>Le silence de cette nuit ne ressemblait &agrave; rien de
+connu. Les brisants, bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient
+plus; pas m&ecirc;me un l&eacute;ger craquement de branches, pas
+m&ecirc;me un bruissement de feuilles; l'atmosph&egrave;re
+&eacute;tait immobile. -- On ne peut trouver de silence semblable
+que dans ces r&eacute;gions d&eacute;sertes, o&ugrave; les
+oiseaux m&ecirc;mes n'habitent pas...</p>
+
+<p>Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et
+de foug&egrave;res, tout comme si nous eussions &eacute;t&eacute;
+en bas, dans des bois bien connus de Fataoua; -- mais on
+apercevait par &eacute;chapp&eacute;es, &agrave; la lueur
+p&acirc;le qui tombait des &eacute;toiles, la vertigineuse
+concavit&eacute; bleu&acirc;tre de l'Oc&eacute;an, et on
+&eacute;tait comme en proie au sublime de l'isolement et de
+l'immensit&eacute;.</p>
+
+<p><br>
+ Tahiti est un des rares pays o&ugrave; l'on puisse
+impun&eacute;ment s'endormir dans les bois, sur un lit de
+feuilles mortes et de foug&egrave;res, avec un pareo pour
+couverture. -- C'est l&agrave; ce que nous f&icirc;mes
+bient&ocirc;t tous deux, -- apr&egrave;s avoir toutefois choisi
+un lieu d&eacute;couvert, o&ugrave; aucune surprise ne f&ucirc;t
+&agrave; redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces
+sombres r&ocirc;deurs de la nuit qui hantent de
+pr&eacute;f&eacute;rence les lieux o&ugrave; des &ecirc;tres
+humains ont v&eacute;cu, ne montent-ils gu&egrave;re aussi haut,
+dans les r&eacute;gions presque vierges o&ugrave; nous
+&eacute;tions couch&eacute;s...</p>
+
+<p>Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des
+&eacute;toiles et des &eacute;toiles... Des myriades
+d'&eacute;toiles brillantes, dans l'&eacute;tonnante profondeur
+bleue; toutes les constellations invisibles &agrave; l'Europe,
+tournant lentement autour de la Croix-du-Sud...</p>
+
+<p>... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et
+sans rien dire; tour &agrave; tour elle me regardait en souriant
+ou regardait en l'air... -- Les grandes n&eacute;buleuses de
+l'h&eacute;misph&egrave;re austral scintillaient comme des taches
+de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de grandes
+trou&eacute;es noires, o&ugrave; l'on n'apercevait plus aucune
+poussi&egrave;re cosmique, -- et qui donnaient &agrave;
+l'imagination une notion apocalyptique et terrifiante de
+l'immensit&eacute; vide...</p>
+
+<p><br>
+ Tout &agrave; coup, nous v&icirc;mes une terrible masse noire
+qui descendait de l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous...
+-- Elle avait des formes extraordinaires, des aspects de
+cataclysme. -- En un instant elle nous enveloppa d'une
+obscurit&eacute; si profonde, que nous cess&acirc;mes de nous
+voir. Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et
+de branches mortes, -- en m&ecirc;me temps qu'une pluie
+torrentielle nous inondait d'eau glac&eacute;e...</p>
+
+<p>A t&acirc;tons, nous rencontr&acirc;mes le tronc d'un gros
+arbre contre lequel nous nous m&icirc;mes &agrave; l'abri, bien
+serr&eacute;s l'un contre l'autre, -- tremblant de froid tous
+deux, -- et elle, de frayeur aussi un peu...</p>
+
+<p>Quand cette grande ond&eacute;e fut pass&eacute;e, le jour se
+leva, chassant devant lui les nuages et les fant&ocirc;mes. -- En
+riant nous f&icirc;mes s&eacute;cher nos v&ecirc;tements au beau
+soleil, et, apr&egrave;s un tr&egrave;s grand frugal repas
+tahitien, nous commen&ccedil;&acirc;mes &agrave;
+redescendre...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<p><br>
+ ... Le soir, harass&eacute;s de fatigue, et tr&egrave;s
+affam&eacute;s aussi, nous arrivions au bas de Fataoua sans
+incident nouveau...</p>
+
+<p>L&agrave; se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui
+revenaient des for&ecirc;ts; ils &eacute;taient v&ecirc;tus du
+pareo national nou&eacute; autour des reins; en passant dans la
+zone des rosiers, ils s'&eacute;taient fait de larges couronnes
+semblables &agrave; celle de Rarahu, et portaient au bout de
+longs b&acirc;tons leur r&eacute;colte sur leurs &eacute;paules
+nues: de beaux fruits de l'arbre-&agrave;-pain, et des bananes
+sauvages, rouges et vermeilles.</p>
+
+<p>Nous f&icirc;mes halte avec eux dans un bas-fond
+d&eacute;licieux, sous une vo&ucirc;te odorante de citronniers en
+fleurs.</p>
+
+<p>La flamme jaillit bient&ocirc;t entre leurs mains, du
+frottement de deux branches s&egrave;ches; un grand feu fut
+allum&eacute;, et les fruits cuits sous l'herbe nous
+constitu&egrave;rent un repas excellent dont les deux jeunes
+hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moiti&eacute;,
+comme c'est l&agrave;-bas la coutume...</p>
+
+<p>Rarahu avait rapport&eacute; de cette exp&eacute;dition autant
+d'&eacute;tonnements et d'&eacute;motions que d'un voyage en pays
+lointain.</p>
+
+<p>Son intelligence d'enfant s'&eacute;tait ouverte &agrave; une
+foule de conceptions nouvelles, -- sur l'immensit&eacute; et sur
+la formation des races humaines, sur le myst&egrave;re de leurs
+destin&eacute;es...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<p><br>
+ ... Elles &eacute;taient &agrave; Papeete deux
+&eacute;l&eacute;gantes personnes, Rarahu et son amie
+T&eacute;ourahi, -- qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour
+certaines couleurs nouvelles d'&eacute;toffes, certaines fleurs
+ou certaines coiffures.</p>
+
+<p>Elles allaient g&eacute;n&eacute;ralement pieds nus, les
+pauvres petites, et leur luxe, qui consistait surtout en
+couronnes de roses naturelles, &eacute;tait un luxe bien modeste.
+Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la perfection et
+la gr&acirc;ce antique de leurs tailles, leur permettaient
+encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air par&eacute;es et
+d'&ecirc;tre ravissantes.</p>
+
+<p>Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue &agrave;
+balancier qu'elles menaient elles-m&ecirc;mes, et aimaient
+&agrave; venir en riant passer &agrave; poupe du
+<i>Rendeer</i>.</p>
+
+<p>Quand elles naviguaient &agrave; la voile, leur fr&ecirc;le
+embarcation, couch&eacute;e par le vent aliz&eacute;, prenait des
+vitesses surprenantes, -- et alors, debout toutes deux, le regard
+anim&eacute;, les cheveux flottants, elles glissaient sur l'eau
+comme des visions. -- Elles savaient, par des flexions habiles de
+leur corps, maintenir l'&eacute;quilibre de cette fl&egrave;che
+qui les emportait si vite, en laissant derri&egrave;re elles une
+longue tra&icirc;n&eacute;e d'&eacute;cume blanche...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<p><i>Tahiti la d&eacute;licieuse, cette reine
+polyn&eacute;sienne, cette &icirc;le d'Europe au milieu de
+l'Oc&eacute;an sauvage, -- la perle et le diamant du
+cinqui&egrave;me monde.</i><br>
+ (Dumont D'Urville.)</p>
+
+<p><br>
+ La sc&egrave;ne se passait chez la reine Pomar&eacute;, en
+novembre 1872.</p>
+
+<p>La cour, qui est le plus souvent pieds nus, &eacute;tendue sur
+l'herbe fra&icirc;che ou sur les nattes de pandanus, &eacute;tait
+en f&ecirc;te ce soir-l&agrave;, et en habits de luxe.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais assis au piano, et la partition de
+l'<i>Africaine</i> &eacute;tait ouverte devant moi. Ce piano,
+arriv&eacute; le matin, &eacute;tait une innovation &agrave; la
+cour de Tahiti; c'&eacute;tait un instrument de prix qui avait
+des sons doux et profonds, -- comme des sons d'orgue ou de
+cloches lointaines, -- et la musique de Meyerbeer allait pour la
+premi&egrave;re fois &ecirc;tre entendue chez Pomar&eacute;.</p>
+
+<p>Debout pr&egrave;s de moi, il y avait mon camarade Randle, qui
+laissa plus tard le m&eacute;tier de marin pour celui de premier
+t&eacute;nor dans les th&eacute;&acirc;tres d'Am&eacute;rique, et
+eut un instant de c&eacute;l&eacute;brit&eacute; sous le nom de
+Randetti, jusqu'au moment o&ugrave;, s'&eacute;tant mis &agrave;
+boire, il mourut dans la mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait alors dans toute la pl&eacute;nitude de sa
+voix et de son talent, et je n'ai entendu nulle part de voix
+d'homme plus vibrante et plus d&eacute;licieuse. Nous avons
+charm&eacute; &agrave; nous deux bien des oreilles tahitiennes,
+dans ce pays o&ugrave; la musique est si merveilleusement
+comprise par tous, m&ecirc;me par les plus sauvages.</p>
+
+<p><br>
+ Au fond du salon -- sous un portrait en pied d'elle-m&ecirc;me,
+o&ugrave; un artiste de talent l'a peinte il y a quelque trente
+ans, belle et po&eacute;tis&eacute;e -- &eacute;tait assise la
+vieille reine, sur son tr&ocirc;ne dor&eacute;, capitonn&eacute;
+de brocart rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille
+mourante, la petite Pomar&eacute; V, qui fixait sur moi ses
+grands yeux noirs, agrandis par la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>La vieille femme occupait toute la largeur de son si&egrave;ge
+par la masse disgracieuse de sa personne. Elle &eacute;tait
+v&ecirc;tue d'une tunique de velours cramoisi; un bas de jambe
+nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une bottine de
+satin.</p>
+
+<p>A c&ocirc;t&eacute; du tr&ocirc;ne, &eacute;tait un plateau
+rempli de cigarettes de pandanus.</p>
+
+<p>Un interpr&egrave;te en habit noir se tenait debout
+pr&egrave;s de cette femme, qui entendait le fran&ccedil;ais
+comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti &agrave; en
+prononcer seulement un mot.</p>
+
+<p>L'amiral, le gouverneur et les consuls &eacute;taient assis
+pr&egrave;s de la reine.</p>
+
+<p>Dans cette vieille figure rid&eacute;e, brune, carr&eacute;e,
+dure, il y avait encore de la grandeur; il y avait surtout une
+immense tristesse, -- tristesse de voir la mort lui prendre l'un
+apr&egrave;s l'autre tous ses enfants frapp&eacute;s du
+m&ecirc;me mal incurable, -- tristesse de voir son royaume,
+envahi par la civilisation, s'en aller &agrave; la
+d&eacute;bandade, -- et son beau pays
+d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer en lieu de prostitution...</p>
+
+<p>Des fen&ecirc;tres ouvertes donnaient sur les jardins; -- on
+voyait par l&agrave; s'agiter plusieurs t&ecirc;tes
+couronn&eacute;es de fleurs, qui s'approchaient pour
+&eacute;couter: toutes les suivantes de la cour, Fa&iuml;mana,
+coiff&eacute;e comme une na&iuml;ade, de feuilles et de roseaux;
+-- T&eacute;hamana, couronn&eacute;e de fleurs de datura;
+T&eacute;ria, Raour&eacute;a, Tapou, Er&eacute;r&eacute;,
+Ta&iuml;r&eacute;a, -- Tiahoui et Rarahu.</p>
+
+<p>La partie du salon qui me faisait face &eacute;tait
+enti&egrave;rement ouverte; la muraille absente, remplac&eacute;e
+par une colonnade de bois des &icirc;les, &agrave; travers
+laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit
+&eacute;toil&eacute;e.</p>
+
+<p>Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se
+d&eacute;tachait une banquette charg&eacute;e de toutes les
+femmes de la cour, cheffesses ou princesses. Quatre
+torch&egrave;res dor&eacute;es, d'un style pompadour, qui
+s'&eacute;tonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient
+en pleine lumi&egrave;re, et faisaient briller leurs toilettes,
+vraiment &eacute;l&eacute;gantes et belles. Leurs pieds,
+naturellement petits, &eacute;taient chauss&eacute;s ce soir dans
+d'irr&eacute;prochables bottines de satin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de
+satin cerise, couronn&eacute;e de p&eacute;ia, -- Ariinoore, qui
+refusa la main du lieutenant de vaisseau fran&ccedil;ais M.., qui
+s'&eacute;tait ruin&eacute; pour la corbeille de mariage, -- et
+la main de Kam&eacute;ham&eacute;ha V, roi des &icirc;les
+Sandwich.</p>
+
+<p>A c&ocirc;t&eacute; d'elle, Pa&uuml;ra, son ins&eacute;parable
+amie, type charmant de la sauvagesse, avec son &eacute;trange
+laideur ou son &eacute;trange beaut&eacute;, -- t&ecirc;te
+&agrave; manger du poisson cru et de la chair humaine, --
+singuli&egrave;re fille qui vit au milieu des bois dans un
+district lointain, -- qui poss&egrave;de l'&eacute;ducation d'une
+miss anglaise, et valse comme une Espagnole...</p>
+
+<p>Tita&uuml;a, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type
+unique de la Tahitienne rest&eacute;e belle dans l'&acirc;ge
+m&ucirc;r; constell&eacute;e de perles fines, la t&ecirc;te
+surcharg&eacute;e de reva-reva flottants.</p>
+
+<p>Ses deux filles, r&eacute;cemment d&eacute;barqu&eacute;es
+d'une pension de Londres, d&eacute;j&agrave; belles comme leur
+m&egrave;re; des toilettes de bal europ&eacute;ennes, &agrave;
+demi dissimul&eacute;es, par condescendance pour les
+d&eacute;sirs de la reine, sous des tapas tahitiennes en gaze
+blanche.</p>
+
+<p>La princesse Ariit&eacute;a, belle-fille de Pomar&eacute;,
+avec sa douce figure, r&ecirc;veuse et na&iuml;ve, fid&egrave;le
+&agrave; sa coiffure de roses du Bengale naturelles,
+piqu&eacute;es dans ses cheveux d&eacute;nou&eacute;s.</p>
+
+<p>La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents
+aigu&euml;s, en robe de velours.</p>
+
+<p>La reine Mo&eacute; (<i>Mo&eacute;</i>: sommeil ou
+myst&egrave;re), en robe sombre, d'une beaut&eacute;
+r&eacute;guli&egrave;re et mystique, ses yeux &eacute;tranges
+&agrave; demi ferm&eacute;s, avec une expression de regard en
+dedans, comme les portraits d'autrefois.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re ces groupes en pleine lumi&egrave;re, dans le
+profondeur transparente des nuits d'Oc&eacute;anie, les cimes des
+montagnes se d&eacute;coupant sur le ciel &eacute;toil&eacute;;
+une touffe de bananiers dessinant leurs silhouettes pittoresques,
+leurs immenses feuilles, leurs grappes de fruits semblables
+&agrave; des girandoles termin&eacute;es par des fleurs noires.
+Derri&egrave;re ces arbres, les grandes n&eacute;buleuses du ciel
+austral faisaient un amas de lumi&egrave;re bleue, et la
+Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus id&eacute;alement
+tropical que ce d&eacute;cor profond.</p>
+
+<p>Dans l'air, ce parfum exquis de gard&eacute;nias et
+d'orangers, qui se condense le soir sous le feuillage
+&eacute;pais; un grand silence, m&ecirc;l&eacute; de bruissements
+d'insectes sous les herbes; et cette sonorit&eacute;
+particuli&egrave;re aux nuits tahitiennes, qui pr&eacute;dispose
+&agrave; subir la puissance enchanteresse de la musique.</p>
+
+<p>Le morceau choisi &eacute;tait celui o&ugrave; Vasco,
+enivr&eacute;, se prom&egrave;ne seul dans l'&icirc;le qu'il
+vient de d&eacute;couvrir, et admire cette nature inconnue; --
+morceau o&ugrave; le ma&icirc;tre a si parfaitement peint ce
+qu'il savait d'intuition, les splendeurs lointaines de ces pays
+de verdure et de lumi&egrave;re. -- Et Randle, promenant ses yeux
+autour de lui, commen&ccedil;a de sa voix d&eacute;licieuse:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Pays merveilleux,<br>
+ Jardins fortun&eacute;s.<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Oh! paradis... sorti de l'onde...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+</blockquote>
+
+<p>L'ombre de Meyerbeer dut cette nuit-l&agrave; fr&eacute;mir de
+plaisir en entendant ainsi, &agrave; l'autre bout du monde,
+interpr&eacute;ter sa musique.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<p><br>
+ Vers la fin de l'ann&eacute;e, une grande f&ecirc;te fut
+annonc&eacute;e dans l'&icirc;le de Moorea, &agrave; l'occasion
+de la cons&eacute;cration du temple d'Afareahitu.</p>
+
+<p>La reine Pomar&eacute; manifesta &agrave; l'<i>amiral &agrave;
+cheveux blancs</i> l'intention de s'y rendre avec toute sa suite,
+le conviant lui-m&ecirc;me &agrave; la c&eacute;r&eacute;monie et
+au grand banquet qui devait s'ensuivre.</p>
+
+<p><br>
+ L'amiral mit sa fr&eacute;gate &agrave; la disposition de la
+reine, et il fut convenu que le <i>Rendeer</i> appareillerait
+pour transporter l&agrave;-bas toute la cour.</p>
+
+<p><br>
+ La suite de Pomar&eacute; &eacute;tait nombreuse, bruyante,
+pittoresque; elle s'&eacute;tait augment&eacute;e pour la
+circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui avaient
+fait de folles d&eacute;penses de <i>reva-reva</i> et de
+fleurs.</p>
+
+<p>Un beau matin pur de d&eacute;cembre, le <i>Rendeer</i> ayant
+d&eacute;j&agrave; largu&eacute; ses grandes voiles blanches, se
+vit pris d'assaut par toute cette foule joyeuse.</p>
+
+<p>J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine
+au palais.</p>
+
+<p>Celle-ci, qui d&eacute;sirait s'embarquer sans mise en
+sc&egrave;ne, avait exp&eacute;di&eacute; en avant toutes ses
+femmes, -- et, en petit cort&egrave;ge intime, nous nous
+achemin&acirc;mes ensemble vers la plage, aux premiers rayons du
+soleil levant.</p>
+
+<p>La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par
+la main sa petite-fille si ch&eacute;rie, -- et nous suivions
+&agrave; deux pas, la princesse Ariit&eacute;a, la reine
+Mo&eacute;, la reine de Bora-Bora et moi.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; un tableau que je retrouve souvent dans mes
+souvenirs... Les femmes ont leurs heures de rayonnement, -- et
+cette image d'Ariit&eacute;a marchant aupr&egrave;s de moi sous
+les arbres exotiques, dans la grande lumi&egrave;re matinale, --
+est celle que je revois encore, quand, &agrave; travers les
+distances et les ann&eacute;es, je pense &agrave; elle...</p>
+
+<p>Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les
+princesses accosta le <i>Rendeer</i>, les matelots de la
+fr&eacute;gate, rang&eacute;s sur les vergues suivant le
+c&eacute;r&eacute;monial d'usage, pouss&egrave;rent trois fois le
+cri de: "Vive Pomar&eacute;!" et vingt et un coups de canon
+firent retenir les tranquilles plages de Tahiti.</p>
+
+<p>Puis la reine et la cour entr&egrave;rent dans les
+appartements de l'amiral, o&ugrave; les attendait un lunch
+&agrave; leur go&ucirc;t compos&eacute; de bonbons et de fruits,
+-- le tout arros&eacute; de vieux champagne rose.</p>
+
+<p><br>
+ Cependant les suivantes de toutes les classes s'&eacute;taient
+r&eacute;pandues dans les diff&eacute;rentes parties du navire,
+o&ugrave; elles menaient grand et joyeux tapage, en
+lan&ccedil;ant aux marins des oranges, des bananes et des
+fleurs.</p>
+
+<p>Et Rarahu &eacute;tait l&agrave; aussi, embarqu&eacute;e comme
+une petite personne de la suite royale; Rarahu pensive et
+s&eacute;rieuse, au milieu de ce d&eacute;bordement de
+ga&icirc;t&eacute; bruyante. -- Pomar&eacute; avait emmen&eacute;
+avec elle les plus remarquables choeurs
+d'<i>him&eacute;n&eacute;</i> de ses districts, et Rarahu
+&eacute;tant un des premiers sujets du choeur d'Apir&eacute;
+avait &eacute;t&eacute; &agrave; ce titre convi&eacute;e &agrave;
+la f&ecirc;te.</p>
+
+<p>Ici une digression est n&eacute;cessaire au sujet du
+<i>tiar&eacute; miri</i>, -- objet qui n'a point
+d'&eacute;quivalent dans les accessoires de toilette des femmes
+europ&eacute;ennes.</p>
+
+<p>Ce <i>tiar&eacute;</i> est une sorte de dahlia vert que les
+femmes d'Oc&eacute;anie se plantent dans les cheveux, un peu
+au-dessus de l'oreille, les jours de gala. -- En examinant de
+pr&egrave;s cette fleur bizarre, on s'aper&ccedil;oit qu'elle est
+factice; elle est mont&eacute;e sur une tige de jonc, et
+compos&eacute;e des feuilles d'une toute petite plante parasite
+tr&egrave;s odorante, sorte de lycopode rare qui pousse sur les
+branches de certains arbres des for&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Les Chinois excellent dans l'art de monter des
+<i>tiar&eacute;s</i> tr&egrave;s artistiques, qu'ils vendent fort
+cher aux femmes de Papeete.</p>
+
+<p>Le <i>tiar&eacute;</i> est particuli&egrave;rement l'ornement
+des f&ecirc;tes, des festins et des danses; lorsqu'il est offert
+par une Tahitienne &agrave; un jeune homme, il a le m&ecirc;me
+sens &agrave; peu pr&egrave;s que le mouchoir jet&eacute; par le
+sultan &agrave; son odalisque pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-l&agrave; des
+<i>tiar&eacute;</i> dans les cheveux.</p>
+
+<p>J'avais &eacute;t&eacute; mand&eacute; par Ariit&eacute;a pour
+lui faire soci&eacute;t&eacute; pendant ce lunch officiel, -- et
+la pauvre petite Rarahu, qui n'&eacute;tait venue que pour moi,
+m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir
+ainsi abandonn&eacute;e. Punition bien s&eacute;v&egrave;re que
+je lui avais inflig&eacute;e l&agrave;, pour un caprice d'enfant
+qui durait depuis la veille et lui avait d&eacute;j&agrave; fait
+verser des larmes.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<p><br>
+ La travers&eacute;e durait depuis deux heures, nous approchions
+de l'&icirc;le de Morea.</p>
+
+<p>On faisait grand bruit au carr&eacute; du <i>Rendeer</i>; une
+dizaine de jeune femmes, choisies parmi les plus connues et les
+plus jolies, avaient &eacute;t&eacute; convi&eacute;es &agrave;
+une collation que leur offraient les officiers.</p>
+
+<p>Rarahu en mon absence avait accept&eacute; d'y prendre part.
+-- Elle &eacute;tait l&agrave;, en compagnie de T&eacute;ourahi
+et de quelques autres de ses amies; elle avait essuy&eacute; ses
+pleurs et riait aux &eacute;clats.</p>
+
+<p>Elle ne parlait point fran&ccedil;ais, comme la plupart des
+autres; -- mais, par signes et par monosyllabes, elle entretenait
+une conversation tr&egrave;s anim&eacute;e avec ses voisins qui
+la trouvaient charmante.</p>
+
+<p>Enfin, -- ce qui &eacute;tait le comble de la perfidie et de
+l'horreur, -- au dessert, elle avait avec mille gr&acirc;ces
+offert son <i>tiar&eacute;</i> &agrave; Plumkett.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait assez intelligente, il est vrai, pour savoir
+qu'elle tombait bien, et que Plumkett ne voudrait pas
+comprendre.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<p><br>
+ Comment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu!</p>
+
+<p>De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des
+for&ecirc;ts &eacute;paisses, de myst&eacute;rieux rideaux de
+cocotiers se penchant sur l'eau tranquille; -- et, sous les
+grands arbres, quelques cases &eacute;parses, parmi les orangers
+et les lauriers-roses.</p>
+
+<p>Au premier abord on e&ucirc;t dit qu'il n'y avait personne
+dans ce pays ombreux; -- et pourtant toute la population de
+Moorea nous attendait l&agrave; silencieusement, &agrave; demi
+cach&eacute;e sous les vo&ucirc;tes de verdure.</p>
+
+<p>On respirait dans ces bois une fra&icirc;cheur humide, une
+&eacute;trange senteur de mousse et de plantes exotiques; tous
+les choeurs d'<i>him&eacute;n&eacute;</i> de Moorea
+&eacute;taient l&agrave;, assis en ordre, au milieu des troncs
+&eacute;normes des arbres; tous les chanteurs d'un m&ecirc;me
+district &eacute;taient v&ecirc;tus d'une m&ecirc;me couleur, --
+les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les
+femmes &eacute;taient couronn&eacute;es de fleurs, -- tous les
+hommes, de feuilles et de roseaux. Quelques groupes, plus timides
+ou plus sauvages, &eacute;taient rest&eacute;s dans la profondeur
+du bois, et nous regardaient de loin venir, &agrave;
+moiti&eacute; cach&eacute;s derri&egrave;re les arbres.</p>
+
+<p>La reine quitta le <i>Rendeer</i> avec le m&ecirc;me
+c&eacute;r&eacute;monial qu'&agrave; l'arriv&eacute;e et le bruit
+du canon se r&eacute;percuta au loin dans les montagnes.</p>
+
+<p>Elle mit pied &agrave; terre, et s'avan&ccedil;a conduite par
+l'amiral. -- Nous n'&eacute;tions d&eacute;j&agrave; plus au
+temps o&ugrave; les indig&egrave;nes l'enlevaient dans leurs
+bras, de peur que son pied ne touchait leur sol; la vieille
+coutume qui voulait que tout territoire foul&eacute; par le pied
+de la reine devint propri&eacute;t&eacute; de la couronne, est
+depuis longtemps oubli&eacute;e en Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>Une vingtaine de lanciers &agrave; cheval, composant toute la
+garde d'honneur de Pomar&eacute;, &eacute;taient rang&eacute;s
+sur la plage pour nous recevoir.</p>
+
+<p>Quand la reine parut, tous les choeurs
+d'<i>him&eacute;n&eacute;</i> entonn&egrave;rent ensemble le
+traditionnel: <i>Ia ora na oe, Pomare vahine!</i> (Salut &agrave;
+toi, reine Pomar&eacute;!) Et les bois retentirent d'une bruyante
+clameur.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t cru mettre le pied dans quelque &icirc;le
+enchant&eacute;e, qui se serait &eacute;veill&eacute;e soudain
+sous le coup d'une baguette magique.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<p><br>
+ Ce fut une longue c&eacute;r&eacute;monie que la
+cons&eacute;cration du temple d'Afareahitu. Les missionnaires
+firent en tahitien de grands discours, et les
+<i>him&eacute;n&eacute;</i> chant&egrave;rent de joyeux cantiques
+&agrave; l'&Eacute;ternel.</p>
+
+<p>Le temple &eacute;tait b&acirc;ti en corail; le toit, en
+feuilles de pandanus, &eacute;tait soutenu par des pi&egrave;ces
+de bois des &icirc;les, que reliaient entre elles des amarrages
+de diff&eacute;rentes couleurs, r&eacute;guliers et
+compliqu&eacute;s; c'&eacute;tait le vieux style des
+constructions maories.</p>
+
+<p>Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes
+ouvertes sur la campagne, sur un d&eacute;cor admirable de
+montagnes et de hauts palmiers; aupr&egrave;s de la chaire du
+missionnaire, la reine en robe noire, triste et recueillie,
+priant<br>
+ pour sa petite fille, avec sa vieille amie la cheffesse de
+Papara. Les femmes de sa suite, group&eacute;es autour d'elles en
+robes blanches. Le temple tout rempli de t&ecirc;tes couvertes de
+fleurs, -- et Rarahu, que j'avais laiss&eacute;e partir du
+<i>Rendeer</i> comme une inconnue, m&ecirc;l&eacute;e &agrave;
+cette foule...</p>
+
+<p>Un grand silence se fit quand l'<i>him&eacute;n&eacute;</i>
+d'Apir&eacute;, qui avait &eacute;t&eacute; r&eacute;serv&eacute;
+pour la fin, entonna ses cantiques -- et je distinguai
+derri&egrave;re moi la voix fra&icirc;che de ma petite amie, qui
+dominait le choeur. -- Sous l'influence d'une exaltation
+religieuse ou passionn&eacute;e, elle ex&eacute;cutait avec
+fr&eacute;n&eacute;sie ses variations les plus fantastiques; sa
+voix vibrait comme un son de cristal dans le silence de ce temple
+o&ugrave; elle captivait l'attention de tous.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<p><br>
+ Apr&egrave;s la c&eacute;r&eacute;monie, nous pass&acirc;mes
+dans la salle du banquet. C'&eacute;tait en plein air, au milieu
+des cocotiers, que les tables &eacute;taient dress&eacute;es sous
+des tendelets de verdure.</p>
+
+<p>Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les
+nappes &eacute;taient couvertes de feuilles
+d&eacute;coup&eacute;es et de fleurs d'amarantes. Il y avait une
+grande quantit&eacute; de <i>pi&egrave;ces mont&eacute;es</i>,
+compos&eacute;es par des Chinois au moyen de troncs de bananiers
+et de diverses plantes extraordinaires. A c&ocirc;t&eacute; des
+mets europ&eacute;ens, se trouvaient en grande abondance les mets
+tahitiens: les p&acirc;tes de fruits, les petits cochons
+r&ocirc;tis tout entiers sous l'herbe, et les plats de chevrettes
+ferment&eacute;es dans du lait. On puisait diff&eacute;rentes
+sauces dans de grandes pirogues qui en &eacute;taient remplies et
+que des porteurs avaient grand'peine &agrave; promener &agrave;
+la ronde. Les chefs et les cheffesses venaient &agrave; tour de
+r&ocirc;le haranguer la reine &agrave; tue-t&ecirc;te, avec des
+voix si retentissantes et une telle volubilit&eacute; qu'on les
+e&ucirc;t crus poss&eacute;d&eacute;s. Ceux qui n'avaient point
+trouv&eacute; de place &agrave; table mangeaient debout, sur
+l'&eacute;paule de ceux qui avaient pu s'asseoir; c'&eacute;tait
+un vacarme et une confusion indescriptibles...</p>
+
+<p>Assis &agrave; la table des princesses, j'avais affect&eacute;
+de ne point prendre garde &agrave; Rarahu, qui &eacute;tait
+perdue fort loin de moi, parmi les gens d'Apir&eacute;.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<p><br>
+ Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine
+rejoignit le <i>Fareha&uuml;</i> du district o&ugrave; un
+logement lui &eacute;tait pr&eacute;par&eacute;. L'<i>amiral
+&agrave; cheveux blancs</i> regagna la fr&eacute;gate, et la
+<i>upa-upa</i> commen&ccedil;a.</p>
+
+<p>Toute pens&eacute;e religieuse, tout sentiment
+chr&eacute;tien, s'&eacute;taient envol&eacute;s avec le jour;
+l'obscurit&eacute; ti&egrave;de et voluptueuse redescendait sur
+l'&icirc;le sauvage; comme au temps o&ugrave; les premiers
+navigateurs l'avaient nomm&eacute;e la nouvelle Cyth&egrave;re,
+tout &eacute;tait redevenu s&eacute;duction, trouble sensuel et
+d&eacute;sirs effr&eacute;n&eacute;s.</p>
+
+<p>Et j'avais suivi l'<i>amiral &agrave; cheveux blancs</i>,
+abandonnant Rarahu dans la foule affol&eacute;e.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<p><br>
+ A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du
+<i>Rendeer</i>. La fr&eacute;gate, le matin si anim&eacute;e,
+&eacute;tait vide et silencieuse; les m&acirc;ts et les vergues
+d&eacute;coupaient leurs grandes lignes sur le ciel de la nuit;
+les &eacute;toiles &eacute;taient voil&eacute;es, l'air calme et
+lourd, la mer inerte.</p>
+
+<p>Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l'eau leurs
+silhouettes renvers&eacute;es; on voyait de loin les feux qui
+&agrave; terre &eacute;clairaient le <i>upa-upa</i>; des chants
+rauques et lubriques arrivaient en murmure confus,
+accompagn&eacute;s &agrave; contre-temps par des coups de
+tam-tam.</p>
+
+<p><br>
+ J'&eacute;prouvais un remords profond de l'avoir
+abandonn&eacute;e au milieu de cette saturnale; une tristesse
+inqui&egrave;te me retenait l&agrave;, les yeux fix&eacute;s sur
+ces feux de la plage; ces bruits qui venaient de terre me
+serraient le coeur.</p>
+
+<p>L'une apr&egrave;s l'autre, toutes les heures de la nuit
+sonn&egrave;rent &agrave; bord du <i>Rendeer</i>, sans que le
+sommeil v&icirc;nt mettre fin &agrave; mon &eacute;trange
+r&ecirc;verie. Je l'aimais bien, la pauvre petite; les Tahitiens
+disaient d'elle: "C'est la petite femme de Loti." C'&eacute;tait
+bien ma petite femme en effet; par le coeur, par les sens, je
+l'aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait des ab&icirc;mes
+pourtant, de terribles barri&egrave;res, &agrave; jamais
+ferm&eacute;es; elle &eacute;tait une petite sauvage; entre nous
+qui &eacute;tions une m&ecirc;me chair, restait la
+diff&eacute;rence radicale des races, la divergence des notions
+premi&egrave;res de toutes choses; si mes id&eacute;es et mes
+conceptions &eacute;taient souvent imp&eacute;n&eacute;trables
+pour elle, les siennes aussi l'&eacute;taient pour moi; mon
+enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait
+toujours pour elle l'incompr&eacute;hensible et l'inconnu. Je me
+souvenais de cette phrase qu'elle m'avait dite un jour: "J'ai
+peur que ce ne soit pas le m&ecirc;me Dieu qui nous ait
+cr&eacute;es." En effet, nous &eacute;tions enfants de deux
+natures bien s&eacute;par&eacute;es et bien diff&eacute;rentes,
+et l'union de nos &acirc;mes ne pouvait &ecirc;tre que
+passag&egrave;re, incompl&egrave;te et tourment&eacute;e.</p>
+
+<p>Pauvre petite Rarahu, bient&ocirc;t, quand nous serons si loin
+l'un de l'autre, tu vas redevenir et rester une petite fille
+maorie, ignorante et sauvage, tu mourras dans l'&icirc;le
+lointaine, seule et oubli&eacute;e, -- et Loti peut-&ecirc;tre ne
+le saura m&ecirc;me pas...</p>
+
+<p><br>
+ A l'horizon une ligne &agrave; peine visible commen&ccedil;ait
+&agrave; se dessiner du c&ocirc;t&eacute; du large:
+c'&eacute;tait l'&icirc;le de Tahiti. Le ciel blanchissait
+&agrave; l'Orient; les feux s'&eacute;teignaient &agrave; terre,
+et les chants ne s'entendaient plus.</p>
+
+<p>Je songeais que, &agrave; cette heure particuli&egrave;rement
+voluptueuse du matin, Rarahu &eacute;tait l&agrave;,
+&eacute;nerv&eacute;e par la danse, et livr&eacute;e &agrave;
+elle-m&ecirc;me. Et cette pens&eacute;e me br&ucirc;lait comme un
+fer rouge.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+<p><br>
+ Dans l'apr&egrave;s-midi, la reine et les princesses
+s'embarqu&egrave;rent de nouveau pour retourner &agrave; Papeete.
+Quand elles eurent &eacute;t&eacute; re&ccedil;ues avec les
+honneurs d'usage, je restai les yeux fix&eacute;s sur les canots
+nombreux, pirogues et baleini&egrave;res qui ramenaient leur
+suite; la foule s'&eacute;tait augment&eacute;e encore d'une
+quantit&eacute; de jeunes femmes de Moorea qui voulaient
+prolonger la f&ecirc;te &agrave; Tahiti.</p>
+
+<p>Enfin, je vis Rarahu; elle &eacute;tait l&agrave;, elle
+revenait aussi. Elle avait chang&eacute; sa tapa blanche pour une
+tapa rose, et mis des fleurs fra&icirc;ches dans ses cheveux; on
+voyait plus nettement son tatouage sur son front
+d&eacute;color&eacute;, et les cercles bleu&acirc;tres
+s'&eacute;taient accentu&eacute;s sous ses yeux.</p>
+
+<p>Sans doute elle &eacute;tait rest&eacute;e &agrave; la upa-upa
+jusqu'au matin, mais elle &eacute;tait l&agrave;, elle revenait,
+et c'&eacute;tait pour le moment tout ce que je d&eacute;sirais
+d'elle.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+<p><br>
+ La travers&eacute;e s'&eacute;tait effectu&eacute;e par un beau
+temps calme.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le soir, le soleil venait de dispara&icirc;tre;
+le fr&eacute;gate glissait sans bruit, en laissant
+derri&egrave;re elles des ondulations lentes et molles qui s'en
+allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De
+grands nuages sombres &eacute;taient plaqu&eacute;s
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; dans le ciel, et tranchaient
+violemment sur la teinte jaune p&acirc;le du soir, dans une
+&eacute;tonnante transparence de l'atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>A l'arri&egrave;re du <i>Rendeer</i>, un groupe de jeunes
+femmes se d&eacute;tachait gracieusement sur la mer et sur les
+paysages oc&eacute;aniens. C'&eacute;tait une groupe dont la vue
+me causa un &eacute;tonnement extr&ecirc;me: Ariit&eacute;a et
+Rarahu, causant ensemble comme des amies; aupr&egrave;s d'elles,
+Maramo, Fa&iuml;mana et deux autres suivantes de la cour.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait question d'un <i>him&eacute;n&eacute;</i>
+compos&eacute; par Rarahu, et qu'elles allaient chanter
+ensemble.</p>
+
+<p>En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties,
+Ariit&eacute;a, Rarahu et Maramo.</p>
+
+<p>La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces
+paroles, dont aucune ne fut perdue pour moi:</p>
+
+<p>-- "Heahaa noa iho (e)! te tara no Paia (e)</p>
+
+<p>-- "Humble simplement m&ecirc;me le sommet du <i>Paia</i> (le
+grand morne de Bora-Bora).</p>
+
+<p>i tou nei tai ia oe, tau hoa (e)! ehaha!...</p>
+
+<p>aupr&egrave;s de ma ici douleur pour toi, &ocirc; mon amant!
+h&eacute;las!...</p>
+
+<p>-- "Ua iriti hoi au (e)! i te tumu no te tiare,</p>
+
+<p>-- "Ai arrach&eacute; aussi moi les racines du
+<i>tiar&eacute;</i> (la fleur des f&ecirc;tes,
+c'est-&agrave;-dire: il n'y aura plus pour moi ni joie ni
+f&ecirc;te),</p>
+
+<p>ei faaite i tau tai ai oe, tau hoa (e)! ehahe!...</p>
+
+<p>pour faire conna&icirc;tre ma douleur pour toi, &ocirc; mon
+amant! h&eacute;las!</p>
+
+<p>-- "Un taa tau hoa (e)! ei Farani te fenua,</p>
+
+<p>-- "Tu es parti, mon amant, pour de France la terre,</p>
+
+<p>e neva oe to mata, aita e hio hoi au (e)! ehahe!..."</p>
+
+<p>-- tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi!
+h&eacute;las!..."</p>
+
+<p><br>
+ Traduction grossi&egrave;re:</p>
+
+<p>-- "Ma douleur pour toi et plus haute que le sommet du Paia,
+&ocirc; mon amant! h&eacute;las!...</p>
+
+<p>-- "J'ai arrach&eacute; les racines du <i>tiar&eacute;</i>
+pour marquer ma douleur pour toi, &ocirc; mon amant!
+h&eacute;las!...</p>
+
+<p>-- "Tu es parti, mon bien-aim&eacute;, vers la terre de
+France; tu l&egrave;veras tes yeux vers moi, mais je ne te verrai
+plus! h&eacute;las!..."</p>
+
+<p><br>
+ Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensit&eacute;
+du Grand Oc&eacute;an, r&eacute;p&eacute;t&eacute; avec un rythme
+&eacute;trange par trois voix de femmes, est rest&eacute;
+&agrave; jamais grav&eacute; dans ma m&eacute;moire comme l'un
+des plus poignants souvenirs que m'ait laiss&eacute;s la
+Polyn&eacute;sie...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+<p><br>
+ Il &eacute;tait nuit close quand le cort&egrave;ge bruyant fit
+son entr&eacute;e dans Papeete, au milieu d'un grand concours de
+peuple.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant nous nous retrouv&acirc;mes marchant
+c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, Rarahu et moi, dans le sentier
+qui menait &agrave; notre demeure. Un m&ecirc;me sentiment nous
+avait ramen&eacute;s tous deux sur cette route, o&ugrave; nous
+avancions sans nous parler, comme deux enfants boudeurs qui ne
+savent plus comment revenir l'un &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Nous ouvr&icirc;mes notre porte, et quand nous f&ucirc;mes
+entr&eacute;s nous nous regard&acirc;mes...</p>
+
+<p>J'attendais une sc&egrave;ne, des reproches et des larmes. Au
+lieu de tout cela, elle sourit en d&eacute;tournant la
+t&ecirc;te, avec un imperceptible mouvement d'&eacute;paules, une
+expression inattendue de d&eacute;senchantement, d'am&egrave;re
+tristesse et d'ironie.</p>
+
+<p>Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu'un bien long
+discours; ils disaient d'une mani&egrave;re concise et frappante
+&agrave; peu pr&egrave;s ceci:</p>
+
+<p>Je le savais bien, va, que je n'&eacute;tais qu'une petite
+cr&eacute;ature inf&eacute;rieure, jouet de hasard que tu t'es
+donn&eacute;. Pour vous autres, hommes blancs, c'est tout ce que
+nous pouvons &ecirc;tre. Mais que gagnerais-je &agrave; me
+f&acirc;cher? Je suis seule au monde; &agrave; toi ou &agrave; un
+autre, qu'importe? J'&eacute;tais ta ma&icirc;tresse; ici
+&eacute;tait notre demeure: je sais que tu me d&eacute;sires
+encore. Mon Dieu, je reste et me voil&agrave;!...</p>
+
+<p>La petite fille na&iuml;ve avait fait de terribles
+progr&egrave;s dans la science des choses de la vie; l'enfant
+sauvage &eacute;tait devenue plus forte que son ma&icirc;tre et
+le dominait.</p>
+
+<p>Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j'en
+avais une immense piti&eacute;. Et ce fut moi qui demandai
+gr&acirc;ce et pardon, pleurant presque et la couvrant de
+baisers.</p>
+
+<p>Elle m'aimait encore, elle, comme on aimerait un &ecirc;tre
+surnaturel, que l'on pourrait &agrave; peine saisir et
+comprendre.</p>
+
+<p>Des jours doux et paisibles d'amour succ&eacute;d&egrave;rent
+encore &agrave; cette aventure d'Afareahitu; l'incident fut
+oubli&eacute;, et le temps reprit son cours
+&eacute;nervant...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+<p><br>
+ Tiahoui, qui &eacute;tait en visite &agrave; Papeete,
+&eacute;tait descendue chez nous avec deux autres jeunes femmes
+de ses <i>fetii</i>, de Pap&eacute;uriri.</p>
+
+<p>Elle me prit &agrave; part un soir avec l'air grave qui
+pr&eacute;c&egrave;de les entretiens solennels, et nous
+all&acirc;mes nous asseoir dans le jardin sous les
+lauriers-roses.</p>
+
+<p>Tiahoui &eacute;tait une petite femme sage, plus
+s&eacute;rieuse que ne le sont d'ordinaire les Tahitiennes; dans
+son district &eacute;loign&eacute;, elle avait suivi avec
+admiration les instructions d'un missionnaire indig&egrave;ne:
+elle avait la foi ardente d'une n&eacute;ophyte. Dans le coeur de
+Rarahu, o&ugrave; elle savait lire comme dans un livre ouvert,
+elle avait vu d'&eacute;tranges choses:</p>
+
+<p>-- Loti, dit-elle, Rarahu se perd &agrave; Papeete. Quand tu
+seras parti, que va-t-elle devenir?</p>
+
+<p>En effet, l'avenir de Rarahu tourmentait mon coeur; avec la
+diff&eacute;rence si compl&egrave;te de nos natures, je ne savais
+qu'imparfaitement saisir tout ce qu'il y avait en elle de
+contradictions et d'&eacute;garements. Je comprenais pourtant
+qu'elle &eacute;tait perdue, perdue de corps et d'&acirc;me.
+C'&eacute;tait peut-&ecirc;tre pour moi un charme de plus, le
+charme de ceux qui vont mourir, et plus que jamais je me sentais
+l'aimer...</p>
+
+<p><br>
+ Personne n'avait l'air plus doux ni plus paisible cependant, que
+ma petite amie Rarahu; silencieuse presque toujours, calme et
+soumise, elle n'avait plus jamais de ses col&egrave;res d'enfant
+d'autrefois. Elle &eacute;tait gracieuse et pr&eacute;venante
+pour tous. Quand on arrivait chez nous, et qu'on la voyait
+l&agrave;, assise &agrave; l'ombre de notre v&eacute;randa, dans
+une pose heureuse et nonchalante, souriant &agrave; tous du
+sourire mystique des Maoris, on e&ucirc;t dit que notre case et
+nos grands arbres abritaient tout un po&egrave;me de bonheur
+paisible et inalt&eacute;rable.</p>
+
+<p>Elle avait pour moi des instants de tendresse infinie; il
+semblait alors qu'elle e&ucirc;t besoin de se serrer contre son
+unique ami et soutien dans ce monde; dans ces moments, la
+pens&eacute;e de mon d&eacute;part lui faisait verser des larmes
+silencieuses, et je songeais encore &agrave; ce projet
+insens&eacute; que j'avais fait jadis, de rester pour toujours
+aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>Parfois elle prenait la vieille Bible qu'elle avait
+apport&eacute;e d'Apir&eacute;; elle priait avec extase, et la
+foi ardente et na&iuml;ve rayonnait dans ses yeux.</p>
+
+<p>Mais souvent aussi elle s'isolait de moi et je retrouvais sur
+ses l&egrave;vres ce m&ecirc;me sourire de doute et de
+scepticisme qui avait paru pour la premi&egrave;re fois le soir
+de notre retour d'Afareahitu. Elle semblait regarder au loin,
+dans le vague, des choses myst&eacute;rieuses; des id&eacute;es
+&eacute;tranges lui revenaient de sa petite enfance sauvage; ses
+questions inattendues sur des sujets singuli&egrave;rement
+profonds d&eacute;notaient le d&eacute;r&egrave;glement de son
+imagination, le cours tourment&eacute; de ses id&eacute;es.</p>
+
+<p>Son sang maori lui br&ucirc;lait les veines; elle avait des
+jours de fi&egrave;vre et de trouble profond, pendant lesquels il
+semblait qu'elle ne f&ucirc;t plus elle-m&ecirc;me. Elle
+m'&eacute;tait absolument fid&egrave;le, dans le sens que les
+femmes de Papeete donnent &agrave; ce mot, c'est-&agrave;-dire
+qu'elle &eacute;tait sage et r&eacute;serv&eacute;e
+vis-&agrave;-vis des jeunes gens europ&eacute;ens; mais je crus
+savoir qu'elle avait de jeunes amants tahitiens. Je pardonnai, et
+feignis de ne pas voir; elle n'&eacute;tait pas tout &agrave;
+fait responsable, la pauvre petite, de sa nature
+&eacute;trangement ardente et passionn&eacute;e.</p>
+
+<p>Physiquement elle n'avait encore aucun des signes qui en
+Europe distinguent les jeunes filles malades de la poitrine: sa
+taille et sa gorge &eacute;taient arrondies et correctes comme
+celles des belles statues de la Gr&egrave;ce antique. Et
+cependant, la petite toux caract&eacute;ristique, pareille
+&agrave; celle des enfants de la reine, devenait chez elle plus
+fr&eacute;quente, et le cercle bleu&acirc;tre s'accentuait sous
+ses grands yeux.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait une petite personnification touchante et
+triste de la race polyn&eacute;sienne, qui s'&eacute;teint au
+contact de notre civilisation et de nos vices, et ne sera plus
+bient&ocirc;t qu'un souvenir dans l'histoire
+d'Oc&eacute;anie...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXVI</h3>
+
+<p><br>
+ Cependant le moment du d&eacute;part &eacute;tait arriv&eacute;,
+le <i>Rendeer</i>, s'en allait en Californie, <i>i te fenua
+California</i>, comme disait la petite-fille de la reine.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas le d&eacute;part d&eacute;finitif, il
+est vrai; au retour nous devions nous arr&ecirc;ter encore
+&agrave; <i>l'&icirc;le d&eacute;licieuse</i> un mois ou deux, en
+passant. Sans cette certitude de revenir, il est probable
+qu'&agrave; ce moment-l&agrave; je ne serais pas parti: la
+laisser pour toujours e&ucirc;t &eacute;t&eacute; au-dessus de
+mes forces, et m'e&ucirc;t bris&eacute; le coeur.</p>
+
+<p>A l'approche du d&eacute;part, j'&eacute;tais
+&eacute;trangement obs&eacute;d&eacute; par la pens&eacute;e de
+cette Ta&iuml;maha, qui avait &eacute;t&eacute; la femme de mon
+fr&egrave;re Rou&eacute;ri. Il m'&eacute;tait extr&ecirc;mement
+p&eacute;nible, je ne sais pourquoi, de partir sans la
+conna&icirc;tre, et je m'en ouvris &agrave; la reine, en la
+priant de se charger de nous m&eacute;nager une entrevue.</p>
+
+<p>Pomar&eacute; parut prendre grand int&eacute;r&ecirc;t
+&agrave; ma demande:</p>
+
+<p>-- Comment, Loti, dit-elle, tu veux la voir? Il t'en avait
+parl&eacute;, Rou&eacute;ri? Il ne l'avait donc point
+oubli&eacute;e?</p>
+
+<p>Et la vieille reine sembla se recueillir dans de tristes
+souvenirs du pass&eacute;, retrouvant peut-&ecirc;tre dans sa
+m&eacute;moire l'oubli de quelques-uns, qu'elle avait
+aim&eacute;s, et qui &eacute;taient partis pour ne plus
+revenir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXVII</h3>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;tait le dernier soir du <i>Rendeer</i>...</p>
+
+<p>Il r&eacute;sultait des renseignements pris &agrave; la
+h&acirc;te par la reine que Ta&iuml;maha &eacute;tait depuis la
+veille &agrave; Tahiti; -- et le chef des <i>muto&iuml;</i> du
+palais avait &eacute;t&eacute; charg&eacute; de lui porter
+l'ordre de se trouver &agrave; l'heure du coucher du soleil sur
+la plage, en face du <i>Rendeer</i>.</p>
+
+<p>A l'heure du rendez-vous, nous y f&ucirc;mes, Rarahu et
+moi.</p>
+
+<p>Longtemps nous attend&icirc;mes, et Ta&iuml;maha ne vint pas;
+-- je l'avais pr&eacute;vu.</p>
+
+<p>Avec un singulier serrement de coeur, je voyais s'envoler ces
+derniers moments de notre derni&egrave;re soir&eacute;e. --
+J'attendais avec une inexplicable anxi&eacute;t&eacute;; j'aurais
+donn&eacute; cher &agrave; cet instant pour voir cette
+cr&eacute;ature, dont j'avais r&ecirc;v&eacute; dans mon enfance,
+et qui &eacute;tait li&eacute;e au lointain et po&eacute;tique
+souvenir de Rou&eacute;ri; et j'avais le pressentiment qu'elle ne
+para&icirc;trait point...</p>
+
+<p>Nous avions demand&eacute; des renseignements &agrave; des
+vieilles femmes qui passaient:</p>
+
+<p>-- Elle est dans la grande rue, nous dirent-elles; emmenez
+avec vous notre petite fille que voici, qui la conna&icirc;t et
+vous l'indiquera. Quand vous l'aurez trouv&eacute;e, vous direz
+&agrave; notre enfant de rentrer au logis.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXVIII</h3>
+
+<h3>DANS LA GRANDE RUE</h3>
+
+<p><br>
+ La rue bruyante &eacute;tait bord&eacute;e de magasins chinois;
+des marchands, qui avaient de petits yeux en amande et de longues
+queues, vendaient &agrave; la foule du th&eacute;, des fruits et
+des g&acirc;teaux. -- Il y avait sous les v&eacute;randas des
+&eacute;talages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus
+et de <i>tiar&eacute;</i> qui embaumaient; les Tahitiennes
+circulaient en chantant; quantit&eacute; de petites lanternes
+&agrave; la mode du C&eacute;leste Empire &eacute;clairaient les
+&eacute;choppes, ou bien pendaient aux branches touffues des
+arbres.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un des beaux soirs de Papeete; tout cela
+&eacute;tait gai et surtout original. -- On sentait dans l'air un
+bizarre m&eacute;lange d'odeurs chinoises de santal et de
+mono&iuml;, et de parfums suaves de gard&eacute;nias ou
+d'orangers.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e s'avan&ccedil;ait, et nous ne trouvions rien.
+-- La petite T&eacute;hamana, notre guide, avait beau regarder
+toutes les femmes, elle n'en reconnaissait aucune. -- Le nom de
+Ta&iuml;maha m&ecirc;me &eacute;tait inconnu &agrave; toutes
+celles que nous interrogions; nous passions et repassions au
+milieu de tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens
+ayant perdu l'esprit. -- Je me heurtais contre
+l'impossibilit&eacute; de rencontrer un mythe, -- et chaque
+minute qui s'&eacute;coulait augmentait ma tristesse
+impatiente.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une heure de cette course, dans un endroit
+obscur, sous de grands manguiers noirs, -- la petite
+T&eacute;hamana s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup devant une
+femme qui &eacute;tait assise &agrave; terre, la t&ecirc;te dans
+ses mains et semblait dormir.</p>
+
+<p>-- <i>T&eacute;ra</i>! cria-t-elle. (C'est celle-ci!)</p>
+
+<p>Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la
+voir:</p>
+
+<p>-- Es-tu Ta&iuml;maha?... demandai-je, -- en tremblant qu'elle
+me r&eacute;pondit non!</p>
+
+<p>-- Oui! r&eacute;pondit-elle immobile.</p>
+
+<p>-- Tu es Ta&iuml;maha, la femme de Rou&eacute;ri?</p>
+
+<p>-- Oui, dit-elle encore, en levant la t&ecirc;te avec
+nonchalance, -- c'est moi, Ta&iuml;maha, la femme de
+Rou&eacute;ri, le marin <i>dont les yeux sommeillent (mata
+mo&eacute;)</i>, c'est-&agrave;-dire: qui n'est plus...</p>
+
+<p>-- Et moi, je suis Loti, le fr&egrave;re de Rou&eacute;ri! --
+Suis-moi dans un lieu plus &eacute;cart&eacute; o&ugrave; nous
+puissions causer ensemble.</p>
+
+<p>-- Toi?... son fr&egrave;re? dit-elle simplement, avec un peu
+de surprise, -- mais avec tant d'indiff&eacute;rence que j'en
+restai confondu.</p>
+
+<p>Et je regrettais d&eacute;j&agrave; d'&ecirc;tre venu remuer
+cette cendre, pour n'y trouver que banalit&eacute; et
+d&eacute;senchantement.</p>
+
+<p>Pourtant elle s'&eacute;tait lev&eacute;e pour me suivre. --
+Je les pris par la main l'une et l'autre, Rarahu et Ta&iuml;maha,
+et m'&eacute;loignai avec elles de cette foule tahitienne
+o&ugrave; personne ne m'int&eacute;ressait plus...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIX</h3>
+
+<h3>R&Eacute;V&Eacute;LATIONS</h3>
+
+<p><br>
+ Dans un sentier solitaire o&ugrave; s'entendait encore le bruit
+lointain de la foule, -- sous l'ombre &eacute;paisse des arbres,
+dans la nuit noire, -- Ta&iuml;maha s'arr&ecirc;ta et
+s'assit.</p>
+
+<p>-- Je suis fatigu&eacute;e, dit-elle avec une grande
+lassitude; Rarahu, dis-lui de me parler ici, je n'irai pas plus
+loin; -- c'est son fr&egrave;re, lui?...</p>
+
+<p><br>
+ A ce moment, une id&eacute;e que je n'avais jamais eue me
+traversa l'esprit:</p>
+
+<p>-- N'as-tu pas d'enfants de Rou&eacute;ri?... lui
+demandai-je.</p>
+
+<p>-- Si, r&eacute;pondit-elle, apr&egrave;s une minute
+d'h&eacute;sitation, mais d'une voix assur&eacute;e pourtant; --
+si, deux!...</p>
+
+<p>Il y eut un long silence, apr&egrave;s cette
+r&eacute;v&eacute;lation inattendue. Une foule de sentiments
+s'&eacute;veillaient en moi, sentiments d'un genre inconnu,
+impressions tristes et intraduisibles.</p>
+
+<p>Il est de ces situations dont on ne peut rendre par des mots
+l'&eacute;tranget&eacute; saisissante. -- Le charme du lieu, les
+influences myst&eacute;rieuses de la nature, avivent ou
+transforment les &eacute;motions ressenties, et on ne sait plus,
+m&ecirc;me imparfaitement, les exprimer.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XL</h3>
+
+<p><br>
+ Une heure apr&egrave;s, Ta&iuml;maha et moi nous quittions
+Papeete, qui d&eacute;j&agrave; s'&eacute;tait endormi; cette
+derni&egrave;re soir&eacute;e du <i>Rendeer</i> &eacute;tait
+termin&eacute;e, et quantit&eacute; de marins du bord
+&eacute;taient entr&eacute;s dans les cases tahitiennes,
+entour&eacute;s de bandes joyeuses de jeunes femmes. Un souffle
+plein de s&eacute;duction et de trouble sensuel passait sur ce
+pays, comme apr&egrave;s les soirs de grandes f&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Mais j'&eacute;tais sous l'empire d'&eacute;motions profondes,
+et j'avais pour l'instant oubli&eacute; jusqu'&agrave;
+Rarahu...</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait rentr&eacute;e seule, elle, et m'attendait
+en pleurant dans notre ch&egrave;re petite case, o&ugrave; je
+devais, dans la nuit, revenir pour la derni&egrave;re fois.</p>
+
+<p><br>
+ Nous marchions c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, Ta&iuml;maha et
+moi; nous suivions d'un pas rapide la plage oc&eacute;anienne. La
+pluie tombait, la pluie ti&egrave;de des tropiques; Ta&iuml;maha
+insouciante et silencieuse laissait tremper la longue tapa de
+mousseline blanche qui tra&icirc;nait derri&egrave;re elle sur le
+sable.</p>
+
+<p>On n'entendait dans ce calme de minuit que le bruit monotone
+de la mer, qui brisait au large sur le corail.</p>
+
+<p>Sur nos t&ecirc;tes, de grands palmiers penchaient leurs tiges
+flexibles; &agrave; l'horizon les pics de l'&icirc;le de Moorea
+se dessinaient l&eacute;g&egrave;rement au-dessus de la nappe
+bleue du Pacifique, &agrave; la lueur ind&eacute;cise et
+embrum&eacute;e de la lune.</p>
+
+<p>Je regardais Ta&iuml;maha, et je l'admirais; elle &eacute;tait
+rest&eacute;e, malgr&eacute; ses trente ans, un type accompli de
+la beaut&eacute; maorie. Ses cheveux noirs tombaient en longues
+tresses sur sa robe blanche; sa couronne de roses et de feuilles
+de pandanus lui donnait la nuit un air de reine ou de
+d&eacute;esse.</p>
+
+<p>Expr&egrave;s, j'avais fait passer cette femme devant une case
+d&eacute;j&agrave; ancienne, &agrave; moiti&eacute; enfouie sous
+la verdure et les plantes grimpantes, celle qu'elle avait
+d&ucirc; jadis habiter avec mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>-- Connais-tu cette case, Ta&iuml;maha? lui demandai-je...</p>
+
+<p>-- Oui! r&eacute;pondit-elle en s'animant pour la
+premi&egrave;re fois; oui, c'&eacute;tait celle-ci la case de
+Rou&eacute;ri!...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLI</h3>
+
+<p><br>
+ Nous nous dirigions tous deux, &agrave; cette heure
+d&eacute;j&agrave; avanc&eacute;e de la nuit, vers le district de
+Faaa, o&ugrave; Ta&iuml;maha allait me montrer son plus jeune
+fils Atario.</p>
+
+<p>Avec une condescendance l&eacute;g&egrave;rement railleuse,
+elle s'&eacute;tait pr&ecirc;t&eacute;e &agrave; cette fantaisie
+de ma part, fantaisie qu'avec ses id&eacute;es tahitiennes elle
+s'expliquait &agrave; peine.</p>
+
+<p>Dans ce pays o&ugrave; la mis&egrave;re est inconnue et le
+travail inutile, o&ugrave; chacun a sa place au soleil et
+&agrave; l'ombre, sa place dans l'eau et sa nourriture dans les
+bois, -- les enfants croissent comme les plantes, libres et sans
+culture, l&agrave; o&ugrave; le caprice de leurs parents les a
+plac&eacute;s. La famille n'a pas cette coh&eacute;sion que lui
+donne en Europe, &agrave; d&eacute;faut d'autre cause, le besoin
+de lutter pour vivre.</p>
+
+<p>Atario, l'enfant n&eacute; depuis le d&eacute;part de
+Rou&eacute;ri, habitait le district de Faaa; par suite de cet
+usage g&eacute;n&eacute;ral d'adoption, il avait
+&eacute;t&eacute; confi&eacute; aux soins de <i>fetii</i> (de
+parents) &eacute;loign&eacute;s de sa m&egrave;re...</p>
+
+<p>Et Tamaari, le fils a&icirc;n&eacute;, celui qui, disait-elle,
+avait le front et les grands yeux de Rou&eacute;ri (<i>te rae, te
+mata rahi</i>), habitait avec la vieille m&egrave;re de
+Ta&iuml;maha, dans cette &icirc;le de Moorea qui d&eacute;coupait
+l&agrave;-bas &agrave; notre horizon sa silhouette lointaine.</p>
+
+<p>A mi-chemin de Faaa, nous v&icirc;mes briller un feu dans un
+bois de cocotiers. Ta&iuml;maha me prit par la main, et m'emmena
+sous bois dans cette direction, par un sentier connu d'elle.</p>
+
+<p>Quand nous e&ucirc;mes march&eacute; quelques minutes dans
+l'obscurit&eacute;, sous la vo&ucirc;te des grandes palmes
+mouill&eacute;es de pluie, nous trouv&acirc;mes un abri de
+chaume, o&ugrave; deux vieilles femmes &eacute;taient accroupies
+devant un feu de branches. Sur quelques mots inintelligibles
+prononc&eacute;s par Ta&iuml;maha, les deux vieilles se
+dress&egrave;rent sur leurs pieds pour mieux me regarder, et
+Ta&iuml;maha elle-m&ecirc;me, approchant de mon visage un brandon
+enflamm&eacute;, se mit &agrave; m'examiner avec une
+extr&ecirc;me attention. C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois
+que nous nous voyions tous deux en pleine lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Quand elle eut termin&eacute; son examen, elle sourit
+tristement. Sans doute elle avait retrouv&eacute; en moi les
+traits d&eacute;j&agrave; connus de Rou&eacute;ri, -- les
+ressemblances des fr&egrave;res sont frappantes pour les
+&eacute;trangers, -- m&ecirc;me lorsqu'elles sont vagues et
+incompl&egrave;tes.</p>
+
+<p>Moi, j'avais admir&eacute; ses grands yeux, son beau profil
+r&eacute;gulier, et ses dents brillantes, rendues plus blanches
+encore par la nuance de cuivre de son teint...</p>
+
+<p>Nous continu&acirc;mes notre route en silence, et
+bient&ocirc;t nous aper&ccedil;&ucirc;mes les cases d'un
+district, m&ecirc;l&eacute;es aux masses noires des arbres.</p>
+
+<p>-- <i>Tera Faaa!</i> (voici Faaa), dit-elle avec un
+sourire...</p>
+
+<p>Ta&iuml;maha me conduisit &agrave; la porte d'une case en
+bourao enfouie sous des arbres-pain, des manguiers et des
+tamaris.</p>
+
+<p>Tout le monde semblait profond&eacute;ment endormi &agrave;
+l'int&eacute;rieur, et, &agrave; travers les claies de la
+muraille, elle appela doucement pour se faire ouvrir.</p>
+
+<p>Une lampe s'alluma et un vieillard au torse nu apparut sur la
+porte en nous faisant signe d'entrer.</p>
+
+<p>La case &eacute;tait grande; c'&eacute;tait une sorte de
+dortoir o&ugrave; &eacute;taient couch&eacute;s des vieillards.
+La lampe indig&egrave;ne, &agrave; l'huile de cocotier, ne jetait
+qu'un filet de lumi&egrave;re dans ce logis, et dessinait
+&agrave; peine toutes ces formes humaines sur lesquelles passait
+le vent de la mer.</p>
+
+<p>Ta&iuml;maha se dirigea vers un lit de nattes, o&ugrave; elle
+prit un enfant qu'elle m'apporta...</p>
+
+<p>-- ... Mais non! dit-elle, quand elle fut pr&egrave;s de la
+lampe, je me trompe, ce n'est pas lui!...</p>
+
+<p>Elle le recoucha sur sa couchette, et elle se mit &agrave;
+examiner d'autres lits o&ugrave; elle ne trouva point l'enfant
+qu'elle cherchait. Elle promenait au bout d'une longue tige sa
+lampe fumeuse, et n'&eacute;clairait que de vieilles femmes
+peaux-rouges immobiles et rigides, roul&eacute;es dans des
+<i>pareo</i> d'un bleu sombre &agrave; grandes raies blanches; on
+les e&ucirc;t prises pour des momies roul&eacute;es dans des
+draps mortuaires...</p>
+
+<p>Un &eacute;clair d'inqui&eacute;tude passa dans les yeux
+velout&eacute;s de Ta&iuml;maha:</p>
+
+<p>-- Vieille Huahara, dit-elle, o&ugrave; donc est mon fils
+Atario?...</p>
+
+<p>La vieille Huahara se souleva sur son coude
+d&eacute;charn&eacute;, et fixa sur nous son regard effar&eacute;
+par le r&eacute;veil:</p>
+
+<p>-- Ton fils n'est plus avec nous, Ta&iuml;maha, dit-elle; il a
+&eacute;t&eacute; adopt&eacute; par ma soeur Tiatiara-honui
+(Araign&eacute;e), qui habite &agrave; cinq cents pas d'ici, au
+bout du bois de cocotiers...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLII</h3>
+
+<p><br>
+ Nous travers&acirc;mes encore ce bois dans la nuit noire.</p>
+
+<p>A la case de Tiatiara-honui, m&ecirc;me sc&egrave;ne,
+m&ecirc;me c&eacute;r&eacute;monie de r&eacute;veil, semblable
+&agrave; une &eacute;vocation de fant&ocirc;mes.</p>
+
+<p>On &eacute;veilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit
+tombait de sommeil; il &eacute;tait nu. Je pris sa t&ecirc;te
+dans mes mains et l'approchai de la lampe que tenait la vieille
+<i>Araign&eacute;e</i>, soeur de Huahara. L'enfant,
+&eacute;bloui, fermait les yeux.</p>
+
+<p>-- Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Ta&iuml;maha qui
+&eacute;tait rest&eacute;e &agrave; la porte.</p>
+
+<p>-- C'est le fils de mon fr&egrave;re?... lui demandai-je d'une
+fa&ccedil;on qui dut la remuer jusqu'au fond du coeur.</p>
+
+<p>-- Oui, dit-elle, comprenant que la r&eacute;ponse
+&eacute;tait solennelle, oui, c'est le fils de ton fr&egrave;re
+Rou&eacute;ri!...</p>
+
+<p>La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour
+l'habiller, mais l'enfant s'&eacute;tait rendormi entre mes
+mains; je l'embrassai doucement et le recouchai sur na natte.
+Puis je fis signe &agrave; Ta&iuml;maha de me suivre, et nous
+repr&icirc;mes le chemin de Papeete.</p>
+
+<p>Tout cela s'&eacute;tait pass&eacute; comme dans un
+r&ecirc;ve. J'avais &agrave; peine pris le temps de le regarder,
+et cependant ses traits d'enfant s'&eacute;taient grav&eacute;s
+dans ma m&eacute;moire, de m&ecirc;me que, la nuit, une image
+tr&egrave;s vive, qu'on a per&ccedil;ue un instant, persiste et
+repara&icirc;t encore, apr&egrave;s qu'on a ferm&eacute; les
+yeux.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais singuli&egrave;rement troubl&eacute;, et mes
+id&eacute;es &eacute;taient boulevers&eacute;es; j'avais perdu
+toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien
+&ecirc;tre. Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver
+juste &agrave; temps pour le d&eacute;part du <i>Rendeer</i> sans
+pouvoir retourner dans ma ch&egrave;re petite case, ni m&ecirc;me
+embrasser Rarahu que peut-&ecirc;tre je ne reverrais plus...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLIII</h3>
+
+<p><br>
+ Quand nous f&ucirc;mes dehors, Ta&iuml;maha me demanda:</p>
+
+<p>-- Tu reviendras demain?</p>
+
+<p>-- Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de
+Californie.</p>
+
+<p>Un moment apr&egrave;s, elle demanda avec timidit&eacute;:</p>
+
+<p>-- Rou&eacute;ri t'avait parl&eacute; de Ta&iuml;maha?</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu Ta&iuml;maha s'animait en parlant; peu
+&agrave; peu son coeur semblait s'&eacute;veiller d'un long
+sommeil. -- Elle n'&eacute;tait plus la m&ecirc;me
+cr&eacute;ature, insouciante et silencieuse; elle me questionnait
+d'une voix &eacute;mue, sur celui qu'elle appelait
+<i>Rou&eacute;ri</i>, et m'apparaissait enfin telle que je
+l'avais d&eacute;sir&eacute;e, conservant, avec un grand amour et
+une tristesse profonde, le souvenir de mon fr&egrave;re...</p>
+
+<p>Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux
+d&eacute;tails que Rou&eacute;ri lui avait appris; elle savait
+encore jusqu'au nom d'enfant qu'on me donnait jadis dans mon
+foyer ch&eacute;ri; elle me le redit en souriant, et me rappela
+en m&ecirc;me temps une histoire oubli&eacute;e de ma petite
+enfance. Je ne puis d&eacute;crire l'effet que me produisirent ce
+nom et ces souvenirs, conserv&eacute;s dans la m&eacute;moire de
+cette femme, et r&eacute;p&eacute;t&eacute;s l&agrave; par elle,
+en langue polyn&eacute;sienne...</p>
+
+<p>Le ciel s'&eacute;tait d&eacute;gag&eacute;; nous revenions
+par une nuit magnifique, et les paysages tahitiens,
+&eacute;clair&eacute;s par la lune, au coeur de la nuit, dans le
+grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein
+d'enchantement et de myst&egrave;re.</p>
+
+<p>Je reconduisis Ta&iuml;maha jusqu'&agrave; la porte de la case
+qu'elle habitait &agrave; Papeete. -- Sa r&eacute;sidence
+habituelle &eacute;tait la case de sa vieille m&egrave;re Hapoto,
+au district de T&eacute;aroa, dans l'&icirc;le de Moorea.</p>
+
+<p>En la quittant, je lui parlai de l'&eacute;poque probable de
+mon retour, et voulus lui faire promettre de se trouver alors
+&agrave; Papeete, avec ses deux fils. -- Ta&iuml;maha promit par
+serment, mais, au nom de ses enfants, elle &eacute;tait redevenue
+sombre et bizarre; ses derni&egrave;res r&eacute;ponses
+&eacute;taient incoh&eacute;rentes ou moqueuses, son coeur
+s'&eacute;tait referm&eacute;; en lui disant adieu, je la vis
+telle que je devais la retrouver plus tard,
+incompr&eacute;hensible et sauvage...</p>
+
+<h3>XLIV</h3>
+
+<p><br>
+ Il &eacute;tait environ trois heures quand je rejoignis l'avenue
+tranquille o&ugrave; Rarahu m'attendait; on sentait
+d&eacute;j&agrave; dans l'air la fra&icirc;cheur humide du matin.
+-- Rarahu, qui &eacute;tait rest&eacute;e assise dans
+l'obscurit&eacute;, jeta ses bras autour de moi quand
+j'entrai.</p>
+
+<p>Je lui contai cette nuit &eacute;trange, en la priant de
+garder pour elle ces confidences, pour que cette histoire depuis
+longtemps oubli&eacute;e ne redevint pas la fable des femmes de
+Papeete.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait notre derni&egrave;re nuit... et les
+incertitudes du retour, et les distances &eacute;normes qui
+allaient nous s&eacute;parer, jetaient sur toutes choses un voile
+d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se
+montrait sous un jour suave et d&eacute;licieux; elle
+&eacute;tait bien la petite &eacute;pouse de Loti; elle
+&eacute;tait doucement touchante dans ses transports d'amour et
+de larmes. Tout ce que l'affection pure et d&eacute;sol&eacute;e,
+la tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite
+fille passionn&eacute;e de quinze ans, elle le disait dans sa
+langue maorie, avec des expressions sauvages et des images
+&eacute;tranges.</p>
+
+<h3>XLV</h3>
+
+<p><br>
+ Les premi&egrave;res lueurs ind&eacute;cises du jour vinrent
+m'&eacute;veiller apr&egrave;s quelques moments de sommeil.</p>
+
+<p>Dans cette confusion, dans cette angoisse inexpliqu&eacute;e,
+qui est particuli&egrave;re au r&eacute;veil, je retrouvai
+m&ecirc;l&eacute;es ces id&eacute;es: le d&eacute;part, quitter
+l'&icirc;le d&eacute;licieuse, abandonner pour toujours ma case
+sous les grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage, -- et
+puis, Ta&iuml;maha et ses fils, -- ces nouveaux personnages
+&agrave; peine entrevus la nuit, et qui venaient encore, &agrave;
+la derni&egrave;re heure, m'attacher &agrave; ce pays par des
+liens nouveaux...</p>
+
+<p>La triste lueur blanche du matin filtrait par mes
+fen&ecirc;tres ouvertes... Je contemplai un instant Rarahu
+endormie, et puis je l'&eacute;veillai en l'embrassant:</p>
+
+<p>-- ... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me
+r&eacute;veilles, et il faut partir.</p>
+
+<p>Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle
+tunique; elle mit sur sa t&ecirc;te sa couronne fan&eacute;e et
+son <i>tiar&eacute;</i> de la veille, en faisant le serment que
+jusqu'&agrave; mon retour elle n'en aurait pas d'autres.</p>
+
+<p>J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil
+d'adieu &agrave; nos arbres, &agrave; nos fouillis de plantes;
+j'arrachai une branche de mimosas, une touffe de pervenches
+roses, -- et le chat nous suivit en miaulant, comme jadis il nous
+suivait au ruisseau d'Apir&eacute;...</p>
+
+<p>Au jour naissant, ma petite &eacute;pouse sauvage et moi, en
+nous donnant la main, nous descend&icirc;mes tristement &agrave;
+la plage, pour la derni&egrave;re fois.</p>
+
+<p>L&agrave;, il y avait d&eacute;j&agrave; assistance nombreuse
+et silencieuse; toutes les filles de la reine, toutes les jeunes
+femmes de Papeete, auxquelles le <i>Rendeer</i> enlevait des amis
+ou des amants, &eacute;taient assises &agrave; terre;
+quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient
+venir.</p>
+
+<p>Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme, -- et
+le dernier canot du <i>Rendeer</i> m'emporta &agrave; bord...</p>
+
+<p><br>
+ Vers huit heures, le <i>Rendeer</i> leva l'ancre au son du
+fifre.</p>
+
+<p>Alors je vis Ta&iuml;maha, qui, elle aussi, descendait
+&agrave; la plage pour me voir partir, comme, douze ans
+auparavant, elle &eacute;tait venue, &agrave; dix-sept ans, voir
+partir Rou&eacute;ri qui ne revint plus.</p>
+
+<p>Elle aper&ccedil;ut Rarahu et s'assit pr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une belle matin&eacute;e d'Oc&eacute;anie,
+ti&egrave;de et tranquille; il n'y avait pas un souffle dans
+l'atmosph&egrave;re; cependant des nuages lourds s'amoncelaient
+tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand
+d&ocirc;me d'obscurit&eacute;, au-dessous duquel le soleil du
+matin &eacute;clairait en plein la plage d'Oc&eacute;anie, les
+cocotiers verts et les jeunes femmes en robes blanches.</p>
+
+<p>L'heure du d&eacute;part apportait son charme de tristesse
+&agrave; ce grand tableau qui allait dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLVI</h3>
+
+<p><br>
+ Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse
+confuse, la case abandonn&eacute;e de mon fr&egrave;re
+Rou&eacute;ri fut encore longtemps visible au bord de la mer, et
+mes yeux rest&egrave;rent fix&eacute;s sur ce point perdu dans
+les arbres.</p>
+
+<p>Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient
+rapidement sur Tahiti; ils s'abaiss&egrave;rent comme un rideau
+immense, sous lequel l'&icirc;le enti&egrave;re fut bient&ocirc;t
+envelopp&eacute;e. -- La pointe aigu&euml; du morne de Fataoua
+parut encore dans une d&eacute;chirure du ciel, et puis tout se
+perdit dans les &eacute;paisses masses sombres; un grand vent
+aliz&eacute; se leva sur la mer, qui devint verte et houleuse, et
+la pluie d'orage commen&ccedil;a &agrave; tomber.</p>
+
+<p><br>
+ Alors je descendis tout au fond du <i>Rendeer</i>, dans ma
+cabine obscure; je me jetai sur ma couchette de marin, en me
+couvrant du pareo bleu, d&eacute;chir&eacute; par les
+&eacute;pines des bois, que Rarahu portait autrefois pour
+v&ecirc;tement dans son district d'Apir&eacute;... Et tout le
+jour, je restai l&agrave; &eacute;tendu, &agrave; ce bruit
+monotone d'un navire qui roule et qui marche, &agrave; ce bruit
+triste des lames qui venaient l'une apr&egrave;s l'autre battre
+la muraille sourde du <i>Rendeer</i>-... Tout le jour,
+plong&eacute; dans cette sorte de m&eacute;ditation triste, qui
+n'est ni la veille ni le sommeil, et o&ugrave; venaient se
+confondre des tableaux d'Oc&eacute;anie et des souvenirs
+lointains de mon enfance.</p>
+
+<p>Dans le demi-jour verd&acirc;tre qui filtrait de la mer,
+&agrave; travers la lentille &eacute;paisse de mon sabord, se
+dessinaient les objets singuliers &eacute;pars dans ma chambre,
+-- les coiffures de chefs oc&eacute;aniens, les images
+embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grima&ccedil;antes,
+les branches de palmier, les branches de corail, les branches
+quelconques arrach&eacute;es, &agrave; la derni&egrave;re heure,
+aux arbres de notre jardin, des couronnes fl&eacute;tries et
+encore embaum&eacute;es, de Rarahu ou d'Ariit&eacute;a, -- et le
+dernier bouquet de pervenches roses, coup&eacute; &agrave; la
+porte de notre demeure.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XLVII</h3>
+
+<p><br>
+ Un peu apr&egrave;s le coucher du soleil, je devais prendre le
+quart, et je montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise
+qui me fouettait le visage, me ramen&egrave;rent aux notions
+pr&eacute;cises de la vie r&eacute;elle, au sentiment complet du
+d&eacute;part.</p>
+
+<p>Celui que je rempla&ccedil;ais pour le service de nuit,
+c'&eacute;tait John B..., mon cher fr&egrave;re John, dont
+l'affection douce et profonde &eacute;tait depuis longtemps mon
+grand recours dans les douleurs de la vie:</p>
+
+<p>-- Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me <i>rendant le
+quart</i>; elles sont l&agrave;-bas derri&egrave;re nous; et je
+n'ai pas besoin de te les nommer, tu les connais...</p>
+
+<p>Deux silhouettes lointaines, deux nuages &agrave; peine
+visibles &agrave; l'horizon: l'&icirc;le de Tahiti, et
+l'&icirc;le de Moorea...</p>
+
+<p><br>
+ John resta pr&egrave;s de moi jusqu'&agrave; une heure
+avanc&eacute;e de la soir&eacute;e; je lui contai ma
+soir&eacute;e de la veille, il savait seulement que j'avais fait
+la nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de
+triste et d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais
+depuis la veille j'avais besoin de pleurer; dans
+l'obscurit&eacute; du banc de quart, personne ne le vit que mon
+fr&egrave;re John: aupr&egrave;s de lui je pleurai l&agrave;
+comme un enfant.</p>
+
+<p>La mer &eacute;tait grosse, et le vent nous poussait rudement
+dans la nuit noire. C'&eacute;tait comme un r&eacute;veil, un
+retour au dur m&eacute;tier des marins, apr&egrave;s une
+ann&eacute;e d'un r&ecirc;ve &eacute;nervant et d&eacute;licieux,
+dans l'&icirc;le la plus voluptueuse de la terre...</p>
+
+<p><br>
+ ...Deux silhouettes lointaines, deux nuages &agrave; peine
+visibles &agrave; l'horizon: l'&icirc;le de Tahiti et l'&icirc;le
+de Moorea...</p>
+
+<p>L'&icirc;le de Tahiti, o&ugrave; Rarahu veille &agrave; cette
+heure en pleurant dans ma case d&eacute;serte, -- dans ma
+ch&egrave;re petite case que battent la pluie et le vent de la
+nuit, -- et l'&icirc;le de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui
+a "le front et les yeux de mon fr&egrave;re..."</p>
+
+<p>Cet enfant qui est le fils a&icirc;n&eacute; de la famille,
+qui ressemble &agrave; mon fr&egrave;re Georges, quelque chose
+&eacute;trange! c'est un petit sauvage, il s'appelle Taamari; le
+foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille
+m&egrave;re ne le verra jamais. Pourtant cette pens&eacute;e me
+cause une tristesse douce, presque une impression consolante. Au
+moins, tout ce qui &eacute;tait Georges n'est pas fini, n'est pas
+mort avec lui...</p>
+
+<p>Moi aussi, qui serai bient&ocirc;t peut-&ecirc;tre
+fauch&eacute; par la mort dans quelque pays lointain, jet&eacute;
+dans le n&eacute;ant ou l'&eacute;ternit&eacute;, moi aussi,
+j'aimerais revivre &agrave; Tahiti, revivre dans un enfant qui
+serait encore moi-m&ecirc;me, qui serait mon sang
+m&ecirc;l&eacute; &agrave; celui de Rarahu; je trouverais une
+joie &eacute;trange dans l'existence de ce lien supr&ecirc;me et
+myst&eacute;rieux entre elle et moi, dans l'existence d'un enfant
+maori, qui serait nous deux fondus dans une m&ecirc;me
+cr&eacute;ature...</p>
+
+<p>Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis
+attach&eacute; d'une mani&egrave;re irr&eacute;sistible et pour
+toujours; c'est maintenant surtout que j'en ai conscience. Mon
+Dieu, que j'aimais ce pays d'Oc&eacute;anie! J'ai deux patries
+maintenant, bien &eacute;loign&eacute;es l'une de l'autre, il est
+vrai; -- mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de
+quitter, et peut-&ecirc;tre y finirai-je ma vie...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>TROSI&Eacute;ME PARTIE</h2>
+
+<h3><br>
+ I</h3>
+
+<p><br>
+ Vingt jours plus tard, le <i>Rendeer</i> fit &agrave; Honolulu,
+capitale des &icirc;les Sandwich, une rel&acirc;che fort gaie qui
+dura deux mois.</p>
+
+<p>L&agrave;, c'&eacute;tait la race maorie arriv&eacute;e
+d&eacute;j&agrave; &agrave; un degr&eacute; de civilisation
+relative plus avanc&eacute; qu'&agrave; Tahiti.</p>
+
+<p>Toute une cour tr&egrave;s luxueuse; un roi l&eacute;preux et
+dor&eacute;; des f&ecirc;tes &agrave; l'europ&eacute;enne, des
+ministres et des g&eacute;n&eacute;raux empanach&eacute;s et
+l&eacute;g&egrave;rement grotesques; tout un personnel
+dr&ocirc;le, repoussoir multiple sur lequel se d&eacute;tachait
+la figure gracieuse de la reine Emma. Des dames de la suite
+tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gantes et par&eacute;es. Des jeunes
+filles du m&ecirc;me sang que Rarahu transform&eacute;es en
+<i>misses</i>; des jeunes filles qui avaient son type, son air un
+peu sauvage et ses grands cheveux, -- mais qui faisaient venir de
+France, par la voie des paquebots du Japon, leurs gants &agrave;
+plusieurs boutons et leurs toilettes parisiennes.</p>
+
+<p>Honolulu, une grande ville avec des tramways, un bizarre
+m&eacute;lange de population; des Hawa&iuml;ens tatou&eacute;s
+dans les rues, des commer&ccedil;ants am&eacute;ricains et des
+marchands chinois.</p>
+
+<p>Un beau pays, une belle nature; une belle
+v&eacute;g&eacute;tation, rappelant de loin celle de Tahiti, mais
+moins fra&icirc;che et moins puissante pourtant que celle de
+l'&icirc;le aux vall&eacute;es profondes et aux grandes
+foug&egrave;res.</p>
+
+<p>Encore la langue maorie, ou plut&ocirc;t un idiome dur, issu
+de la m&ecirc;me origine; quelques mots cependant &eacute;taient
+les m&ecirc;mes, et les indig&egrave;nes me comprenaient encore.
+Je me sentis l&agrave; moins loin de l'&icirc;le ch&eacute;rie,
+que plus tard, lorsque je fus sur la c&ocirc;te
+d'Am&eacute;rique.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p><br>
+ A San-Francisco de Californie, notre seconde rel&acirc;che,
+o&ugrave; nous arriv&acirc;mes apr&egrave;s un mois de
+travers&eacute;e, je trouvai cette premi&egrave;re lettre de
+Rarahu qui m'attendait. (Elle avait &eacute;t&eacute; remise au
+consulat d'Angleterre par un b&acirc;timent am&eacute;ricain
+charg&eacute; de nacre, qui avait quitt&eacute; Tahiti quelques
+jours apr&egrave;s notre d&eacute;part.)</p>
+
+<p>A Loti, homme porte-aiguillettes de l'amiral anglais du navire
+&agrave; vapeur <i>Rendeer</i>.</p>
+
+<p>O mon cher petit ami!<br>
+ O ma fleur parfum&eacute;e du soir! mon mal est grand dans mon
+coeur de ne plus te voir...</p>
+
+<p>O mon &eacute;toile du matin! mes yeux se fondent dans les
+pleurs de ce que tu ne reviens plus!...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi
+chr&eacute;tienne.</p>
+
+<p>Ta petite amie,</p>
+
+<p>RARAHU.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis &agrave; Rarahu par une longue lettre,
+&eacute;crite dans un tahitien correct et classique, -- qu'un
+b&acirc;timent baleinier fut charg&eacute; de lui faire parvenir,
+par l'interm&eacute;diaire de la reine Pomar&eacute;.</p>
+
+<p>Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers
+mois de l'ann&eacute;e, et la priais d'en informer Ta&iuml;maha,
+en lui rappelant les serments.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>HORS-D'OEUVRE CHINOIS</h3>
+
+<p><br>
+ Un souvenir saugrenu, qui n'a rien de commun avec ce qui
+pr&eacute;c&egrave;de, encore moins avec ce qui va suivre, -- qui
+n'a avec cette histoire qu'un simple lien chronologique, un
+rapport de dates:</p>
+
+<p><br>
+ La sc&egrave;ne se passait &agrave; minuit, -- en mai 1873, --
+dans un th&eacute;&acirc;tre du quartier chinois de San-Francisco
+de Californie.</p>
+
+<p>V&ecirc;tus de costumes de circonstance, William et moi, nous
+avions gravement pris place au parterre. Acteurs, spectateurs,
+machinistes, -- tout le monde &eacute;tait chinois,
+except&eacute; nous.</p>
+
+<p>On &eacute;tait &agrave; un moment path&eacute;tique d'un
+grand drame lyrique que nous ne comprenions point. Les dames des
+galeries cachaient derri&egrave;re leurs &eacute;ventails leurs
+tout petits yeux retrouss&eacute;s en amande, et minaudaient sous
+le coup de leur &eacute;motion comme des figurines de potiches.
+Les artistes, rev&ecirc;tus de costumes de l'&eacute;poque des
+dynasties &eacute;teintes, poussaient des hurlements surprenants,
+inimaginables, avec des voix de chats de goutti&egrave;res; --
+l'orchestre, compos&eacute; de gongs et de guitares, faisait
+entendre des sons extravagants, des accords inou&iuml;s.</p>
+
+<p>Effet de nuit. Les lumi&egrave;res &eacute;taient
+baiss&eacute;es. -- Devant nous, le public du parterre, -- un
+alignement de t&ecirc;tes ras&eacute;es, orn&eacute;es
+d'impayables queues que terminaient des tresses de soie.</p>
+
+<p>Il nous vint une id&eacute;e satanique, -- dont
+l'ex&eacute;cution rapide fut favoris&eacute;e par la disposition
+des si&egrave;ges, l'obscurit&eacute;, la tension des esprits:
+attacher les queues deux &agrave; deux, et
+d&eacute;guerpir...</p>
+
+<p>O Confucius!...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p><br>
+ ... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Am&eacute;rique
+russe... Six mois d'exp&eacute;ditions et d'aventures qui ne
+tiennent en rien &agrave; cette histoire.</p>
+
+<p>Dans ces pays, on se sentait plus pr&egrave;s de l'Europe et
+d&eacute;j&agrave; bien loin de l'Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>Tout ce pass&eacute; tahitien semblait un r&ecirc;ve, un
+r&ecirc;ve aupr&egrave;s duquel la r&eacute;alit&eacute;
+pr&eacute;sente n'int&eacute;ressait plus.</p>
+
+<p>En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe
+par l'Australie et le Japon; "l'amiral &agrave; cheveux blancs"
+voulait traverser l'oc&eacute;an Pacifique dans
+l'h&eacute;misph&egrave;re nord, en laissant &agrave;
+d'effroyables distances dans le sud<br>
+ <i>l'&icirc;le d&eacute;licieuse</i>.</p>
+
+<p>Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse
+au coeur... Rarahu avait d&ucirc; m'&eacute;crire plusieurs
+lettres, mais la vie errante que nous menions sur les c&ocirc;tes
+d'Am&eacute;rique les emp&ecirc;chait de me parvenir, et je ne
+recevais plus rien d'elle...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p><br>
+ ... Dix mois ont pass&eacute;.</p>
+
+<p>Le <i>Rendeer</i>, parti le 1er novembre de San-Francisco, se
+dirige &agrave; toute vitesse vers le sud. Il s'est engag&eacute;
+depuis deux jours dans cette zone qui s&eacute;pare les
+r&eacute;gions temp&eacute;r&eacute;es des r&eacute;gions
+chaudes, et qui s'appelle: <i>zone des calmes tropicaux.</i></p>
+
+<p>Hier, c'&eacute;tait un calme morne, avec un ciel gris qui
+rappelait encore les r&eacute;gions temp&eacute;r&eacute;es;
+l'air &eacute;tait froid, un rideau de nuages immobiles et tout
+d'une pi&egrave;ce nous voilait le soleil.</p>
+
+<p>Ce matin nous avons pass&eacute; le tropique, et la mise en
+sc&egrave;ne a brusquement chang&eacute;; c'est bien ce ciel
+&eacute;tonnamment pur, cet air vif, ti&egrave;de,
+d&eacute;licieux, de la r&eacute;gion des aliz&eacute;s, et cette
+mer si bleue, asile des poissons volants et des dorades.</p>
+
+<p>Les plans sont chang&eacute;s, nous revenons en Europe par le
+sud de l'Am&eacute;rique, le cap Horn et l'oc&eacute;an
+Atlantique; Tahiti est sur notre route dans le Pacifique, et
+l'amiral a d&eacute;cid&eacute; qu'il s'y arr&ecirc;terait en
+passant. Ce sera peu, rien qu'une rel&acirc;che de quelques
+jours, quand apr&egrave;s, tout sera fini pour jamais; mais quel
+bonheur d'arriver, surtout apr&egrave;s avoir craint de ne pas
+revenir!...</p>
+
+<p>... J'&eacute;tais accoud&eacute; sur les bastingages,
+regardant la mer. Le vieux docteur du <i>Rendeer</i> s'approcha
+de moi, en me frappant doucement sur l'&eacute;paule:</p>
+
+<p>-- Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien &agrave; quoi vous
+r&ecirc;vez: nous y serons bient&ocirc;t, dans votre &icirc;le,
+et m&ecirc;me nous allons si vite que ce sont, je pense, vos
+amies tahitiennes qui nous tirent &agrave; elles...!</p>
+
+<p>-- Il est incontestable, docteur, r&eacute;pondis-je, que si
+elles s'y mettaient toutes...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p><br>
+ 26 novembre 1873.</p>
+
+<p><br>
+ En mer. -- Nous avons pass&eacute; hier par un grand vent au
+milieu des &icirc;les Pomotous.</p>
+
+<p>La brise tropicale souffle avec force, le ciel est
+nuageux.</p>
+
+<p>A midi, la terre (Tahiti) par b&acirc;bord devant.</p>
+
+<p>C'est John qui l'a vue le premier; une forme ind&eacute;cise
+au milieu des nuages: la pointe de Faaa.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent
+par tribord, au-dessus d'une panne transparente.</p>
+
+<p>Les poissons volants se l&egrave;vent par centaines.</p>
+
+<p><i>L'&icirc;le d&eacute;licieuse</i> est l&agrave; tout
+pr&egrave;s... Impression singuli&egrave;re, qui ne peut se
+traduire...</p>
+
+<p>Cependant la brise apporte d&eacute;j&agrave; les parfums
+tahitiens, des bouff&eacute;es d'orangers et de gard&eacute;nias
+en fleurs.</p>
+
+<p>Une masse &eacute;norme de nuages p&egrave;se sur toute
+l'&icirc;le. On commence &agrave; distinguer sous ce rideau
+sombre la verdure et les cocotiers. Les montagnes d&eacute;filent
+rapidement: Papenoo, le grand morne de Mah&eacute;na, Fataoua, et
+puis la pointe V&eacute;nus, Fare-Ute, et la baie de Papeete.</p>
+
+<p>J'avais peur d'une d&eacute;sillusion, mais l'aspect de
+Papeete est enchanteur. Toute cette verdure dor&eacute;e fait de
+loin un effet magique au soleil du soir.</p>
+
+<p>Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage: personne
+sur la plage, &agrave; nous regarder arriver. Quand je mets pied
+&agrave; terre il fait nuit...</p>
+
+<p>On est comme enivr&eacute; de ce parfum tahitien qui se
+condense le soir sous le feuillage &eacute;pais... Cette ombre
+est enchanteresse. C'est un bonheur &eacute;trange de se
+retrouver dans ce pays...</p>
+
+<p>... Je prends l'avenue qui m&egrave;ne au palais. Ce soir elle
+est d&eacute;serte. Les bouaros l'ont jonch&eacute;e de leurs
+grandes fleurs jaune p&acirc;le et de leurs feuilles mortes. Il
+fait sous ces arbres une obscurit&eacute; profonde. Une tristesse
+inqui&egrave;te, sans cause connue, me p&eacute;n&egrave;tre peu
+&agrave; peu au milieu de ce silence inattendu; on dirait que ce
+pays est mort...</p>
+
+<p>J'approche de l'habitation de Pomar&eacute;... Les filles de
+la reine sont l&agrave;, assises et silencieuses. Quel caprice
+bizarre a retenu l&agrave; ces cr&eacute;atures indolentes, qui
+en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant de nous...
+Cependant elles se sont par&eacute;es; elles ont mis de longues
+tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles
+attendent.</p>
+
+<p>Une jeune femme qui se tient debout &agrave; l'&eacute;cart,
+une forme plus svelte que les autres, attire mon regard, et
+instinctivement je me dirige vers elle.</p>
+
+<p>-- <i>Aue! Loti!</i>... dit-elle en me serrant de toutes ses
+forces dans ses bras...</p>
+
+<p>Et je rencontre dans l'obscurit&eacute; les joues douces et
+les l&egrave;vres fra&icirc;ches de Rarahu...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p><br>
+ Rarahu et moi, nous pass&acirc;mes la soir&eacute;e &agrave;
+errer sans but dans les avenues de Papeete ou dans les jardins de
+la reine; tant&ocirc;t nous marchions au hasard dans les
+all&eacute;es qui se pr&eacute;sentaient &agrave; nous;
+tant&ocirc;t nous nous &eacute;tendions sur l'herbe odorante,
+dans les fouillis &eacute;pais des plantes... Il est de ces
+heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite toute
+une vie; -- ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles
+la nature d'Oc&eacute;anie jetait son charme
+ind&eacute;finissable, et son &eacute;trange prestige.</p>
+
+<p><br>
+ Et pourtant nous &eacute;tions tristes, tous deux, au milieu de
+ce bonheur de nous revoir; tous deux nous sentions que
+c'&eacute;tait la fin, que bient&ocirc;t nos destin&eacute;es
+seraient s&eacute;par&eacute;es pour jamais...</p>
+
+<p>Rarahu avait chang&eacute;; dans l'obscurit&eacute;, je la
+sentais plus fr&ecirc;le, et la petite toux si redout&eacute;e
+sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au jour, je vis sa
+figure plus p&acirc;le et plus accentu&eacute;e; elle avait
+pr&egrave;s de seize ans; elle &eacute;tait toujours adorablement
+jeune et enfant; seulement elle avait pris plus que jamais ce
+quelque chose qu'en Europe on est convenu d'appeler
+<i>distinction</i>, elle avait dans sa petite physionomie sauvage
+une distinction fine et supr&ecirc;me. Il semblait que son visage
+e&ucirc;t pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont
+mourir...</p>
+
+<p>Par une fantaisie bien inattendue, elle s'&eacute;tait fait
+admettre au nombre des suivantes du palais; elle avait
+pr&eacute;cis&eacute;ment demand&eacute; d'&ecirc;tre au service
+d'Ariit&eacute;a, &agrave; laquelle elle appartenait en ce
+moment, et qui s'&eacute;tait prise &agrave; beaucoup l'aimer.
+Dans ce milieu, elle avait puis&eacute; certaines notions de la
+vie des femmes europ&eacute;ennes; elle avait appris, surtout
+&agrave; mon intention, l'anglais qu'elle commen&ccedil;ait
+presque &agrave; savoir; elle le parlait avec un petit accent
+singulier, enfantin et na&iuml;f; sa voix semblait plus douce
+encore dans ces mots inusit&eacute;s, dont elle ne pouvait pas
+prononcer les syllabes dures.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bizarre d'entendre ces phrases de la langue
+anglaise sortir de la bouche de Rarahu; je l'&eacute;coutais avec
+&eacute;tonnement, il semblait que ce f&ucirc;t une autre
+femme...</p>
+
+<p>Nous pass&acirc;mes tous deux, en nous donnant la main comme
+autrefois, dans la grande rue qui jadis &eacute;tait pleine de
+mouvement et d'animation.</p>
+
+<p>Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes
+&eacute;tal&eacute;es sous les v&eacute;randas. L&agrave;
+m&ecirc;me tout &eacute;tait d&eacute;sert. Je ne sais quel vent
+de tristesse, depuis notre d&eacute;part, avait souffl&eacute;
+sur Tahiti...</p>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;tait jour de r&eacute;ception chez le gouverneur
+fran&ccedil;ais; nous nous approch&acirc;mes de sa demeure. Par
+les fen&ecirc;tres ouvertes, on plongeait dans les salons
+&eacute;clair&eacute;s; il y avait l&agrave; tous mes camarades
+du <i>Rendeer</i>, et toutes les femmes de la cour; la reine
+Pomar&eacute;, la reine Mo&eacute;, et la princesse
+Ariit&eacute;a. On se demanda plus d'une fois sans doute:
+"O&ugrave; donc est Harry Grant?..." Et Ariit&eacute;a put
+r&eacute;pondre avec son sourire tranquille:</p>
+
+<p>-- Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma
+suivante pour rire, et qui l'attendait depuis le coucher du
+soleil devant le jardin de la reine.</p>
+
+<p>Le fait est que Loti &eacute;tait avec Rarahu, et que pour
+l'instant le reste n'existait plus pour lui...</p>
+
+<p><br>
+ Une petite cr&eacute;ature qu'on tenait sur les genoux dans le
+coin le plus tranquille du salon, m'avait seule aper&ccedil;u et
+reconnu; sa voix d'enfant, d&eacute;j&agrave; bien affaiblie et
+presque mourante, cria:</p>
+
+<p>-- <i>Ia ora na, Loti!</i> (Je te salue, Loti!)</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la petite princesse Pomar&eacute; V, la fille
+ador&eacute;e de la vieille reine.</p>
+
+<p>J'embrassai par la fen&ecirc;tre sa petite main qu'elle me
+tendait, et l'incident passa inaper&ccedil;u du public...</p>
+
+<p>Nous continu&acirc;mes &agrave; errer tous deux; nous n'avions
+plus de g&icirc;te o&ugrave; nous retirer ensemble; Rarahu
+&eacute;tait influenc&eacute;e comme moi par la tristesse des
+choses, le silence et la nuit.</p>
+
+<p>A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service
+aupr&egrave;s de la reine et d'Ariit&eacute;a. Nous
+ouvr&icirc;mes sans bruit la barri&egrave;re du jardin et nous
+avan&ccedil;&acirc;mes avec pr&eacute;caution pour examiner les
+lieux. C'est qu'il fallait &eacute;viter les regards du vieil
+Ariifait&eacute;, le mari de la reine, qui r&ocirc;de souvent le
+soir sous les v&eacute;randas de ses domaines.</p>
+
+<p>Le palais s'&eacute;levait isol&eacute;, au fond du vaste
+enclos; sa masse blanche se dessinait clairement &agrave; la
+faible clart&eacute; des &eacute;toiles; on n'entendait nulle
+part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de
+Pomar&eacute; prenait ce m&ecirc;me aspect qu'il avait autrefois,
+quand je le voyais dans mes r&ecirc;ves d'enfance. Tout
+&eacute;tait endormi &agrave; l'entour; Rarahu, rassur&eacute;e,
+monta par le grand perron, en me disant adieu.</p>
+
+<p>Je descendis &agrave; la plage, prendre mon canot pour rentrer
+&agrave; bord; tout ce pays me semblait ce soir-l&agrave; d'une
+tristesse d&eacute;sol&eacute;e.</p>
+
+<p>Pourtant c'&eacute;tait une belle nuit tahitienne, et les
+&eacute;toiles australes resplendissaient...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p><br>
+ Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariit&eacute;a qui ne
+s'y opposa point.</p>
+
+<p>Notre case sous les grands cocotiers, qui &eacute;tait
+rest&eacute;e d&eacute;serte en mon absence, se rouvrit pour
+nous. Le jardin &eacute;tait plus fouillis que jamais, et tout
+envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches
+roses avaient pouss&eacute; et fleuri jusque dans notre
+chambre... Nous repr&icirc;mes possession du logis
+abandonn&eacute; avec une joie triste. Rarahu y rapporta son
+vieux chat fid&egrave;le, qui &eacute;tait demeur&eacute; son
+meilleur ami et qui s'y retrouva en pays connu.<br>
+ ... Et tout fut encore comme aux anciens jours...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p><br>
+ Les oiseaux command&eacute;s par la petite princesse m'avaient
+donn&eacute; la plus grande peine en route, la plus grande peine
+que des oiseaux puissent donner. -- Une vingtaine survivaient,
+sur trente qu'ils avaient &eacute;t&eacute; d'abord, encore se
+trouvaient-ils tr&egrave;s fatigu&eacute;s de leur
+travers&eacute;e, -- une vingtaine de petits &ecirc;tres
+d&eacute;peign&eacute;s, gluants, piteux, qui avaient
+&eacute;t&eacute; autrefois des pinsons, des linottes et des
+chardonnerets. -- Cependant ils furent agr&eacute;&eacute;s par
+l'enfant malade, dont les grands yeux noirs
+s'&eacute;clair&egrave;rent &agrave; leur vue d'une joie
+tr&egrave;s vive.</p>
+
+<p>-- <i>Mea maitai!</i> (C'est bien, dit-elle, c'est bien,
+Loti!)</p>
+
+<p>Les oiseaux avaient conserv&eacute; un de leurs plus grands
+charmes; -- d&eacute;plum&eacute;s, souffreteux, ils chantaient
+tout de m&ecirc;me, -- et la petite reine les &eacute;coutait
+avec ravissement.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Papeete, 28 novembre 1873.</p>
+
+<p><br>
+ A sept heures du matin, -- heure d&eacute;licieuse entre toutes
+dans les pays du soleil, -- j'attendais, dans le jardin de la
+reine, Ta&iuml;maha, &agrave; qui j'avais fait donner
+rendez-vous.</p>
+
+<p>De l'avis m&ecirc;me de Rarahu, Ta&iuml;maha &eacute;tait une
+incompr&eacute;hensible cr&eacute;ature qu'elle avait &agrave;
+peine pu voir depuis mon d&eacute;part et qui ne lui avait jamais
+donn&eacute; que des r&eacute;ponses vagues ou
+incoh&eacute;rentes au sujet des enfants de Rou&eacute;ri.</p>
+
+<p>A l'heure dite, Ta&iuml;maha parut en souriant, et vint
+s'asseoir pr&egrave;s de moi. Pour la premi&egrave;re fois je
+voyais en plein jour cette femme qui, l'ann&eacute;e
+pr&eacute;c&eacute;dente, m'&eacute;tait apparue d'une
+mani&egrave;re &agrave; moiti&eacute; fantastique, la nuit, et
+&agrave; l'instant du d&eacute;part.</p>
+
+<p>-- Me voici, Loti, dit-elle, -- en allant au-devant de mes
+premi&egrave;res questions, -- mais mon fils Taamari n'est pas
+avec moi; deux fois j'avais charg&eacute; le chef de son district
+de l'amener ici; mais il a peur de la mer, et il a refus&eacute;
+de venir. Atario, lui, n'est plus &agrave; Tahiti; la vieille
+Huahara l'a fait partir pour l'&icirc;le de Raiat&eacute;a,
+o&ugrave; une de ses soeurs d&eacute;sirait un fils.</p>
+
+<p>Je me heurtais encore contre l'impossible, -- contre l'inertie
+et les inexplicables bizarreries du caract&egrave;re maori.</p>
+
+<p>Ta&iuml;maha souriait. -- Je sentais qu'aucun reproche, aucune
+supplication ne la toucheraient plus. Je savais que ni
+pri&egrave;res, ni menaces, ni intervention de la reine ne
+pourraient obtenir que dans des d&eacute;lais si courts on me
+f&icirc;t venir de si loin cet enfant que je voulais
+conna&icirc;tre. Et je ne pouvais prendre mon parti de
+m'&eacute;loigner pour toujours sans l'avoir vu.</p>
+
+<p>-- Ta&iuml;maha, dis-je apr&egrave;s un moment de
+r&eacute;flexion silencieuse, nous allons partir ensemble pour
+l'&icirc;le de Moorea. Tu ne peux pas refuser au fr&egrave;re de
+Rou&eacute;ri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille
+m&egrave;re, pour lui montrer ton fils.</p>
+
+<p>Et pourtant j'&eacute;tais bien avare de ces quelques jours
+derniers pass&eacute;s &agrave; Papeete, bien jaloux de ces
+derni&egrave;res heures d'amour et d'&eacute;trange
+bonheur...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p><br>
+ Papeete, 29 novembre.</p>
+
+<p>Encore le chant rapide, et le bruit et la
+fr&eacute;n&eacute;sie de la <i>upa-upa</i>; encore la foule des
+Tahitiennes devant le palais de Pomar&eacute;; une
+derni&egrave;re grande f&ecirc;te au clair des &eacute;toiles
+comme autrefois.</p>
+
+<p>Assis sous la v&eacute;randa de la reine, je tenais dans ma
+main la main amaigrie de Rarahu, qui portait dans ses cheveux une
+profusion inusit&eacute;e de fleurs et de feuillage. Pr&egrave;s
+de nous &eacute;tait assise Ta&iuml;maha, qui nous contait sa vie
+d'autrefois, sa vie avec Rou&eacute;ri. Elle avait ses heures de
+souvenir et de douce sensibilit&eacute;; elle avait vers&eacute;
+des larmes vraies, en reconnaissant certain pareo bleu, -- pauvre
+relique du pass&eacute; que mon fr&egrave;re avait jadis
+rapport&eacute;e au foyer, et que moi j'avais trouv&eacute;
+plaisir &agrave; ramener en Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>Notre voyage &agrave; Moorea &eacute;tait d&eacute;cid&eacute;
+en principe; il n'y avait plus que les difficult&eacute;s
+mat&eacute;rielles qui en retardaient l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p><br>
+ 1er d&eacute;cembre 1873.</p>
+
+<p>Le d&eacute;part pour Moorea s'organisa de grand matin sur la
+plage.</p>
+
+<p>Le chef Tatari, qui rejoignait son &icirc;le, donnait passage
+&agrave; Ta&iuml;maha et &agrave; moi sur la recommandation de la
+reine. -- Il emmenait aussi deux jeunes hommes de son district,
+et deux petites filles qui tenaient des chats en laisse. Ce fut
+en face m&ecirc;me de la case abandonn&eacute;e de Rou&eacute;ri
+que nous v&icirc;nmes nous embarquer; le hasard avait
+amen&eacute; ce rapprochement.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas sans grand'peine que ce voyage avait pu
+s'arranger, l'amiral ne comprenait point quelle nouvelle
+fantaisie me prenait d'aller courir dans cette &icirc;le de
+Moorea, et, en raison du peu de temps que le <i>Rendeer</i>
+devait passer &agrave; Papeete, il m'avait pendant deux jours
+refus&eacute; l'autorisation de partir. De plus, les vents
+r&eacute;gnants rendaient les communications difficiles entre les
+deux pays, et la date de mon retour &agrave; Tahiti restait
+probl&eacute;matique.</p>
+
+<p><br>
+ On mettait &agrave; l'eau la baleini&egrave;re de Tatari; les
+passagers apportaient leur l&eacute;ger bagage et prenaient
+ga&icirc;ment cong&eacute; de leurs amis; nous allions
+partir.</p>
+
+<p>A la derni&egrave;re minute, Ta&iuml;maha, changeant
+brusquement d'id&eacute;e, refusa de me suivre; elle alla
+s'appuyer contre la case de Rou&eacute;ri, et, cachant sa
+t&ecirc;te dans ses mains, elle se mit &agrave; pleurer.</p>
+
+<p>Ni mes pri&egrave;res, ni les conseils de Tatari ne purent
+rien contre la d&eacute;cision inattendue de cette femme, et
+force nous fut de nous &eacute;loigner sans elle.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p><br>
+ La travers&eacute;e dura pr&egrave;s de quatre heures; au large,
+le vent &eacute;tait fort et la mer grosse, la baleini&egrave;re
+se remplit d'eau.</p>
+
+<p>Les deux chats passagers, fatigu&eacute;s de crier,
+s'&eacute;taient couch&eacute;s tout mouill&eacute;s
+aupr&egrave;s des deux petites filles, qui ne donnaient plus
+signe de vie.</p>
+
+<p>Tout tremp&eacute;s, nous abord&acirc;mes loin du point que
+nous voulions atteindre, dans une baie voisine du district de
+Papetoa&iuml;, -- pays sauvage et enchanteur, o&ugrave; nous
+tir&acirc;mes la baleini&egrave;re au sec sur le corail.</p>
+
+<p><br>
+ Il y avait tr&egrave;s loin, de ce lieu au district de Mataveri
+qu'habitaient les parents de Ta&iuml;maha et le fils de mon
+fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Le chef Tau&iuml;ro me donna pour guide son fils Tatari, et
+nous part&icirc;mes tous deux par un sentier &agrave; peine
+visible, sous une vo&ucirc;te admirable de palmiers et de
+pandanus.</p>
+
+<p><br>
+ De loin en loin nous traversions des villages b&acirc;tis sous
+bois, o&ugrave; les indig&egrave;nes assis &agrave; l'ombre,
+immobiles et r&ecirc;veurs comme toujours, nous regardaient
+passer. -- Des jeunes filles se d&eacute;tachaient des groupes,
+et venaient en riant nous offrir des cocos ouverts et de l'eau
+fra&icirc;che.</p>
+
+<p>A mi-chemin, nous f&icirc;mes halte chez le vieux chef
+Ta&iuml;rapa, du district de T&eacute;harosa. C'&eacute;tait un
+grave vieillard &agrave; cheveux blancs, qui vint au-devant de
+nous appuy&eacute; sur l'&eacute;paule d'une petite fille
+d&eacute;licieusement jolie.</p>
+
+<p>Jadis il avait vu l'Europe et la cour du roi Louis-Philippe.
+Il nous conta ses impressions d'alors et ses &eacute;tonnements;
+on e&ucirc;t cru entendre le vieux Chactas contant aux Natchez sa
+visite au Roi-Soleil.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p><br>
+ Vers trois heures de l'apr&egrave;s-midi, je fis mes adieux au
+chef Ta&iuml;rapa, et continuai ma route.</p>
+
+<p>Nous march&acirc;mes encore une heure environ, dans des
+sentiers sablonneux, sur des terrains que Tatari me dit
+appartenir &agrave; la reine Pomar&eacute;.</p>
+
+<p>Puis nous arriv&acirc;mes &agrave; une baie admirable,
+o&ugrave; des milliers de cocotiers balan&ccedil;aient leur
+t&ecirc;te au vent de la mer.</p>
+
+<p>On se sentait sous ces grands arbres aussi
+&eacute;cras&eacute;s, aussi infime, qu'un insecte microscopique
+circulant sous de grands roseaux. -- Toutes ces hautes tiges
+gr&ecirc;les &eacute;taient, comme le sol, d'une monotone couleur
+de cendre; et, de loin en loin, un pandanus ou un laurier-rose
+charg&eacute; de fleurs jetait une nuance &eacute;clatante sous
+cette immense colonnade grise. -- La terre nue &eacute;tait
+sem&eacute;e de d&eacute;bris de madr&eacute;pores, de palmes
+dess&eacute;ch&eacute;es, de feuilles mortes. -- La mer, d'un
+bleu fonc&eacute;, d&eacute;ferlait sur une plage de coraux
+bris&eacute;s d'une blancheur de neige; &agrave; l'horizon
+apparaissait Tahiti, &agrave; demi perdu dans la vapeur,
+baign&eacute; dans la grande lumi&egrave;re tropicale.</p>
+
+<p>Le vent sifflait tristement l&agrave;-dessous, comme parmi des
+tuyaux d'orgues gigantesques; ma t&ecirc;te s'emplissait de
+pens&eacute;es sombres, d'impressions &eacute;tranges, -- et ces
+souvenirs de mon fr&egrave;re, que j'&eacute;tais venu l&agrave;
+invoquer, revivaient comme ceux de mon enfance, &agrave; travers
+la nuit du pass&eacute;...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p><br>
+ -- Voici, dit Tatari, les personnes de la famille de
+Ta&iuml;maha; l'enfant que tu cherches doit &ecirc;tre l&agrave;,
+ainsi que sa vieille grand'm&egrave;re Hapoto.</p>
+
+<p>Nous apercevions en effet devant nous un groupe
+d'indig&egrave;nes assis &agrave; l'ombre; c'&eacute;taient des
+enfants et des femmes dont les silhouettes obscures se
+profilaient sur la mer &eacute;tincelante.</p>
+
+<p>Mon coeur battait fort en approchant d'eux, &agrave; la
+pens&eacute;e que j'allais voir cet enfant inconnu,
+d&eacute;j&agrave; aim&eacute;, - pauvre petit sauvage,
+li&eacute; &agrave; moi-m&ecirc;me par les puissants liens du
+sang.</p>
+
+<p>-- Celui-ci est Loti, le fr&egrave;re de Rou&eacute;ri, --
+celle-ci est Hapoto, la m&egrave;re de Ta&iuml;maha, dit Tatari
+en me montrant une vieille femme qui me tendit sa main
+tatou&eacute;e.</p>
+
+<p>-- Et voici Taamari, continua-t-il, en d&eacute;signant un
+enfant qui &eacute;tait assis &agrave; mes pieds.</p>
+
+<p>J'avais pris dans mes bras avec amour cet enfant de mon
+fr&egrave;re; -- je le regardais, cherchant &agrave;
+reconna&icirc;tre en lui les traits d&eacute;j&agrave; lointains
+de Rou&eacute;ri. C'&eacute;tait un d&eacute;licieux enfant, mais
+je retrouvais dans sa figure ronde les traits seuls de sa
+m&egrave;re, le regard noir et velout&eacute; de
+Ta&iuml;maha.</p>
+
+<p>Il me semblait bien jeune aussi: dans ce pays, o&ugrave; les
+hommes et les plantes poussent si vite, j'attendais un grand
+gar&ccedil;on de treize ans, au regard profond comme celui de
+Georges, et pour la premi&egrave;re fois un doute
+am&egrave;rement triste me traversa l'esprit...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<p><br>
+ V&eacute;rifier l'&eacute;poque de la naissance de Taamari
+&eacute;tait chose difficile, -- et j'interrogeai inutilement les
+femmes. L&agrave;-bas o&ugrave; les saisons passent
+inaper&ccedil;ues, dans un &eacute;ternel &eacute;t&eacute;, la
+notion des dates est incompl&egrave;te, -- et les ann&eacute;es
+se comptent &agrave; peine.</p>
+
+<p><br>
+ -- Cependant, dit Hapoto, on avait remis au chef des
+&eacute;crits qui &eacute;taient comme les actes de naissance de
+tous les enfants de la famille, -- et ces papiers &eacute;taient
+conserv&eacute;s dans le <i>farehau</i> du district.</p>
+
+<p>Une jeune fille, &agrave; ma pri&egrave;re, partit pour les
+chercher, au village de Tehapeu, en demandant deux heures pour
+aller et revenir.</p>
+
+<p><br>
+ Ce site o&ugrave; nous &eacute;tions avait quelque chose de
+magnifique et de terrible; rien dans les pays d'Europe ne peut
+faire concevoir l'id&eacute;e de ces paysages de la
+Polyn&eacute;sie; ces splendeurs et cette tristesse ont
+&eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute;es pour d'autres imaginations
+que les n&ocirc;tres.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re nous, les grands pics
+s'&eacute;lan&ccedil;aient dans le ciel clair et profond. Dans
+toute l'&eacute;tendue de cette baie, d&eacute;ploy&eacute;e en
+cercle immense, les cocotiers s'agitaient sur leurs grandes
+tiges; la puissante lumi&egrave;re tropicale &eacute;tincelait
+partout. -- Le vent du large soufflait avec violence, les
+feuilles mortes voltigeaient en tourbillons; la mer et le corail
+faisaient grand bruit...</p>
+
+<p><br>
+ J'examinai ces gens qui m'entouraient; ils me semblaient
+diff&eacute;rents de ceux de Tahiti; leurs figures graves avaient
+une expression plus sauvage.</p>
+
+<p>L'esprit s'endort avec l'habitude des voyages; on se fait
+&agrave; tout, -- aux sites exotiques les plus singuliers, comme
+aux visages les plus extra-ordinaires. A certaines heures
+pourtant, quand l'esprit s'&eacute;veille et se retrouve
+lui-m&ecirc;me, on est frapp&eacute; tout &agrave; coup de
+l'&eacute;tranget&eacute; de ce qui vous entoure.</p>
+
+<p>Je regardais ces indig&egrave;nes comme des inconnus, --
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; pour la premi&egrave;re fois des
+diff&eacute;rences radicales de nos races, de nos id&eacute;es et
+de nos impressions; bien que je fusse v&ecirc;tu comme eux, et
+que je comprisse leur langage, j'&eacute;tais isol&eacute; au
+milieu d'eux tous, autant que dans l'&icirc;le du monde la plus
+d&eacute;serte.</p>
+
+<p>Je sentais lourdement l'effroyable distance qui me
+s&eacute;parait de ce petit coin de la terre qui est le mien,
+l'immensit&eacute; de la mer, et ma profonde solitude...</p>
+
+<p>Je regardai Taamari et l'appelai pr&egrave;s de moi: il appuya
+famili&egrave;rement sur mes genoux sa petite t&ecirc;te brune.
+Et je pensai &agrave; mon fr&egrave;re Georges qui dormait
+&agrave; cette heure, du sommeil &eacute;ternel, couch&eacute;
+dans les profondeurs de la mer, l&agrave;-bas, sur la c&ocirc;te
+lointaine du Bengale. -- Cet enfant &eacute;tait son fils, et une
+famille issue de notre sang se perp&eacute;tuerait dans ces
+&icirc;les perdues...</p>
+
+<p>-- Loti, dit en se levant la vieille Hapoto, viens te reposer
+dans ma case, qui est &agrave; cinq cents pas d'ici sur l'autre
+plage. Tu y trouveras de quoi manger et dormir; tu y verras mon
+fils T&eacute;haro, et vous conviendrez ensemble des moyens de
+retourner &agrave; Tahiti, avec cet enfant que tu veux
+emmener.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<p><br>
+ La case de la vieille Hapoto &eacute;tait &agrave; quelques pas
+de la mer; c'&eacute;tait la classique case maorie, avec les
+vieux pav&eacute;s de galets noirs, la muraille &agrave; jours,
+et le toit de pandanus, repaire des scorpions et des cents-pieds.
+-- Des pi&egrave;ces de bois massives soutenaient de grands lits
+d'une forme antique, dont les rideaux &eacute;taient faits de
+l'&eacute;corce distendue et assouplie du m&ucirc;rier &agrave;
+papier. -- Une table grossi&egrave;re composait, avec ces lits
+primitifs, tout l'ameublement du logis; mais sur cette table
+&eacute;tait pos&eacute;e une Bible tahitienne, qui venait
+rappeler au visiteur que la religion du Christ &eacute;tait en
+honneur dans cette chaumi&egrave;re perdue.</p>
+
+<p><br>
+ T&eacute;haro, le fr&egrave;re de Ta&iuml;maha, &eacute;tait un
+homme de vingt-cinq ans, &agrave; la figure intelligente et
+douce; il avait conserv&eacute; de mon fr&egrave;re un souvenir
+m&ecirc;l&eacute; de respect et d'affection, et me re&ccedil;ut
+avec joie.</p>
+
+<p>Il avait &agrave; sa disposition la baleini&egrave;re du chef
+du district, et nous conv&icirc;nmes de repartir pour Tahiti
+d&egrave;s que le vent et l'&eacute;tat de la mer nous le
+permettraient.</p>
+
+<p>J'avais dit que j'&eacute;tais habitu&eacute; &agrave; la
+nourriture indig&egrave;ne, et que je me contenterais comme le
+reste de la famille des fruits de l'arbre-&agrave;-pain. Mais la
+vieille Hapoto avait ordonn&eacute; de grands pr&eacute;paratifs
+pour mon repas du soir, qui devait &ecirc;tre un festin. On
+poursuivit plusieurs poules pour les &eacute;trangler, et on
+alluma sur l'herbe un grand feu, destin&eacute; &agrave; cuire
+pour moi le <i>feii</i> et les fruits de
+l'arbre-&agrave;-pain.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p><br>
+ Cependant le temps s'&eacute;coulait lentement. Il fallait plus
+d'une heure encore avant que la jeune fille qui &eacute;tait
+all&eacute;e chercher les actes de naissance des enfants de
+Ta&iuml;maha p&ucirc;t revenir.</p>
+
+<p>En l'attendant, je fis au bord de la mer, avec mes nouveaux
+amis, une promenade qui m'a laiss&eacute; un souvenir fantastique
+comme celui d'un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Depuis cet endroit jusqu'au district d'Afareahitu vers lequel
+nous nous dirigions, le pays n'est plus qu'une &eacute;troite
+bande de terrain, longue et sinueuse, resserr&eacute;e entre la
+mer et les mornes &agrave; pic, -- au flanc desquels sont
+accroch&eacute;es d'imp&eacute;n&eacute;trables for&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Autour de moi, tout semblait de plus en plus s'assombrir. Le
+soir, l'isolement, la tristesse inqui&egrave;te qui me
+p&eacute;n&eacute;trait, pr&ecirc;taient &agrave; ces paysages
+quelque chose de d&eacute;sol&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient toujours des cocotiers, des lauriers-roses en
+fleurs et des pandanus, tout cela &eacute;tonnamment haut et
+fr&ecirc;le, et courb&eacute; par le vent. Les longues tiges des
+palmiers, pench&eacute;es en tous sens, portaient
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; des touffes de lichen qui pendaient
+comme des chevelures grises. -- Et puis, sous nos pieds, toujours
+cette m&ecirc;me terre nue et cendr&eacute;e, cribl&eacute;e de
+trous de crabes.</p>
+
+<p>Le sentier que nous suivions semblait abandonn&eacute;: les
+crabes bleus avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec
+ce bruit particulier qu'ils font le soir. -- La montagne
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; pleine d'ombres.</p>
+
+<p>Le grand T&eacute;haro marchait pr&egrave;s de moi,
+r&ecirc;veur et silencieux comme un Maori, et je tenais par la
+main l'enfant de mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>De temps &agrave; autre, la voix douce de Taamari
+s'&eacute;levait au milieu de tous les grands bruits monotones de
+la nature; ses questions d'enfant &eacute;taient
+incoh&eacute;rentes et singuli&egrave;res. -- J'entendais
+cependant sans difficult&eacute; le langage de ce petit
+&ecirc;tre, que bien des gens qui parlent &agrave; Tahiti le
+<i>dialecte de la plage</i> n'eussent pas compris; il parlait la
+vieille langue maorie &agrave; peu pr&egrave;s pure.</p>
+
+<p><br>
+ Nous v&icirc;mes poindre sur la mer une pirogue voil&eacute;e,
+qui revenait imprudemment de Tahiti; elle entra bient&ocirc;t
+dans les bassins int&eacute;rieurs du r&eacute;cif, presque
+couch&eacute;e sous ce grand vent aliz&eacute;.</p>
+
+<p>Il en sortit quelques indig&egrave;nes, deux jeunes filles qui
+se mirent &agrave; courir toutes mouill&eacute;es, jetant au vent
+triste la note inattendue de leurs &eacute;clats de rire.</p>
+
+<p>Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui
+s'arr&ecirc;ta pour caresser le petit Taamari, et tira de son sac
+des g&acirc;teaux qu'il lui donna.</p>
+
+<p>Cette pr&eacute;venance de ce vieux pour cet enfant, et son
+regard, me donn&egrave;rent une id&eacute;e horrible...</p>
+
+<p>Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos
+t&ecirc;tes, secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs
+scorpions. -- Il passait des rafales qui courbaient ces grands
+arbres comme un champ de roseaux; les feuilles mortes
+voltigeaient follement sur la terre nue...</p>
+
+<p>Je fis cette r&eacute;flexion naturelle, qu'il faudrait sans
+doute rester plusieurs jours dans cette &icirc;le avant qu'il
+f&ucirc;t possible &agrave; une pirogue de prendre la mer; cela
+arrive fr&eacute;quemment entre Tahiti et Moorea. -- Le
+d&eacute;part du <i>Rendeer</i> &eacute;tait fix&eacute; aux
+premiers jours de la semaine suivante; mon absence ne le
+retarderait pas d'une heure, -- et les derniers moments que
+j'aurais pu passer avec Rarahu, -- les derniers de la vie,
+s'envoleraient ainsi loin d'elle.</p>
+
+<p><br>
+ Quand nous rev&icirc;nmes, la nuit tombait tout &agrave; fait.
+-- Je n'avais pr&eacute;vu cette nuit, ni l'impression sinistre
+que me causait son approche.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ais &agrave; sentir aussi l'engourdissement
+et la soif de la fi&egrave;vre; -- les impressions si vives de
+cette journ&eacute;e l'avaient d&eacute;termin&eacute;e sans
+doute, en m&ecirc;me temps qu'un grand exc&egrave;s de
+fatigue.</p>
+
+<p>Nous nous ass&icirc;mes devant la case de la vieille
+Hapoto.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; plusieurs jeunes filles couronn&eacute;es
+de fleurs, qui &eacute;taient venues des cases voisines pour voir
+le <i>paoupa</i> (l'&eacute;tranger) -- car il en vient rarement
+dans ce district.</p>
+
+<p>-- Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi, -- c'est
+toi, Mata-reva!...</p>
+
+<p>Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que
+Rarahu m'avait donn&eacute; jadis et contre lequel avait
+pr&eacute;valu celui de Loti.</p>
+
+<p>Elle avait appris ce nom dans le district d'Apir&eacute;, au
+bord du ruisseau de Fataoua, o&ugrave; l'ann&eacute;e
+pr&eacute;c&eacute;dente elle m'avait vu.</p>
+
+<p><br>
+ La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects
+&eacute;tranges et impr&eacute;vus, sous l'influence de la
+fi&egrave;vre et de la nuit. -- On entendait dans les bois de la
+montagne le son plaintif et monotone des fl&ucirc;tes de
+roseau.</p>
+
+<p>A quelques pas de l&agrave;, sous un toit de chaume soutenu
+par des pieux de bourao, on faisait la cuisine &agrave; mon
+intention. -- Le vent balayait terriblement cette cuisine; des
+hommes nus, avec de grands cheveux &eacute;bouriff&eacute;s,
+&eacute;taient accroupis l&agrave;, comme des gnomes, autour
+d'une &eacute;paisse fum&eacute;e. -- Le mot "Toupapahou!",
+prononc&eacute; pr&egrave;s de moi, r&eacute;sonnait
+&eacute;trangement &agrave; mes oreilles...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p><br>
+ Cependant la jeune fille qui avait &eacute;t&eacute;
+envoy&eacute;e chez le chef du district arriva, -- et je pus
+encore lire &agrave; cette derni&egrave;re lueur du jour les
+quelques phrases tahitiennes qui r&eacute;tablissaient la
+v&eacute;rit&eacute; par des dates:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Ua fanau o Taamari i te Ta&iuml;maha,<br>
+ Est n&eacute; le Taamari de la Ta&iuml;maha,<br>
+ I te mahana pae no Tiurai 1864...<br>
+ le jour cinq de juillet 1864...<br>
+ Ua fanau o Atario i te Ta&iuml;maha.<br>
+ Est n&eacute; le Atario de la Ta&iuml;maha,<br>
+ I te mahana piti no Aote 1865...<br>
+ le jour deux de ao&ucirc;t 1865...</p>
+</blockquote>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .</p>
+
+<p>Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans
+mon coeur, -- et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas
+croire. -- Chose &eacute;trange, je m'&eacute;tais attach&eacute;
+&agrave; l'id&eacute;e de cette famille tahitienne, -- et ce vide
+qui se faisait l&agrave; me causait une douleur
+myst&eacute;rieuse et profonde; c'&eacute;tait quelque chose
+comme si mon fr&egrave;re perdu e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+plong&eacute; plus avant et pour jamais dans le n&eacute;ant;
+tout ce qui &eacute;tait lui s'enfon&ccedil;ait dans la nuit,
+c'&eacute;tait comme s'il f&ucirc;t mort une seconde fois. -- Et
+il semblait que ces &icirc;les fussent devenues subitement
+d&eacute;sertes, -- que tout le charme de l'Oc&eacute;anie
+f&ucirc;t mort du m&ecirc;me coup, et que rien ne
+m'attach&acirc;t plus &agrave; ce pays.</p>
+
+<p><br>
+ -- Es-tu bien s&ucirc;r, disait d'une voix tremblante la
+m&egrave;re de Ta&iuml;maha, -- pauvre vieille femme &agrave;
+moiti&eacute; sauvage, -- es-tu bien s&ucirc;r, Loti, des choses
+que tu viens nous dire?...</p>
+
+<p>Je leur affirmai &agrave; tous ce mensonge. -- Ta&iuml;maha
+avait fait ce que fait plus d'une incompr&eacute;hensible
+Tahitienne; apr&egrave;s le d&eacute;part de Rou&eacute;ri, elle
+avait pris un autre amant europ&eacute;en; on ne voyage
+gu&egrave;re, entre le district de Matav&eacute;ri et Papeete;
+elle avait pu tromper sa m&egrave;re, son fr&egrave;re et ses
+soeurs, en leur cachant pendant deux ans le d&eacute;part de
+celui auquel ils<br>
+ l'avaient confi&eacute;e, -- apr&egrave;s quoi elle &eacute;tait
+venue le pleurer &agrave; Moorea. -- Elle l'avait
+r&eacute;ellement pleur&eacute; pourtant, et peut-&ecirc;tre
+n'avait-elle aim&eacute; que lui.</p>
+
+<p>Le petit Taamari &eacute;tait encore pr&egrave;s de moi, la
+t&ecirc;te appuy&eacute;e sur mes genoux. -- La vieille Hapoto le
+tira rudement par le bras. -- Elle se cacha la figure dans ses
+mains rid&eacute;es et couvertes de tatouages; un peu
+apr&egrave;s, je l'entendis pleurer...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p><br>
+ Je restai l&agrave; longtemps assis, tenant toujours en main les
+papiers du chef, et cherchant &agrave; rassembler mes
+id&eacute;es embrouill&eacute;es par la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais laiss&eacute; abuser comme un enfant
+na&iuml;f par la parole de cette femme; je maudissais cette
+cr&eacute;ature, qui m'avait pouss&eacute; dans cette &icirc;le
+d&eacute;sol&eacute;e, tandis qu'&agrave; Tahiti Rarahu
+m'attendait, et que le temps irr&eacute;parable s'envolait pour
+nous deux.</p>
+
+<p>Les jeunes filles &eacute;taient toujours l&agrave; assises,
+avec leurs couronnes de gard&eacute;nias qui r&eacute;pandaient
+leur parfum du soir; tous &eacute;taient immobiles, la t&ecirc;te
+tourn&eacute;e vers la for&ecirc;t, group&eacute;s, comme pour
+s'unir contre l'obscurit&eacute; envahissante, contre la solitude
+et le voisinage des bois.</p>
+
+<p>Le vent g&eacute;missait plus fort, il faisait froid et il
+faisait nuit...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<p><br>
+ Je fis peu d'honneur au souper qui m'&eacute;tait offert, et,
+T&eacute;haro m'ayant abandonn&eacute; son lit, je
+m'&eacute;tendis sur les nattes blanches, essayant du sommeil
+pour calmer ma t&ecirc;te troubl&eacute;e.</p>
+
+<p>Lui, T&eacute;haro, s'engageait &agrave; veiller jusqu'au
+jour, afin que rien ne retard&acirc;t notre d&eacute;part pour
+Tahiti, si, vers le matin, le vent venait &agrave; s'apaiser.</p>
+
+<p>La famille prit son repas du soir, -- et tous
+s'&eacute;tendirent silencieusement sur leurs lits de chaume,
+roul&eacute;s comme des momies d'&Eacute;gypte dans leurs pareos
+sombres, -- la nuque reposant &agrave; l'antique sur des supports
+en bois de bambou.</p>
+
+<p>La lampe d'huile de cocotier, tourment&eacute;e par le vent,
+ne tarda pas &agrave; mourir, et l'obscurit&eacute; devint
+profonde.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<p><br>
+ Alors commen&ccedil;a une nuit &eacute;trange, toute remplie de
+visions fantastiques et d'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>Les draperies d'&eacute;corce de m&ucirc;rier voltigeaient
+autour de moi avec des fr&ocirc;lements d'ailes de
+chauves-souris, le terrible vent de la mer passait sur ma
+t&ecirc;te. Je tremblais de froid sous mon pareo. -- Je sentais
+toutes les terreurs, toutes les angoisses des enfants
+abandonn&eacute;s...</p>
+
+<p>O&ugrave; trouver en fran&ccedil;ais des mots qui traduisent
+quelque chose de cette nuit polyn&eacute;sienne, de ces bruits
+d&eacute;sol&eacute;s de la nature, -- de ces grands bois
+sonores, de cette solitude dans l'immensit&eacute; de cet
+oc&eacute;an, -- de ces for&ecirc;ts remplies de sifflements et
+de rumeurs &eacute;tranges, peupl&eacute;es de fant&ocirc;mes; --
+les Toupapahous de la l&eacute;gende oc&eacute;anienne, courant
+dans les bois avec des cris lamentables, -- des visages bleus, --
+des dents aigu&euml;s et de grandes chevelures...</p>
+
+<p>Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix
+humaines qui me fit du bien; et puis une main prit doucement la
+mienne:</p>
+
+<p>C'&eacute;tait T&eacute;haro qui venait voir si j'avais encore
+la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Je lui dis que j'avais aussi le d&eacute;lire par instants, et
+d'&eacute;tranges visions, -- et le priai de rester pr&egrave;s
+de moi. Ces choses sont famili&egrave;res aux Maoris, et ne les
+&eacute;tonnent jamais.</p>
+
+<p>Il garda ma main dans la sienne, et sa pr&eacute;sence apporta
+du calme &agrave; mon imagination.</p>
+
+<p>Il arriva aussi que, la fi&egrave;vre suivant son cours, j'eus
+moins froid, -- et finis par m'endormir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<p><br>
+ A trois heures du matin, T&eacute;haro m'&eacute;veilla. -- A ce
+moment je me crus l&agrave;-bas, &agrave; Brightbury,
+couch&eacute; dans ma chambre d'enfant, sous le toit b&eacute;ni
+de la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux
+tilleuls de la cour remuer sous ma fen&ecirc;tre leurs branches
+moussues, -- et le bruit familier du ruisseau sous les
+peupliers...</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;taient les grandes palmes des cocotiers qui se
+froissaient au dehors, -- et la mer qui rendait sa plainte
+&eacute;ternelle sur les r&eacute;cifs de corail.</p>
+
+<p>T&eacute;haro m'&eacute;veillait pour partir; le temps
+s'&eacute;tait calm&eacute;, et on appr&ecirc;tait la
+pirogue.</p>
+
+<p>Quand je fus dehors, j'en &eacute;prouvai du bien; mais
+j'avais la fi&egrave;vre encore, et la t&ecirc;te me tournait un
+peu.</p>
+
+<p>Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans
+l'obscurit&eacute; les m&acirc;ts, les voiles et les pagayes.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tendis, &eacute;puis&eacute;, dans l'embarcation,
+et nous part&icirc;mes.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;tait une nuit sans lune. -- Cependant &agrave; la
+lueur diffuse des &eacute;toiles on distinguait nettement les
+for&ecirc;ts suspendues au-dessus de nos t&ecirc;tes, -- et les
+tiges blanches des grands cocotiers pench&eacute;s.</p>
+
+<p>Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse
+imprudente, au moment de passer en pleine nuit la ceinture des
+r&eacute;cifs; les Maoris exprimaient tout bas leur frayeur, de
+courir ainsi par mauvais temps dans l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les
+redoutables rameaux blancs &eacute;corch&egrave;rent sa quille
+avec un bruit sourd, mais ils se bris&egrave;rent, et nous
+pass&acirc;mes.</p>
+
+<p>Au large, la brise tomba; -- subitement le calme se fit.
+Ballott&eacute;s par une houle &eacute;norme, dans une nuit
+profonde, nous n'avancions plus; il fallut pagayer.</p>
+
+<p>Cependant la fi&egrave;vre &eacute;tait pass&eacute;e; j'avais
+pu me lever, et prendre en main le gouvernail. -- Je vis alors
+qu'une vieille femme &eacute;tait &eacute;tendue au fond de la
+pirogue; c'&eacute;tait Hapoto, qui nous avait suivis pour aller
+parler &agrave; Ta&iuml;maha.</p>
+
+<p>Quand la mer se fut calm&eacute;e comme le vent, le jour
+&eacute;tait pr&egrave;s de para&icirc;tre.</p>
+
+<p>Nous aper&ccedil;&ucirc;mes bient&ocirc;t les premi&egrave;res
+lueurs de l'aube; -- et les hauts pics de Moorea, qui
+d&eacute;j&agrave; s'&eacute;loignaient, prirent une
+l&eacute;g&egrave;re teinte rose.</p>
+
+<p>La vieille femme &eacute;tendue &agrave; mes pieds
+&eacute;tait immobile et semblait &eacute;vanouie; mais les
+Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que lui avaient
+donn&eacute; la fatigue et l'exc&egrave;s de la frayeur; ils
+parlaient bas pour ne point la troubler.</p>
+
+<p>Chacun de nous proc&eacute;da sans bruit &agrave; sa toilette,
+en se plongeant dans l'eau de la mer. -- Apr&egrave;s quoi nous
+f&icirc;mes des cigarettes de pandanus en attendant le
+soleil.</p>
+
+<p>Le lever du jour fut calme et splendide; tous les
+fant&ocirc;mes de la nuit s'&eacute;taient envol&eacute;s; je
+m'&eacute;veillais de ces r&ecirc;ves sinistres avec une intime
+sensation de bien-&ecirc;tre physique.</p>
+
+<p>Et bient&ocirc;t, quand j'aper&ccedil;us Tahiti, Papeete, la
+case de la reine, celle de mon fr&egrave;re, au beau soleil du
+matin; -- Moorea, non plus sombre et fantastique, mais
+baign&eacute;e de lumi&egrave;re, je vis combien j'aimais encore
+ce pays, malgr&eacute; ce vide qui venait de se faire pour moi,
+et ces liens du sang qui n'existaient plus; -- et je pris en
+courant le chemin de la ch&egrave;re petite case o&ugrave; Rarahu
+m'attendait...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<p><br>
+ ... Le jour fix&eacute; par la petite princesse pour
+l&acirc;cher dans la campagne les oiseaux chanteurs &eacute;tait
+arriv&eacute;.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions cinq personnes qui devions proc&eacute;der
+&agrave; cette importante op&eacute;ration, et, une voiture
+partie de chez la reine nous ayant d&eacute;pos&eacute;s &agrave;
+l'entr&eacute;e des sentiers de Fataoua, nous nous
+enfon&ccedil;&acirc;mes sous bois.</p>
+
+<p>La petite Pomar&eacute; qu'on nous avait confi&eacute;e
+marchait tout doucement entre Rarahu et moi qui, tous deux, lui
+donnions la main; deux suivantes venaient par derri&egrave;re,
+portant sur un b&acirc;ton la cage et ses pr&eacute;cieux
+habitants.</p>
+
+<p>Ce fut dans un recoin d&eacute;licieux du bois de Fataoua,
+loin de toute habitation humaine, que l'enfant d&eacute;sira
+s'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le soir; le soleil d&eacute;j&agrave;
+tr&egrave;s bas ne p&eacute;n&eacute;trait plus gu&egrave;re sous
+l'&eacute;pais couvert de la for&ecirc;t; au-dessus de toute
+cette v&eacute;g&eacute;tation, il y avait encore les grands
+mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une lumi&egrave;re
+bleu&acirc;tre, qui descendait d'en haut comme dans les caves,
+tombait &agrave; terre sur un tapis de foug&egrave;res fines et
+exquises; sous les grands arbres s'&eacute;talaient des
+citronniers tout blancs de fleurs. -- On entendait de loin dans
+l'air humide le bruit de la grande cascade; -- autrement,
+c'&eacute;tait toujours ce silence des bois de la
+Polyn&eacute;sie, -- sombre pays enchant&eacute;, auquel il
+semble qu'il manque la vie.</p>
+
+<p>La petite-fille de Pomar&eacute;, grave et s&eacute;rieuse,
+ouvrit elle-m&ecirc;me la porte aux oiseaux, -- et puis nous nous
+retir&acirc;mes tous pour ne point troubler ce d&eacute;part.</p>
+
+<p>Mais les petites b&ecirc;tes avaient l'air peu
+dispos&eacute;es &agrave; prendre la vol&eacute;e. Celle qui la
+premi&egrave;re passa la t&ecirc;te &agrave; la porte, -- une
+grosse linotte sans queue, -- parut examiner attentivement les
+lieux, et puis elle rentra, effray&eacute;e de ce silence et de
+cet air solennel, -- pour dire aux autres sans doute: "Vous vous
+trouverez mal dans ce pays; le Cr&eacute;ateur n'y avait point
+mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour nous."</p>
+
+<p>Il fallut les prendre tous &agrave; la main pour les
+d&eacute;cider &agrave; sortir, et quand toute la bande fut
+dehors, sautillant de branche en branche d'un air inquiet, --
+nous retourn&acirc;mes sur nos pas.</p>
+
+<p>Il faisait d&eacute;j&agrave; presque nuit. Nous les
+entend&icirc;mes derri&egrave;re nous jusqu'au moment o&ugrave;
+nous f&ucirc;mes hors des grands bois...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<p><br>
+ ...Je ne puis exprimer l'effet &eacute;trange que me produisait
+Rarahu lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de
+cette impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle
+&eacute;tait s&ucirc;re de ce qu'elle allait dire, et
+d&eacute;sirait que j'en fusse particuli&egrave;rement
+frapp&eacute;. Sa voix avait alors une douceur
+ind&eacute;finissable, un bizarre charme de
+p&eacute;n&eacute;tration et de tristesse; il y avait des mots,
+des phrases qu'elle pronon&ccedil;ait bien; -- et alors il
+semblait que ce f&ucirc;t une jeune fille de ma race et de mon
+sang; il semblait que tout &agrave; coup cela nous
+rapproch&acirc;t l'un de l'autre, d'une mani&egrave;re
+myst&eacute;rieuse et inattendue...</p>
+
+<p>Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer &agrave;
+me garder aupr&egrave;s d'elle, que ce projet d'autrefois
+&eacute;tait abandonn&eacute; comme un r&ecirc;ve d'enfant, que
+tout cela &eacute;tait bien impossible et bien fini pour jamais.
+Nos jours &eacute;taient compt&eacute;s. -- Tout au plus
+parlais-je de revenir, et encore, elle n'y croyait pas. En mon
+absence, je ne sais ce qu'avait fait la pauvre petite; on ne lui
+avait pas connu d'amants europ&eacute;ens, c'&eacute;tait tout ce
+que j'avais d&eacute;sir&eacute; apprendre. -- J'avais
+conserv&eacute; au moins sur son imagination une sorte de
+prestige que la s&eacute;paration ne m'avait pas enlev&eacute;,
+et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; &agrave; mon retour,
+tout l'amour que peut donner une petite fille passionn&eacute;e
+de seize ans, elle me l'avait prodigu&eacute; sans mesure, -- et
+pourtant, je le voyais bien, en m&ecirc;me temps que nos derniers
+jours s'envolaient, Rarahu s'&eacute;loignait de moi; elle
+souriait toujours de son m&ecirc;me sourire tranquille, mais je
+sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de
+d&eacute;senchantement, de sourde irritation, et de toutes les
+passions effr&eacute;n&eacute;es des enfants sauvages.</p>
+
+<p>Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant!</p>
+
+<p>Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue...</p>
+
+<p>-- Oh! ma ch&egrave;re petite amie, lui disais-je, &ocirc; ma
+bien-aim&eacute;e, tu seras sage, apr&egrave;s mon d&eacute;part.
+Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu crois en Dieu, toi
+aussi; prie, au moins, -- et nous nous reverrons encore dans
+l'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>"Pars, toi aussi, lui disais-je &agrave; genoux; va, loin de
+cette ville de Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie,
+dans un district &eacute;loign&eacute; o&ugrave; ne viennent pas
+les Europ&eacute;ens; -- tu te marieras comme elle, tu auras une
+famille comme les femmes chr&eacute;tiennes; avec de petits
+enfants qui t'appartiendront et que tu garderas pr&egrave;s de
+toi, tu seras heureuse...</p>
+
+<p>Alors et toujours, ce m&ecirc;me incompr&eacute;hensible
+sourire paraissait sur ses l&egrave;vres; -- elle baissait la
+t&ecirc;te et ne r&eacute;pondait plus. -- Et je comprenais bien
+qu'apr&egrave;s mon d&eacute;part elle serait une des petites
+filles les plus folles, et les plus perdues de Papeete.</p>
+
+<p>Quelle angoisse c'&eacute;tait, mon Dieu, quand, silencieuse
+et distraite, -- &agrave; tout ce que je trouvais de suppliant et
+de passionn&eacute; &agrave; lui dire, -- elle souriait de son
+m&ecirc;me sourire de sombre insouciance, de doute et
+d'ironie...</p>
+
+<p>Y a-t-il une souffrance comparable &agrave; celle-l&agrave;:
+aimer, et sentir qu'on ne vous &eacute;coute plus? -- que ce
+coeur qui vous appartenait se ferme, quoi que vous fassiez? --
+que le c&ocirc;t&eacute; sombre et inexplicable de sa nature
+reprend sur lui sa force et ses droits?...</p>
+
+<p>Et pourtant on aime de toute son &acirc;me cette &acirc;me qui
+vous &eacute;chappe. Et puis, la mort est l&agrave; qui attend;
+elle va prendre bient&ocirc;t ce corps ador&eacute;, qui est la
+chair de votre chair. La mort sans r&eacute;surrection, sans
+espoir, -- puisque celle-l&agrave; m&ecirc;me qui va mourir ne
+croit plus &agrave; rien de ce qui sauve et fait revivre...</p>
+
+<p>Si cette &acirc;me &eacute;tait tout &agrave; fait mauvaise et
+perdue, on en ferait le sacrifice comme d'une chose impure...
+Mais, sentir qu'elle souffre, savoir qu'elle a &eacute;t&eacute;
+douce, aimante, et pure!... -- C'est comme un voile de
+t&eacute;n&egrave;bres qui l'enveloppe, -- une mort
+anticip&eacute;e qui l'&eacute;treint et qui la glace.
+Peut-&ecirc;tre ne serait-il pas impossible de la sauver encore,
+-- mais il faut partir, s'en aller pour toujours, -- et le temps
+passe et on ne peut rien!...</p>
+
+<p>Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes; --
+on veut s'enivrer &agrave; la derni&egrave;re heure de tout ce
+qui va vous &ecirc;tre enlev&eacute; sans retour, -- et prendre
+encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on peut arracher
+&agrave; la vie de joies d&eacute;lirantes et de sensations
+fi&eacute;vreuses...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<p><br>
+ ...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur
+la route d'Apir&eacute;. C'&eacute;tait l'avant-veille du
+d&eacute;part.</p>
+
+<p>Il faisait une accablante chaleur d'orage. -- L'air
+&eacute;tait charg&eacute; de senteurs de goyaves m&ucirc;res;
+toutes les plantes &eacute;taient &eacute;nerv&eacute;es. De
+jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes
+immobiles sur un ciel noir et plomb&eacute;; le morne de Fataoua
+montrait dans les nuages ses cornes et ses dents; ces montagnes
+de basalte semblaient peser lourdes et chaudes sur nos
+t&ecirc;tes, et oppresser nos pens&eacute;es comme nos sens.</p>
+
+<p>Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin,
+se lev&egrave;rent &agrave; notre approche et s'avanc&egrave;rent
+vers nous.</p>
+
+<p>L'une qui &eacute;tait vieille, cass&eacute;e, tatou&eacute;e
+entra&icirc;nait par la main l'autre, qui &eacute;tait encore
+belle et jeune; -- c'&eacute;tait Hapoto, et sa fille
+Ta&iuml;maha.</p>
+
+<p>-- Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne &agrave;
+Ta&iuml;maha...</p>
+
+<p>Ta&iuml;maha souriait de son &eacute;ternel sourire en
+baissant les yeux comme un enfant pris en faute, mais qui n'a pas
+conscience du mal qu'il a fait et n'en &eacute;prouve aucun
+remords.</p>
+
+<p>-- Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui!</p>
+
+<p>Je pardonnai &agrave; cette femme, et prit sa main qu'elle me
+tendait. -- Il ne nous est pas possible, &agrave; nous qui sommes
+n&eacute;s sur l'autre face du monde, de juger ou seulement de
+comprendre ces natures incompl&egrave;tes, si diff&eacute;rentes
+des n&ocirc;tres, chez qui le fond demeure myst&eacute;rieux et
+sauvage, et o&ugrave; l'on trouve pourtant, &agrave; certaines
+heures, tant de charme d'amour, et d'exquise
+sensibilit&eacute;.</p>
+
+<p>Ta&iuml;maha avait &agrave; me remettre un objet bien
+pr&eacute;cieux, -- une relique d'autrefois, -- le pareo de
+Rou&eacute;ri que, sur sa demande, je lui avais
+confi&eacute;.</p>
+
+<p>Elle l'avait blanchi et r&eacute;par&eacute; avec un soin
+extr&ecirc;me. Elle parut &eacute;mue cependant, et une larme
+trembla dans ses yeux quand elle me remit ce souvenir -- qui
+allait retourner avec moi l&agrave;-bas, &agrave; Brightbury
+d'o&ugrave; je l'avais emport&eacute;.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<p><br>
+ Dans une derni&egrave;re visite que je fis &agrave;
+Pomar&eacute;, je lui recommandai Rarahu.</p>
+
+<p>-- ... Et quand m&ecirc;me, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en
+ferais-tu?...</p>
+
+<p>-- Je reviendrai, r&eacute;pondis-je en h&eacute;sitant.</p>
+
+<p>-- Loti!... ton fr&egrave;re aussi devait revenir!... Vous
+dites tous cela, continua-t-elle lentement, comme repassant ses
+propres souvenirs. -- Quand vous quittez mon pays, vous dites
+tous cela. -- Mais la terre britannique (<i>te funua
+piritania</i>) est loin de la Polyn&eacute;sie; de tous ceux que
+j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus...</p>
+
+<p>"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa
+petite-fille. -- Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<p><br>
+ Le soir, Rarahu et moi, nous &eacute;tions assis sous la
+v&eacute;randa de notre case; on entendait partout dans l'herbe
+les bruits de cigales des soirs d'&eacute;t&eacute;. -- Les
+branches non &eacute;mond&eacute;es des orangers et des hibiscus
+donnaient &agrave; notre demeure un air d'abandon et de ruine;
+nous &eacute;tions &agrave; moiti&eacute; cach&eacute;s sous
+leurs masses capricieuses et touffues.</p>
+
+<p>-- Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton
+enfance, qu'autrefois tu savais prier avec amour?</p>
+
+<p>-- Quand l'homme est mort, r&eacute;pondit lentement Rarahu,
+et enfoui sous la terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire
+sortir?</p>
+
+<p>-- Pourtant, dis-je encore, en me rattachant &agrave;
+certaines croyances sombres qu'elle n'avait pas perdues, --
+pourtant tu as peur des fant&ocirc;mes; tu sais bien qu'&agrave;
+cette heure m&ecirc;me, autour de nous, dans ces arbres,
+peut-&ecirc;tre il y en a...</p>
+
+<p>-- Ah! oui, dit-elle avec un frisson, -- apr&egrave;s, il y a
+peut-&ecirc;tre le Toupapahou; apr&egrave;s la mort, il y a le
+fant&ocirc;me qui, quelque temps, para&icirc;t encore, et
+r&ocirc;de incertain dans les bois; -- mais je pense que le
+Toupapahou s'&eacute;teint aussi, quand, &agrave; la longue, il
+n'a plus de forme sous la terre, -- et qu'alors c'est la
+fin...</p>
+
+<p>Je n'oublierai jamais cette voix fra&icirc;che d'enfant,
+pronon&ccedil;ant dans sa langue douce et singuli&egrave;re
+d'aussi sombres choses...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<p><br>
+ C'&eacute;tait le dernier jour...</p>
+
+<p>Le soleil d'Oc&eacute;anie s'&eacute;tait lev&eacute; aussi
+radieux qu'&agrave; l'ordinaire sur "Tahiti la
+d&eacute;licieuse"; -- ce que souffrent dans leur coeur les
+hommes qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec
+l'&eacute;ternelle nature, et n'entrave jamais ses f&ecirc;tes
+inconscientes.</p>
+
+<p>Depuis le matin nous &eacute;tions debout tous deux, et bien
+empress&eacute;s. -- Les pr&eacute;paratifs du d&eacute;part
+apportent souvent une diversion heureuse &agrave; la tristesse de
+ceux qui vont se quitter, -- et ce cas &eacute;tait le
+n&ocirc;tre...</p>
+
+<p><br>
+ Il nous fallait emballer le produit de toutes nos p&ecirc;ches,
+de toutes nos exp&eacute;ditions sur les r&eacute;cifs; tous nos
+coquillages, tous nos madr&eacute;pores rares, qui, en mon
+absence, avaient s&eacute;ch&eacute; sur l'herbe du jardin, et
+ressemblaient maintenant &agrave; de grands lichens fins et
+compliqu&eacute;s plus blancs que de la neige.</p>
+
+<p>Rarahu d&eacute;ployait une activit&eacute; extr&ecirc;me, et
+faisait beaucoup d'ouvrage, ce qui n'est point habituel aux
+femmes tahitiennes; tout ce mouvement trompait sa douleur. -- Je
+sentais bien que son coeur se d&eacute;chirait en me voyant
+partir; je la retrouvais elle-m&ecirc;me, et je reprenais un peu
+de confiance et d'espoir...</p>
+
+<p>Nous avions &agrave; emballer une quantit&eacute; d'objets, --
+une foule de choses qui eussent fait sourire beaucoup de gens:
+des branches des goyaviers d'Apir&eacute;, des branches des
+arbres de notre jardin, des morceaux de l'&eacute;corce des
+grands cocotiers qui ombrageaient notre case...</p>
+
+<p>Plusieurs couronnes fan&eacute;es de Rarahu, -- toutes celles
+des derniers jours, -- faisaient aussi partie de mon bagage, --
+avec des gerbes de foug&egrave;res, et des gerbes de fleurs.
+Rarahu y ajoutait encore des touffes de reva-reva,
+renferm&eacute;es dans des bo&icirc;tes de bois odorant, et de
+d&eacute;licates couronnes en paille de pe&iuml;a, qu'elle avait
+fait tresser pour moi.</p>
+
+<p>Et tout cela emplissait des caisses en quantit&eacute;, tout
+cela constituait un train de d&eacute;part &eacute;norme...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<p><br>
+ Vers deux heures nous e&ucirc;mes termin&eacute; ces grands
+pr&eacute;paratifs. Rarahu mit sa plus belle tapa de mousseline
+blanche, pla&ccedil;a des gard&eacute;nias dans ses cheveux
+d&eacute;nou&eacute;s, -- et nous sort&icirc;mes de chez
+nous.</p>
+
+<p>Je voulais avant de partir revoir une derni&egrave;re fois
+Faaa, les grands cocotiers et les grandes plages de corail; je
+voulais jeter un coup d'oeil dernier sur tous ces paysages
+tahitiens; je voulais revoir Apir&eacute;, et me baigner encore
+avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je
+d&eacute;sirais dire adieu &agrave; une foule d'amis
+indig&egrave;nes; je voulais voir tout et tout le monde, je ne
+pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et l'heure passait,
+et nous ne savions plus auquel courir...</p>
+
+<p>Ceux-l&agrave; seuls qui ont d&ucirc; abandonner pour toujours
+des lieux et des &ecirc;tres ch&eacute;ris peuvent comprendre
+cette agitation du d&eacute;part, et cette tristesse
+inqui&egrave;te, qui oppresse comme une souffrance
+physique...</p>
+
+<p><br>
+ Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; tard quand nous
+arriv&acirc;mes &agrave; Apir&eacute;, au ruisseau de
+Fataoua.</p>
+
+<p>Mais tout &eacute;tait encore l&agrave; comme dans le bon
+vieux temps; au bord de l'eau, la soci&eacute;t&eacute;
+&eacute;tait nombreuse et choisie; il y avait toujours
+T&eacute;touara la n&eacute;gresse, qui tr&ocirc;nait au milieu
+de sa cour, et une foule de jeunes femmes qui plongeaient et
+nageaient comme des poissons, avec la plus insouciante
+ga&icirc;t&eacute; du monde.</p>
+
+<p>Nous pass&acirc;mes tous deux, nous donnant la main comme
+autrefois, et disant doucement bonjour de droite et de gauche
+&agrave; tous ces visages connus et amis. A notre approche les
+&eacute;clats de rire avaient cess&eacute;; la petite figure
+douce et profond&eacute;ment s&eacute;rieuse de Rarahu, sa robe
+blanche tra&icirc;nante comme celle d'une mari&eacute;e, son
+regard triste avaient impos&eacute; le silence...</p>
+
+<p>Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et
+respectent la douleur. On savait que Rarahu &eacute;tait la
+<i>petite femme de Loti</i>; on savait que le sentiment qui nous
+unissait n'&eacute;tait point une chose banale et ordinaire; --
+on savait surtout qu'on nous voyait pour la derni&egrave;re
+fois.</p>
+
+<p><br>
+ Nous tourn&acirc;mes &agrave; droite, par un &eacute;troit
+sentier bien connu. -- A quelques pas plus loin, sous l'ombrage
+triste des goyaviers, &eacute;tait ce bassin plus isol&eacute;
+o&ugrave; s'&eacute;tait pass&eacute;e l'enfance de Rarahu, et
+qu'autrefois nous consid&eacute;rions un peu comme notre
+propri&eacute;t&eacute; particuli&egrave;re.</p>
+
+<p><br>
+ Nous trouv&acirc;mes l&agrave; deux jeunes filles inconnues,
+tr&egrave;s belles, malgr&eacute; la duret&eacute; farouche de
+leurs traits: elles &eacute;taient v&ecirc;tues, l'une de rose,
+l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit
+&eacute;taient cr&ecirc;p&eacute;s comme ceux des femmes de
+Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi l'expression de sauvage
+ironie.</p>
+
+<p>Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds
+baignant dans l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un
+air de l'archipel des Marquises.</p>
+
+<p>Elles se sauv&egrave;rent en nous voyant para&icirc;tre, et,
+comme nous l'avions d&eacute;sir&eacute;, nous rest&acirc;mes
+seuls.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h4>XXXII</h4>
+
+<p><br>
+ Nous n'&eacute;tions pas revenus l&agrave; depuis le retour du
+<i>Rendeer</i> &agrave; Tahiti. -- En nous retrouvant dans ce
+petit recoin qui jadis &eacute;tait &agrave; nous, nous
+&eacute;prouv&acirc;mes une &eacute;motion vive, -- et aussi une
+sensation d&eacute;licieuse, qu'aucun autre lieu au monde
+n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; capable de nous causer.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait bien rest&eacute; tel qu'autrefois, dans cet
+endroit o&ugrave; l'air avait toujours la fra&icirc;cheur de
+l'eau courante; nous connaissions l&agrave; toutes les pierres,
+toutes les branches, -- tout, jusqu'aux moindres mousses. -- Rien
+n'avait chang&eacute;; c'&eacute;taient bien ces m&ecirc;mes
+herbes et cette m&ecirc;me odeur, -- m&eacute;lang&eacute;e de
+plantes aromatiques et de goyaves m&ucirc;res.</p>
+
+<p>Nous suspend&icirc;mes nos v&ecirc;tements aux branches, -- et
+puis nous nous ass&icirc;mes dans l'eau, savourant le plaisir de
+nous retrouver encore, et pour la derni&egrave;re fois, en pareo,
+au baisser du soleil, dans le ruisseau de Fataoua.</p>
+
+<p><br>
+ Cette eau, claire, d&eacute;licieuse, arrivait de l'Oroena par
+la grande cascade. -- Le ruisseau courait sur de grosses pierres
+luisantes, entre lesquelles sortaient les troncs fr&ecirc;les des
+goyaviers. -- Les branches de ces arbustes se penchaient en
+vo&ucirc;te au-dessus de nos t&ecirc;tes, et dessinaient sur ce
+miroir l&eacute;g&egrave;rement agit&eacute; les mille
+d&eacute;coupures de leur feuillage. -- Les fruits m&ucirc;rs
+tombaient dans l'eau; le ruisseau en roulait; son lit
+&eacute;tait sem&eacute; de goyaves, d'oranges et de citrons.</p>
+
+<p>Nous ne disions rien tous deux; -- assis pr&egrave;s l'un de
+l'autre, nous devinions mutuellement nos pens&eacute;es tristes,
+sans avoir besoin de troubler ce silence pour nous les
+communiquer.</p>
+
+<p>Les fr&ecirc;les poissons et les tout petits l&eacute;zards
+bleus se promenaient aussi tranquillement que s'il n'y e&ucirc;t
+eu l&agrave; aucun &ecirc;tre humain; nous &eacute;tions
+tellement immobiles, que les <i>varos</i>, si craintifs,
+sortaient des pierres et circulaient autour de nous.</p>
+
+<p>Le soleil qui baissait d&eacute;j&agrave;, -- le dernier
+soleil de mon dernier soir d'Oc&eacute;anie, -- &eacute;clairait
+certaines branches de lueurs chaudes et dor&eacute;es; j'admirais
+toutes ces choses pour la derni&egrave;re fois. Les sensitives
+commen&ccedil;aient &agrave; replier pour la nuit leurs feuilles
+d&eacute;licates; -- les mimosas l&eacute;gers, les goyaviers
+noirs, avaient d&eacute;j&agrave; pris leurs teintes du soir, --
+et ce soir &eacute;tait le dernier, -- et demain, au lever du
+soleil, j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma
+petite amie bien-aim&eacute;e allaient dispara&icirc;tre, comme
+s'&eacute;vanouit le d&eacute;cor de l'acte qui vient de
+finir...</p>
+
+<p>Celui-l&agrave; &eacute;tait un acte de f&eacute;erie au
+milieu de ma vie, -- mais il &eacute;tait fini sans retour!...
+Finis les r&ecirc;ves, les &eacute;motions douces, enivrantes, ou
+poignantes de tristesse, -- tout &eacute;tait fini, &eacute;tait
+mort...</p>
+
+<p>Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les
+miennes... De grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes
+silencieuses, qui tombaient press&eacute;es, comme d'un vase trop
+plein...</p>
+
+<p>-- Loti, dit-elle, je suis &agrave; toi... je suis ta petite
+femme, n'est-ce pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je
+prie, et je prierai... Va, tout ce que tu m'as demand&eacute;, je
+le ferai... Demain je quitterai Papeete en m&ecirc;me temps que
+toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec Tiahoui, je
+n'aurai point d'autre &eacute;poux, et, jusqu'&agrave; ce que je
+meure, je prierai pour toi...</p>
+
+<p>Alors les sanglots coup&egrave;rent les paroles de Rarahu, qui
+passa ses deux bras autour de moi et appuya sa t&ecirc;te sur mes
+genoux... Je pleurai aussi, mais des larmes douces; -- j'avais
+retrouv&eacute; ma petite amie, elle &eacute;tait bris&eacute;e,
+elle &eacute;tait sauv&eacute;e. Je pouvais la quitter
+maintenant, puisque nos destin&eacute;es nous s&eacute;paraient
+d'une mani&egrave;re irr&eacute;vocable et fatale; ce
+d&eacute;part aurait moins d'amertume, moins d'angoisse
+d&eacute;chirante; je pouvais m'en aller au moins avec
+d'incertaines mais consolantes pens&eacute;es de retour, --
+peut-&ecirc;tre aussi avec de vagues esp&eacute;rances dans
+l'&eacute;ternit&eacute;!<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+<p><br>
+ Le soir il y avait grand bal chez Pomar&eacute;, bal d'adieu
+offert aux officiers du <i>Rendeer</i>. -- On devait danser
+jusqu'&agrave; l'heure de l'appareillage, que "l'amiral &agrave;
+cheveux blancs" avait fix&eacute; pour le lever du jour.</p>
+
+<p>Et Rarahu et moi, nous avions d&eacute;cid&eacute; d'y
+assister.</p>
+
+<p>Il y avait &eacute;norm&eacute;ment de monde &agrave; ce bal,
+pour un bal de Papeete; toutes les Tahitiennes de la cour,
+quelques femmes europ&eacute;ennes, tout ce qu'avait pu fournir
+le personnel de la colonie, et puis tous les officiers du
+<i>Rendeer</i>, et tous les fonctionnaires fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Rarahu naturellement n'&eacute;tait point admise dans le salon
+de la f&ecirc;te; mais, pendant que la foule dansait
+fi&eacute;vreusement la <i>upa-upa</i> dans les jardins, elle et
+quelques autres jeunes femmes dans une situation semblable,
+privil&eacute;gi&eacute;es de la reine, avaient &eacute;t&eacute;
+invit&eacute;es &agrave; prendre place sous la v&eacute;randa,
+sur une banquette d'o&ugrave; elles pouvaient, tout aussi bien
+qu'&agrave; l'int&eacute;rieur, voir et &ecirc;tre vues. -- Et
+avec le laisser-aller tahitien, on trouvait tout naturel que je
+vinsse souvent m'accouder &agrave; la fen&ecirc;tre, pour causer
+avec ma petite amie.</p>
+
+<p>En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle
+&eacute;tait &eacute;clair&eacute;e comme une vision, par la
+lueur rouge des lampes, m&ecirc;l&eacute;e aux rayons bleus de la
+lune; sa robe blanche et son collier de perles brillaient sur le
+fond sombre du dehors.</p>
+
+<p><br>
+ Vers minuit, la reine m'appela d'un signe. -- On emportait sa
+petite-fille malade qui avait exig&eacute; qu'on l'habill&acirc;t
+pour ce bal. -- La petite Pomar&eacute; avait voulu me dire adieu
+avant de se laisser endormir.</p>
+
+<p><br>
+ Malgr&eacute; tout, ce bal &eacute;tait triste; les officiers du
+<i>Rendeer</i>, qui &eacute;taient en majorit&eacute;, y jetaient
+une impression de d&eacute;part et de s&eacute;paration contre
+laquelle on ne pouvait r&eacute;agir. -- Il y avait l&agrave; de
+jeunes hommes, qui allaient dire adieu &agrave; leurs
+ma&icirc;tresses, &agrave; leur vie de nonchalance et de plaisir;
+il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou trois fois dans le
+courant de leur existence &eacute;taient venus &agrave; Tahiti,
+qui savaient que maintenant leur carri&egrave;re &eacute;tait
+finie, et dont le coeur se serrait en songeant qu'ils ne
+reviendraient plus...</p>
+
+<p>La princesse Ariit&eacute;a vint &agrave; moi, plus
+anim&eacute;e que de coutume, et parlant plus vite:</p>
+
+<p>-- La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au
+piano; de jouer la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la
+jouer tr&egrave;s vite; de la continuer sans interruption par une
+autre danse, -- et puis encore par une troisi&egrave;me, -- afin
+de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir.</p>
+
+<p>Je jouai avec fi&egrave;vre, en m'&eacute;tourdissant
+moi-m&ecirc;me, tout ce que je trouvai au hasard sur le piano. --
+Je r&eacute;ussis pour une heure &agrave; ranimer le bal; mais
+c'&eacute;tait une animation factice, -- et je ne pouvais pas
+plus longtemps la soutenir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+<p><br>
+ Vers trois heures du matin, quand le salon fut vide,
+j'&eacute;tais encore au piano, jouant je ne sais quels airs
+insens&eacute;s, accompagn&eacute;s dans le lointain par la
+<i>upa-upa</i> qui r&acirc;lait au dehors.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais seul avec la vieille reine, qui &eacute;tait
+rest&eacute;e pensive et immobile dans son grand fauteuil
+dor&eacute;. -- Elle avait l'air d'une idole incorrecte et
+sombre, par&eacute;e avec un luxe encore sauvage.</p>
+
+<p>Le salon de Pomar&eacute; avait cet aspect triste des fins de
+bal; un grand d&eacute;sordre, une grande salle vide; des bougies
+s'&eacute;teignant dans les torch&egrave;res, tourment&eacute;es
+par le vent de la nuit.</p>
+
+<p>La reine se leva p&eacute;niblement, dans les plis de sa robe
+de velours cramoisi. -- Elle vit Rarahu qui se tenait pr&egrave;s
+de la porte, debout et silencieuse. -- Elle comprit et lui fit
+signe d'entrer.</p>
+
+<p>Rarahu entra... timide, les yeux baiss&eacute;s, et s'approcha
+de la reine. -- Apparaissant apr&egrave;s ce bal, dans cette
+salle d&eacute;serte, dans ce silence, avec sa longue
+tra&icirc;ne de mousseline blanche, ses pieds nus, ses longs
+cheveux flottants, sa couronne de gard&eacute;nias blancs, -- et
+ses yeux agrandis par les larmes, -- elle avait l'air d'une
+willi, d'une vision d&eacute;licieuse de la nuit.</p>
+
+<p>-- Tu as &agrave; me parler, Loti, sans doute; tu veux me
+demander de veiller sur elle, dit la vieille reine avec
+bienveillance. Mais c'est elle, je le crains, qui ne le voudra
+pas...</p>
+
+<p>-- Madame, r&eacute;pondis-je, elle va partir demain pour
+Pap&eacute;uriri, demander l'hospitalit&eacute; &agrave; Tiahoui
+son amie. -- L&agrave;-bas comme ici, je vous supplie de ne pas
+l'abandonner. On ne la reverra plus &agrave; Papeete.</p>
+
+<p>-- Ah!... dit la reine, de sa grosse voix
+&eacute;tonn&eacute;e, et visiblement &eacute;mue... C'est bien,
+cela, mon enfant; c'est bien... &agrave; Papeete tu aurais
+&eacute;t&eacute; bien vite une petite fille perdue...</p>
+
+<p>Nous pleurions tous les deux, ou pour mieux dire, tous les
+trois: la vieille reine nous tenait les mains, et ses yeux
+d'ordinaire si durs se mouillaient de larmes.</p>
+
+<p>-- Eh bien, mon enfant, dit-elle, il ne faut pas
+diff&eacute;rer ce d&eacute;part. -- Si tes pr&eacute;paratifs,
+comme je le pense, ne sont pas longs &agrave; faire, veux-tu
+partir ce matin m&ecirc;me, un peu apr&egrave;s le soleil, vers
+sept heures, dans la voiture qui emm&egrave;nera ma belle-fille
+Mo&eacute;? Mo&eacute; s'en va &agrave; Atimaono, prendre le
+navire qui doit la conduire dans sa possession de
+Ra&iuml;at&eacute;a. -- Vous coucherez la nuit prochaine &agrave;
+Maraa, et demain matin vous serez &agrave; Pap&eacute;uriri,
+o&ugrave;, en passant, la voiture te d&eacute;posera.</p>
+
+<p>Rarahu sourit &agrave; travers ses larmes, &agrave; cette
+id&eacute;e qui lui causait une joie d'enfant, de partir avec la
+jeune reine de Ra&iuml;at&eacute;a.</p>
+
+<p>Il y avait entre Rarahu et Mo&eacute; une affinit&eacute;
+myst&eacute;rieuse; -- &eacute;trangement malheureuses toutes
+deux, et bris&eacute;es, elles avaient le m&ecirc;me
+caract&egrave;re, les m&ecirc;mes allures et le m&ecirc;me genre
+de charme.</p>
+
+<p><br>
+ Rarahu r&eacute;pondit qu'elle serait pr&ecirc;te. -- La pauvre
+petite en effet n'avait gu&egrave;re &agrave; emporter que
+quelques robes de mousseline de diverses couleurs, -- et son
+fid&egrave;le vieux chat gris...</p>
+
+<p><br>
+ Et nous pr&icirc;mes cong&eacute; de Pomar&eacute;, en serrant
+avec effusion et de tout notre coeur ses vieilles mains royales.
+-- La princesse Ariit&eacute;a, qui avait reparu dans le salon,
+vint en tenue de bal nous accompagner jusqu'&agrave; la porte du
+jardin; elle disait &agrave; Rarahu pour la consoler des choses
+aussi douces que si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; sa soeur...
+Et pour la derni&egrave;re fois nous descend&icirc;mes &agrave;
+la plage...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+<p><br>
+ Il faisait nuit close encore.</p>
+
+<p>Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient; toutes
+les filles de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir,
+avaient suivi les officiers du <i>Rendeer</i>. -- Si on
+n'e&ucirc;t entendu quelques jeunes femmes pleurer, on e&ucirc;t
+dit plut&ocirc;t une f&ecirc;te qu'un d&eacute;part.</p>
+
+<p>Et ce fut l&agrave; que, un peu avant le jour, j'embrassai
+pour la derni&egrave;re fois ma petite amie.</p>
+
+<p><br>
+ En m&ecirc;me temps que le <i>Rendeer</i> quittait l'&icirc;le
+d&eacute;licieuse, la voiture qui emportait Rarahu et Mo&eacute;
+quittait Papeete, -- et longtemps Rarahu put voir, par les
+&eacute;chapp&eacute;es des cocotiers, &agrave; travers les
+rideaux de verdure, -- le <i>Rendeer</i> s'&eacute;loigner sur
+l'immensit&eacute; bleue. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>QUATRI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+
+<p><i>"Aue! Aue! a munaiho te tiar&eacute; iti tarona
+menehenehe!...<br>
+ "Aue! Aue! i teienei ra, na maheahea!..."<br>
+ (H&eacute;las! H&eacute;las! autrefois elle &eacute;tait jolie,
+la petite fleur d'arum!...<br>
+ H&eacute;las! H&eacute;las! maintenant elle est
+fan&eacute;e!...)<br>
+ (RARAHU)</i></p>
+
+<h3><br>
+ I</h3>
+
+<p><br>
+ Quelques jours plus tard, le <i>Rendeer</i>, poursuivant sa
+route &agrave; travers le Pacifique, passa en vue des mornes de
+Rapa, la plus australe des &icirc;les polyn&eacute;siennes. Et
+puis cette derni&egrave;re terre des Maoris disparut
+elle-m&ecirc;me de notre grand horizon monotone, -- et ce fut
+fini de l'Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir rel&acirc;che au Chili, nous sort&icirc;mes
+du Grand Oc&eacute;an par le d&eacute;troit de Magellan, pour
+rentrer en Europe par la Plata, le Br&eacute;sil et les
+A&ccedil;ores.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p><br>
+ Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux,
+je revins &agrave; Brightbury, frapper &agrave; la porte de ma
+maison ch&eacute;rie... On ne m'attendait pas encore.</p>
+
+<p>Je tombai dans les bras de ma vieille m&egrave;re, qui
+tremblait d'&eacute;motion et de surprise. -- Le bonheur et
+l'&eacute;tonnement furent grands de me revoir.</p>
+
+<p><br>
+ Apr&egrave;s les premiers moments, une impression de tristesse
+succ&egrave;de &agrave; la joie; un serrement de coeur se
+m&ecirc;le au charme du retour: des ann&eacute;es ont
+pass&eacute; depuis le d&eacute;part; on regarde ceux que l'on
+ch&eacute;rit: le temps a laiss&eacute; sur eux ses traces, -- on
+les trouve vieillis... Heureux encore, s'il n'y a point de place
+vide au foyer!...</p>
+
+<p><br>
+ C'est triste une matin&eacute;e d'hiver dans nos climats du
+Nord, -- surtout quand on a la t&ecirc;te toute remplie des
+images ensoleill&eacute;es des tropiques. C'est triste, le jour
+p&acirc;le, le ciel morne et sans rayons, -- le froid qu'on avait
+oubli&eacute;, -- les vieux arbres sans feuilles, -- les tilleuls
+humides et moussus, -- et le lierre sur les pierres grises.</p>
+
+<p>Pourtant, qu'on est bien au foyer! -- quelle joie de les
+revoir tous, y compris les vieux serviteurs qui ont veill&eacute;
+sur votre enfance; de retrouver les douces coutumes
+oubli&eacute;es, les bonnes soir&eacute;es d'hiver d'autrefois,
+et comme, au coin du feu, l'Oc&eacute;anie semble un r&ecirc;ve
+singulier!...</p>
+
+<p>Le matin o&ugrave; je revins &agrave; Brightbury frapper
+&agrave; la porte de ma maison, j'encombrais la rue de bagages,
+de colis et de caisses &eacute;normes.</p>
+
+<p>Tout ce d&eacute;ballage est une des distractions du retour.
+Les armes sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs
+polyn&eacute;siens, les coquilles et les madr&eacute;pores,
+faisaient bizarre figure, en revoyant la lumi&egrave;re dans ma
+vieille maison, sous le ciel britannique. J'&eacute;prouvai
+surtout une &eacute;motion vive, en d&eacute;ballant les plantes
+s&eacute;ch&eacute;es, les couronnes fan&eacute;es, qui avaient
+conserv&eacute; leur odeur exotique, et embaumaient ma chambre
+d'un parfum d'Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p><br>
+ Quelques jours apr&egrave;s mon retour on me remit une lettre
+couverte de timbres am&eacute;ricains qui m'arrivait par la voie
+d'Overland. -- L'adresse &eacute;tait mise de la main de mon ami
+Georges T., de Papeete, que les Tahitiens appelaient Tatehau.</p>
+
+<p>Sous l'enveloppe je trouvai deux pages de la grosse
+&eacute;criture enfantine et appliqu&eacute;e de Rarahu, qui
+m'envoyait son cri de douleur &agrave; travers les mers.</p>
+
+<p><i>RARAHU A LOTI</i></p>
+
+<p><i>Pap&eacute;uriri, le 15 janvier 1874.</i></p>
+
+<p><i>Cher ami,<br>
+ &ocirc; mon petit Loti, &ocirc; mon petit &eacute;poux
+ch&eacute;ri, &ocirc; toi ma seule pens&eacute;e &agrave; Tahiti,
+je te salue par le vrai Dieux.<br>
+ Cette lettre te dira ma tristesse pour toi.</i></p>
+
+<p><i>Depuis le jour o&ugrave; tu es parti, rien ne donne la
+mesure de ma douleur. Jamais ma pens&eacute;e ne t'oublie depuis
+ton d&eacute;part.<br>
+ O mon ami ch&eacute;ri, voici ma parole: ne pense pas que je me
+marierai; comment me marierais-je, puisque c'est toi qui es mon
+&eacute;poux. Reviens pour que nous restions ensemble dans mon
+pays de Bora-Bora, pour que nous nous installions dans mon pays
+de Bora-Bora -- Ne reste pas si longtemps dans ton pays, et
+sois-moi fid&egrave;le.</i></p>
+
+<p><i>Voici encore une parole: reviens &agrave; Bora-Bora; peu
+importe que tu n'aies pas de richesses, je ne demande pas
+beaucoup, ne t'occupe pas de cela, et reviens &agrave;
+Tahiti.</i></p>
+
+<p><i>Ah! quel contentement d'&ecirc;tre ensemble, Ah! quelle
+joie de mon coeur d'&ecirc;tre r&eacute;unie de nouveau &agrave;
+toi, ma pens&eacute;e, et mon amour de chaque jour.</i></p>
+
+<p><i>Ah! cette pens&eacute;e ch&eacute;rie que tu sois mon
+&eacute;poux. Ah! combien je d&eacute;sire ton corps pour manger
+beaucoup de toi!...</i></p>
+
+<p><i>Voici une parole sur mon s&eacute;jour &agrave;
+Pap&eacute;uriri: je suis sage, je reste bien tranquille. Je me
+repose bien chez Tiahoui-femme, elle ne cesse d'&ecirc;tre bonne
+pour moi -- &ocirc; mon petit ami (et mon grand chagrin) je te
+fais savoir en finissant cette lettre, jamais maintenant je suis
+bien, je suis retomb&eacute;e dans ce mal que tu savais sur moi
+cesser, ce m&ecirc;me mal, pas un autre; et cette maladie, je la
+supporte avec patience, parce que tu m'as oubli&eacute;e; si tu
+&eacute;tais pr&egrave;s de moi, tu me soulagerais un
+peu...</i></p>
+
+<p><i>Et maintenant, la Tiahoui et les siens te rappellent leur
+amiti&eacute; pour toi, et ses parents aussi et moi aussi; jamais
+tu ne seras oubli&eacute; des hommes de mon pays...</i></p>
+
+<p><i>J'ai fini mon discours, je te salue, mon petit &eacute;poux
+ch&eacute;ri.</i></p>
+
+<p><i>Je te salue &ocirc; mon Loti,<br>
+ De Rarahu ta petite &eacute;pouse,</i></p>
+
+<p><i>RARAHU</i></p>
+
+<p><i>J'ai donn&eacute; cette lettre &agrave; Tatehau
+oeil-de-rat, je ne sais pas bien le nom de l'endroit o&ugrave; je
+dois t'&eacute;crire.</i></p>
+
+<p><i>Je te salue, mon ami ch&eacute;ri,</i></p>
+
+<p><i>RARAHU.</i></p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>NOTE DE PLUMKETT</h3>
+
+<p><br>
+ Loti &eacute;crivit &agrave; Rarahu une longue lettre, dans
+laquelle il exprimait en langue tahitienne son grand amour pour
+sa petite amie. -- Il racontait, d'une mani&egrave;re
+intelligible pour elle, au moyen d'expression et d'images
+particuli&egrave;res, sa travers&eacute;e de six mois sur le
+<i>Rendeer</i>; la temp&ecirc;te du cap Horn, qui avait mis son
+navire en danger, et lui avait enlev&eacute; beaucoup de ses
+caisses remplies de souvenirs d'Oc&eacute;anie. -- Et puis il lui
+parlait de son retour au foyer, de son pays et de sa m&egrave;re,
+-- et lui disait que, malgr&eacute; ces douces choses, il
+r&ecirc;vait de revenir encore dans le Grand-Oc&eacute;an, pour y
+retrouver son &icirc;le bien-aim&eacute;e et sa petite
+&eacute;pouse sauvage.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p><br>
+ RARAHU A LOTI (<i>Un an apr&egrave;s</i>.)</p>
+
+<p><br>
+ <i>Papeete, le 3 d&eacute;cembre 1874.</i></p>
+
+<p><i>O mon petit ami ch&eacute;ri, &ocirc; mon cher objet de ma
+peine, je te salue par le vrai Dieu.</i></p>
+
+<p><i>Je suis bien p&eacute;niblement &eacute;tonn&eacute;e de ne
+pas recevoir de lettre de toi, parce que voil&agrave; cinq fois
+que je t'ai &eacute;crit, et jamais un mot de toi ne m'est encore
+parvenu.</i></p>
+
+<p><i>Peut-&ecirc;tre arrive-t-il que tu ne te souviens plus de
+moi, voici je vois que mes lettres t'ont &eacute;t&eacute;
+envoy&eacute;es, jamais tu ne m'en as inform&eacute;e.</i></p>
+
+<p><i>Cher objet de ma peine, pourquoi m'oublies-tu?</i></p>
+
+<p><i>Jamais maintenant je ne serai bien, la maladie, la
+douleur... Mais si tu m'&eacute;crivais un peu, cela
+r&eacute;chaufferait mon coeur, mais jamais tu ne penses &agrave;
+cela.</i></p>
+
+<p><i>Mais quant &agrave; moi, mon amour pour toi reste le
+m&ecirc;me, et aussi mes larmes pour toi; comme s'il restait dans
+ton coeur un peu d'amour pour moi, toi-m&ecirc;me tu penserais
+&agrave; moi.</i></p>
+
+<p><i>Si j'avais pu aller au loin vers toi, je serais partie,
+mais mon projet e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+inex&eacute;cutable...</i></p>
+
+<p><i>-- Voici une parole concernant Papeete:</i></p>
+
+<p><i>Il y a eu grande f&ecirc;te &agrave; Papeete le mois
+pass&eacute;, pour la petite-fille de la reine.</i></p>
+
+<p><i>Et c'&eacute;tait tr&egrave;s beau, et les femmes ont
+dans&eacute; jusqu'au matin. -- Et j'y &eacute;tais aussi;
+j'avais sur la t&ecirc;te une couronne de plume d'oiseau, -- mais
+mon coeur &eacute;tait bien triste...</i></p>
+
+<p><i>Et maintenant, la reine Pomar&eacute; et les siens. Et sa
+petite-fille Pomar&eacute;, et Ariit&eacute;a, te disent: ia ora
+na. Jamais rien de nouveau &agrave; Tahiti, except&eacute; que,
+le Ariifaite le mari de la reine, est mort aux six mois
+d'ao&ucirc;t...</i></p>
+
+<p><i>Jamais plus ne sera satisfait mon grand amour pour toi, mon
+&eacute;poux!...</i></p>
+
+<p><i>H&eacute;las! H&eacute;las! la petite fleur d'arum est
+aussi fan&eacute;e maintenant!...</i></p>
+
+<p><i>Avant de devenir ainsi, la petite fleur d'arum &eacute;tait
+jolie!...</i></p>
+
+<p><i>Maintenant elle est fan&eacute;e, elle n'est plus
+jolie!...</i></p>
+
+<p><i>Si j'avais l'aile de l'oiseau, je partirais au loin sur le
+sommet de Paea, pour que personne ne me puisse plus
+voir...</i></p>
+
+<p><i>H&eacute;las! H&eacute;las! &ocirc; mon &eacute;poux
+ch&eacute;ri, &ocirc; mon ami tendrement aim&eacute;!...</i></p>
+
+<p><i>H&eacute;las! H&eacute;las! mon ami
+ch&eacute;ri!...</i></p>
+
+<p><i>J'ai fini de te parler. Je te salue par le vrai
+Dieu.</i></p>
+
+<p><i>RARAHU.</i></p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3><br>
+ JOURNAL DE LOTI</h3>
+
+<p><br>
+ Londres, 20 janvier 1875.</p>
+
+<p><br>
+ Je passais &agrave; neuf heures du soir dans Regent Street. --
+La nuit &eacute;tait froide et brumeuse; -- des milliers de becs
+de gaz &eacute;clairaient la fourmili&egrave;re humaine, la foule
+noire et mouill&eacute;e.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re moi une voix cria: <i>Ia ora na, Loti!</i></p>
+
+<p>Je me retournai bien surpris, et reconnus mon ami Georges T.,
+-- celui que les Tahitiens appelaient Tatehau, et que j'avais
+laiss&eacute; &agrave; Papeete, o&ugrave; il avait r&eacute;solu
+de finir ses jours.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p><br>
+ Quand nous f&ucirc;mes confortablement assis au coin du feu,
+nous nous m&icirc;mes &agrave; causer de l'&icirc;le
+d&eacute;licieuse.</p>
+
+<p>-- Rarahu... dit-il avec un certain embarras, -- oui, elle
+&eacute;tait, je crois, bien portante quand j'ai quitt&eacute; le
+pays; il est probable m&ecirc;me que si j'avais pris cong&eacute;
+d'elle, elle m'aurait donn&eacute; des commissions pour vous.</p>
+
+<p>"Comme vous le savez, elle avait quitt&eacute; Papeete en
+m&ecirc;me temps que vous-m&ecirc;mes, et on disait dans le pays:
+Loti et Rarahu n'ont pas pu se s&eacute;parer; ils sont partis
+ensemble pour l'Europe.</p>
+
+<p>"Je savais seul qu'elle &eacute;tait chez son amie Tiahoui,
+moi qui recevais de Pap&eacute;uriri ses lettres, avec cette
+aimable suscription: <i>&agrave; Tatehau Oeil-de-rat, pour
+remettre &agrave; Loti.</i></p>
+
+<p>"Lorsqu'elle reparut &agrave; Papeete, six ou huit mois
+apr&egrave;s, elle &eacute;tait plus jolie que jamais; elle
+&eacute;tait plus femme aussi, et plus form&eacute;e. -- Sa
+grande tristesse lui donnait un charme de plus; elle avait la
+gr&acirc;ce d'une &eacute;l&eacute;gie.</p>
+
+<p>"Elle devint la ma&icirc;tresse d'un jeune officier
+fran&ccedil;ais, qui eut pour elle une passion qui n'&eacute;tait
+pas ordinaire. -- Il &eacute;tait jaloux m&ecirc;me de votre
+souvenir. (On l'appelait encore: <i>la petite femme de Loti.</i>)
+-- Il lui avait fait le serment de l'emmener en France avec
+lui.</p>
+
+<p>"cela dura deux ou trois mois, pendant lesquels elle fut la
+plus &eacute;l&eacute;gante et la plus remarqu&eacute;e des
+femmes de Papeete.</p>
+
+<p>"Au bout de ce temps-l&agrave;, il se produisit chez la reine
+un &eacute;v&eacute;nement depuis longtemps pr&eacute;vu: la
+petite Pomar&eacute; V s'&eacute;teignit une belle nuit, -- peu
+de jours apr&egrave;s une grande f&ecirc;te qu'on avait
+donn&eacute;e pour la distraire, et dont elle avait
+elle-m&ecirc;me arr&ecirc;t&eacute; le programme.</p>
+
+<p>"La vieille reine, par parenth&egrave;se, fut tellement
+accabl&eacute;e par cette derni&egrave;re et supr&ecirc;me
+douleur, que sans doute elle n'y survivra gu&egrave;re (1). Elle
+s'est retir&eacute;e pour le moment dans une case isol&eacute;e,
+b&acirc;tie aupr&egrave;s du tombeau de sa petite-fille, et ne
+veut plus voir &acirc;me qui vive.</p>
+
+<p><i>(1) La reine Pomar&eacute; est morte en 1877, laissant le
+tr&ocirc;ne &agrave; son second fils Ariiaue. Elle avait
+surv&eacute;cu environ deux ans &agrave; sa petite-fille. -- On
+peut consid&eacute;rer qu'&agrave; dater de ce jour commence la
+fin de Tahiti, au point de vue des coutumes, de la couleur
+locale, du charme et de l'&eacute;tranget&eacute;.</i></p>
+
+<p>"Rarahu observa dans cette circonstance la m&ecirc;me coutume
+que les suivantes de la cour; en signe de deuil, elle fit couper
+tout ras ses admirables cheveux noirs.</p>
+
+<p>"La reine lui en sut gr&eacute;, mais ce fut le sujet d'une
+querelle entre elle et son amant, -- et comme elle ne l'aimait
+gu&egrave;re, elle profita de l'occasion pour le quitter.</p>
+
+<p>"Je voudrais pouvoir vous dire qu'elle est retourn&eacute;e
+&agrave; Pap&eacute;uriri aupr&egrave;s de son amie. -- Mais,
+malheureusement, la pauvre petite est rest&eacute;e &agrave;
+Papeete, o&ugrave; je crois qu'elle m&egrave;ne aujourd'hui une
+vie absolument d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e et folle.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>NOTE DE PLUMKETT</h3>
+
+<p><br>
+ A partir de cette &eacute;poque on ne trouve plus que de loin en
+loin dans le journal de Loti quelques traces de souvenirs
+conserv&eacute;s au fond de son coeur pour la lointaine
+Polyn&eacute;sie; -- dans sa m&eacute;moire, l'image de Rarahu
+s'&eacute;loigne et s'efface.</p>
+
+<p>Ces fragments sont m&ecirc;l&eacute;s aux aventures d'une vie
+enfi&eacute;vr&eacute;e et l&eacute;g&egrave;rement excentrique,
+qui se d&eacute;roulent un peu partout, -- en Afrique
+principalement, -- et plus tard en Italie.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTI</h3>
+
+<p><br>
+ Sierra-Leone, mars 1875.</p>
+
+<p><br>
+ O ma bien-aim&eacute;e petite amie, nous retrouverons-nous
+jamais l&agrave;-bas -- dans notre ch&egrave;re &icirc;le, --
+assis le soir sur les plages de corail?...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p><br>
+ Bobdiara (S&eacute;n&eacute;gambie), octobre 1875.</p>
+
+<p>C'est la saison des grandes pluies, <i>l&agrave;-bas</i>, --
+la saison o&ugrave; la terre est couverte de fleurs roses,
+semblables &agrave; nos perce-neige d'Angleterre; les mousses
+sont humides, les for&ecirc;ts pleines d'eau.</p>
+
+<p>Le soleil se couche ici, terne et sanglant, sur les solitudes
+de sable. Il est trois heures du matin <i>l&agrave;-bas</i>, il
+fait nuit noire, les toupapahous r&ocirc;dent dans les
+bois...</p>
+
+<p>Deux ann&eacute;es ont pass&eacute; d&eacute;j&agrave; sur ces
+souvenirs, et j'aime ce pays comme aux premiers jours: --
+l'impression persiste comme celle de Brightbury, celle de la
+patrie, -- quand tant d'autres se sont effac&eacute;es
+depuis.</p>
+
+<p>Au pied des grands arbres, ma case enfouie dans la verdure, --
+et ma petite amie sauvage!... Mon Dieu, ne les reverrai-je
+jamais, - n'entendrai-je plus jamais le vivo plaintif, le soir,
+sous les cocotiers des plages?...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . .</p>
+
+<p><br>
+ Southampton, mars 1876.<br>
+ (Journal de Loti)</p>
+
+<p><br>
+ ... Tahiti, Bora-Bora, l'Oc&eacute;anie, -- que c'est loin tout
+cela, mon Dieu!</p>
+
+<p>Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je &agrave;
+pr&eacute;sent, -- sinon les d&eacute;senchantements amers, et
+les regrets poignants du pass&eacute;?... Je pleure, en songeant
+au charme perdu de ces premi&egrave;res ann&eacute;es, --
+&agrave; ce charme qu'aucune puissance ne peut plus me rendre, --
+&agrave; tout cela que je n'ai m&ecirc;me pas le pouvoir de fixer
+sur mon papier, et qui d&eacute;j&agrave; s'obscurcit et s'efface
+dans mon souvenir.</p>
+
+<p>H&eacute;las! o&ugrave; est-elle notre vie tahitienne, -- les
+f&ecirc;tes de la reine, -- les <i>him&eacute;n&eacute;</i> au
+clair de lune? -- Rarahu, Ariit&eacute;a, Ta&iuml;maha, o&ugrave;
+sont-elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes
+&eacute;motions, tous mes r&ecirc;ves d'autrefois, o&ugrave;
+est-ce tout cela?... O&ugrave; est ce bien-aim&eacute;
+fr&egrave;re John, qui partageait avec moi ces premi&egrave;res
+impressions de jeunesse vibrantes, &eacute;tranges,
+enchanteresses?...</p>
+
+<p>Ces parfums ambr&eacute;s des gard&eacute;nias, ce bruit du
+grand vent sur les r&eacute;cifs de corail, -- cette ombre
+myst&eacute;rieuse, et ces voix rauques qui parlaient la nuit, ce
+grand vent qui passait partout dans l'obscurit&eacute;...
+O&ugrave; est tout le charme ind&eacute;finissable de ce pays,
+toute la fra&icirc;cheur de nos impressions partag&eacute;es, de
+nos joies &agrave; deux?...</p>
+
+<p>H&eacute;las, il y a pour moi comme un attrait navrant
+&agrave; repasser ces souvenirs, que le temps emporte, quand par
+hasard quelque chose les &eacute;veille, -- une page
+&eacute;crite l&agrave;-bas, -- une plante s&egrave;che, un
+reva-reva, un parfum tahitien gard&eacute; encore par de pauvres
+couronnes de fleurs qui s'en vont en poussi&egrave;re, -- ou un
+mot de cette langue triste et douce, la langue de
+<i>l&agrave;-bas</i> que d&eacute;j&agrave; j'oublie.</p>
+
+<p><br>
+ Ici, &agrave; Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et
+d'estaminets, logis de hasard, camarades de hasard; -- on se
+r&eacute;unit on ne sait pourquoi, on s'&eacute;tourdit comme on
+peut...</p>
+
+<p>J'ai bien chang&eacute; depuis deux ann&eacute;es, et je ne me
+reconnais plus quand je regarde en arri&egrave;re. -- A corps
+perdu je me suis jet&eacute; dans une vie de plaisirs; c'est
+l&agrave;, il me semble, la seule fa&ccedil;on logique de prendre
+une existence que je n'avais pas demand&eacute;e, -- et dont le
+but et la fin sont pour moi des probl&egrave;mes
+insolubles...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p><br>
+ Ile de Malte, 2 mai 1876.</p>
+
+<p><br>
+ Nous &eacute;tions une quarantaine d'officiers de la marine de
+S.M. Britannique r&eacute;unis dans un caf&eacute; de la Valette,
+&agrave; l'&icirc;le de Malte.</p>
+
+<p>Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se
+rendant dans le Levant o&ugrave; on venait de massacrer les
+consuls de France et d'Allemagne, et o&ugrave; de graves
+&eacute;v&eacute;nements semblaient se pr&eacute;parer.</p>
+
+<p>J'avais rencontr&eacute; dans cette foule un officier qui, lui
+aussi, avait v&eacute;cu en Oc&eacute;anie, -- et nous nous
+&eacute;tions isol&eacute;s pour causer ensemble de nos souvenirs
+tahitiens.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>X</h3>
+
+<p><br>
+ -- Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se
+rapprochant de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti
+depuis nous deux.</p>
+
+<p>"Elle &eacute;tait tomb&eacute;e bien bas, les derniers temps,
+-- mais c'&eacute;tait une singuli&egrave;re petite fille.</p>
+
+<p>"Toujours des couronnes de fleurs fra&icirc;ches sur une
+figure de petite morte. Elle n'avait plus de g&icirc;te &agrave;
+la fin, et tra&icirc;nait avec elle un vieux chat infirme qui
+portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait tendrement. Ce
+chat la suivait partout avec des miaulements lamentables.</p>
+
+<p>"Elle allait souvent se coucher chez la reine qui
+malgr&eacute; tout avait conserv&eacute; pour elle une
+piti&eacute; et une bienveillance extr&ecirc;mes.</p>
+
+<p>"Tous les matelots du <i>Sea-Mew</i> l'aimaient beaucoup bien
+qu'elle f&ucirc;t devenue d&eacute;charn&eacute;e. -- Elle, --
+elle les voulait tous, tous ceux qui &eacute;taient un peu
+beaux.</p>
+
+<p>"Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'&eacute;tait
+mise &agrave; boire de l'eau-de-vie, son mal allait tr&egrave;s
+vite.</p>
+
+<p>"Un beau jour -- (c'&eacute;tait en novembre 1875, elle
+pouvait avoir dix-huit ans) -- on apprit qu'elle &eacute;tait
+partie, avec son chat infirme, pour son &icirc;le de Bora-Bora,
+o&ugrave; elle s'en &eacute;tait all&eacute;e mourir, et
+o&ugrave;, para&icirc;t-il, elle ne v&eacute;cut que quelques
+jours.<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p><br>
+ Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. Une voile
+passa devant mes yeux...</p>
+
+<p>Ma pauvre petite amie sauvage!... Souvent en
+m'&eacute;veillant la nuit je la revoyais encore; --
+malgr&eacute; tout, je retrouvais son image, avec je ne sais
+quelle douceur triste, quelle esp&eacute;rance vague, avec je ne
+sais quelles id&eacute;es de pardon et de r&eacute;demption, --
+et tout &eacute;tait fini dans la fange, dans l'ab&icirc;me de
+l'&eacute;ternel n&eacute;ant!...</p>
+
+<p>Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. -- Un voile
+passa devant mes yeux... Et je restai l&agrave;, impassible, --
+et nous continu&acirc;mes &agrave; causer de nos souvenirs
+d'Oc&eacute;anie.</p>
+
+<p>Et moi aussi, &agrave; la lumi&egrave;re gaie des lampes
+refl&eacute;t&eacute;e par les glaces, au bruit joyeux des
+conversations, des rires, des toasts britanniques et des verres
+entrechoqu&eacute;s, -- je participais au concert
+g&eacute;n&eacute;ral des banalit&eacute;s et des inepties; comme
+eux, je disais d'un ton d&eacute;gag&eacute;:</p>
+
+<p>-- C'est un beau pays que l'Oc&eacute;anie; -- de belles
+cr&eacute;atures, les Tahitiennes; -- pas de
+r&eacute;gularit&eacute; grecque dans les traits, mais une
+beaut&eacute; originale qui pla&icirc;t plus encore, et des
+formes antiques... Au fond, des femmes incompl&egrave;tes qu'on
+aime &agrave; l'&eacute;gal des beaux fruits, de l'eau
+fra&icirc;che et des belles fleurs.</p>
+
+<p>"J'ai vu Tahiti trop d&eacute;licieuse et trop &eacute;trange,
+&agrave; travers le prisme enchanteur de mon extr&ecirc;me
+jeunesse... En somme, un charmant pays quand on a vingt ans; mais
+s'en lasse vite, et le mieux est peut-&ecirc;tre de ne pas y
+revenir &agrave; trente.<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p><br>
+ ...Mais la nuit, quand je me retrouvai seul dans le silence et
+l'obscurit&eacute;, un r&ecirc;ve sombre s'appesantit sur moi,
+une vision sinistre qui ne venait ni de la veille ni du sommeil,
+-- un de ces fant&ocirc;mes qui replient leurs ailes de
+chauves-souris au chevet des malades, ou viennent s'asseoir sur
+les poitrines haletantes des criminels. . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .</p>
+
+<p> </p>
+
+<h3>NATUAEA</h3>
+
+<p>(<i>Vision confuse de la nuit.)</i></p>
+
+<p><i><br>
+</i> ...L&agrave;-bas, <i>en dessous</i>, bien loin de
+l'Europe... le grand morne de Bora-Bora dressait sa silhouette
+effrayante, dans le ciel gris et cr&eacute;pusculaire des
+r&ecirc;ves...</p>
+
+<p>... J'arrivais, port&eacute; par un navire noir, qui glissait
+sans bruit sur la mer inerte, qu'aucun vent ne poussait et qui
+marchait toujours... Tout pr&egrave;s, tout pr&egrave;s de la
+terre, sous des masses noires qui semblaient de grands arbres, le
+navire toucha la plage de corail et s'arr&ecirc;ta... Il faisait
+nuit, et je restai l&agrave; immobile, attendant le jour, -- les
+yeux fix&eacute;s sur la terre, avec une ind&eacute;finissable
+horreur.</p>
+
+<p>... Enfin le soleil se leva, un large soleil si p&acirc;le, si
+p&acirc;le, qu'on e&ucirc;t dit un signe du ciel annon&ccedil;ant
+aux hommes la consommation des temps, un sinistre
+m&eacute;t&eacute;ore pr&eacute;curseur du chaos final, un grand
+soleil mort...</p>
+
+<p>Bora-Bora s'&eacute;claira de lueurs bl&ecirc;mes; alors je
+distinguai des formes humaines assises qui semblaient m'attendre,
+et je descendis sur la plage...</p>
+
+<p>Parmi les troncs des cocotiers, sous la haute et triste
+colonnade grise, des femmes &eacute;taient accroupies par terre
+la t&ecirc;te dans leurs mains comme pour les veill&eacute;es
+fun&egrave;bres; elles semblaient &ecirc;tre l&agrave; depuis un
+temps ind&eacute;fini... Leurs longs cheveux les couvraient
+presque enti&egrave;rement, elles &eacute;taient immobiles; leurs
+yeux &eacute;taient ferm&eacute;s, mais, &agrave; travers leurs
+paupi&egrave;res transparentes, je distinguais leurs prunelles
+fix&eacute;es sur moi...</p>
+
+<p>Au milieu d'elles, une forme humaine, blanche et rigide,
+&eacute;tendue sur un lit de pandanus...</p>
+
+<p>Je m'approchai de ce fant&ocirc;me endormi, je me penchai sur
+le visage mort... Rarahu se mit &agrave; rire...</p>
+
+<p>A ce rire de fant&ocirc;me le soleil s'&eacute;teignit dans le
+ciel, et je me retrouvai dans l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Alors un grand souffle terrible passa dans
+l'atmosph&egrave;re, et je per&ccedil;us confus&eacute;ment des
+choses horribles: les grands cocotiers se tordant sous l'effort
+de brises myst&eacute;rieuses, -- des spectres tatou&eacute;s
+accroupis &agrave; leur ombre, -- les cimeti&egrave;res maoris et
+la terre de l&agrave;-bas qui rougit les ossements, --
+d'&eacute;tranges bruits de la mer et du corail, les crabes
+bleus, amis des cadavres, grouillant dans l'obscurit&eacute;, --
+et au milieu d'eux, Rarahu &eacute;tendue, son corps d'enfant
+envelopp&eacute; dans ses longs cheveux noirs, -- Rarahu les yeux
+vides, et riant du rire &eacute;ternel, du rire fig&eacute; des
+Toupapahous...</p>
+
+<p><br>
+ <i>"O mon cher petit ami, &ocirc; ma fleur parfum&eacute;e du
+soir! mon mal est grand dans mon coeur de ne plus te voir!
+&ocirc; mon &eacute;toile du matin, mes yeux se fondent dans les
+pleurs de ce que tu ne reviens plus!...</i></p>
+
+<p><i>"Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi
+chr&eacute;tienne.</i></p>
+
+<p><i>"Ta petite amie,</i></p>
+
+<p><i>RARAHU."</i></p>
+
+<h2 align="center"><br>
+ FIN</h2>
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI ***
+
+This file should be named 8mlot10h.htm or 8mlot10h.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8mlot11h.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8mlot10a.txt
+
+This Etext was prepared by Walter Debeuf
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
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+PMB 113
+1739 University Ave.
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+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
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+
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